vendredi 30 novembre 2012

Ma gratitude : une absolue nécessité


— "Dernier jour de novembre", me dit ce matin ma compagne au réveil. " Tu vas être tranquille…" Elle fait une allusion symbolique à tous mes novembre difficile, parce que mon corps se souvient, se rappelle à moi, se manifeste, défaille, émettant sans doute ainsi des messages que, malgré les années, je ne comprends pas. Ainsi de cette souffrance ressentie dans le fémur  pendant deux jours, les 9 et 10 novembre, exactement pour le 10e anniversaire de ma fracture, et disparue le lendemain… Novembre est le mois de tous mes dangers depuis plus de 50 ans.
(rappel pour mes lecteurs plus récents, le poliovirus fit oeuvre en moi un 11 novembre)

*

Avant qu'elle ne parle, et dans le silence de nos corps en proximité, je pensais à la permanente bienfaisance de sa présence à mes côtés.



Depuis quelques semaines, je ne quitte pas la gratitude du recevoir.
Comme un leitmotiv nécessaire à ma vie pour que celle-ci soit entière.



C'est quand on cesse de réclamer que l'on reçoit.

La revendication légitime, contrairement aux apparences, est bien souvent une forme de fermeture et de manque de confiance en l'autre et dans la vie. Quand je me mets à râler, à accuser la terre entière et mes proches en particulier, c'est que je suis entré dans une fermeture. Le fonctionnement accusatoire et/ou victimal étant une parfaite protection pour mariner dans mon égocentrisme.
Dans l'aide aux personnes, je l'ai tout le temps constaté. Tant que l'autre est enfermé dans : « tout est la faute des autres, faut me comprendre, je suis l'éternelle victime et je compte sur vous pour être mon sauveur », il n'y a aucun "vrai" travail sur soi possible. Mais ce sont souvent des préliminaires incontournables.

J'essaye de ne pas revendiquer, puisque rien ne m'est dû. On dit parfois : « je n'ai pas eu mon compte », mais en réalité, il n'y a aucun compte. Aucune norme. Aucune référence étalon qui tienne. La seule chose que l'on peut dire, peut-être, c'est : je ne vis pas à ma mesure, c'est-à-dire je suis en deçà de mes possibles, par paresse, couardise, relâchement, etc. ; ou au-delà de mes potentialités, par orgueil, vanité, compétitivité idiote, etc. car ma mesure est unique, mon aune singulière et incomparable aux autres.
Qui plus est, et surtout sans doute, ma mesure est à géométrie variable suivant les stades de mes évolutions et/ou l'état de mes régressions.

Alors, au final, je n'ai rien à réclamer, et même on pourrait dire que je ne dispose pas de ce droit. Ou du moins que l'usage de ce droit est vain. Car réclamer n'est pas demander justice. La justice ne se revendique pas, elle est donnée par un autre au terme d'un pouvoir que je ne détiens pas moi-même. D'ailleurs tout système juridique digne de ce nom interdit de se faire justice par soi-même.

Longtemps je me suis cru justicier ! Celui qui vitupère, accuse, et fera rendre gorge aux coupables châtiés. Je ne porte pas condamnation de qui je fus ainsi, ni de ceux qui m'entraînèrent ou m'accompagnèrent sur ces chemins belliqueux. C'est seulement que j'ai changé, sans pour autant avoir encore totalement renoncé à ce que je considère aujourd'hui comme une sorte de chemin menant à terme vers plus d'impasse que d'ouverture. 
C'est seulement que le combat se porte ailleurs, autrement, et qu'au final il est non seulement tout aussi périlleux, mais encore bien plus difficile.

Ces évocations peuvent sembler éloignées de mon propos initial concernant la gratitude. Mais il faut considérer que mon changement en profondeur empreinte ce chemin-là dont il m'est apparu qu'il était le meilleur en termes de conversion.

Car, dans la gratitude, on s'expose. On cesse de se croire le centre. On sort du petit -moi, de l'ego. On s'offre à recevoir d'ailleurs que soi-même. On renonce à l'autosuffisance, si chère au monde contemporain…
Mais en même temps, on ne s'en remet pas à l'autre par une sorte de démission, ou une fusion, ou une dépendance psychologique. La gratitude est un acte volontaire, un choix dont l'autre parfois ne sait ou ne saura rien. L'expression de la gratitude ne tient pas toujours du seul discours émis à destination d'un autre.

(À suivre… Peut-être…)

31 commentaires:

  1. Quel touchant post.
    MERCI:))

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci à toi aussi pour ce petit signe.
      :-)

      Supprimer
  2. La gratitude, quel beau mot! Savoir remercier d'être là, recevoir simplement le cadeau de la vie. J'aime ton texte. Il dit quelques chose de très profond. Ne rien réclamer comme un dû mais savoir recevoir... parfois même l'inespéré. Mais quel chemin ardu pour y arriver, à ce lâcher prise de l'attente ou de la revanche. Belle route à toi, Alain, par delà ce mois de novembre...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Parfois je me dis que l'inespéré est sans doute plus proche qu'on ne le croit.
      Il se peut que nous soyons faibles en notre capacité à le recevoir, le reconnaître.

      Merci pour ce commentaire, et à mon tour je te souhaite de vivre de l'abandon confiant.

      Supprimer
  3. Charlotte30/11/12

    Parfois même, il faudrait savoir reconnaître que c'est à ces autres qui nous ont bousculés désagréablement sans le savoir que nous devons notre ouverture vers plus d'humanité alors que dans un premier temps, on les envoit à la gare et on les traite d'emmerdeur. A ceux là, devrait aller notre gratitude... Merci pour ton texte.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Cette reconnaissance pour les personnes qui nous dérangent n'est généralement pas immédiate.
      Nous réclamons souvent « le changement » ( c'est maintenant, comme disait Hollande… !), Mais dès que quelqu'un nous bouscule en ce sens nous résistons…

      finalement, quand je regarde la gratitude que j'ai envers des personnes de mon histoire, en effet, il y en a un certain nombre qui m'ont, comme tu dis, « bousculé désagréablement ».
      ton commentaire me fait en prendre plus conscience. Merci.

      Supprimer
  4. Anonyme1/12/12

    "C'est quand on cesse de réclamer que l'on reçoit"
    et j'ajouterai "C'est quand on reconnaît et apprécie ce que l'on a déjà que l'on cesse de réclamer." Dans ces moments-là je sais clairement que je n'ai pas à demander, tout viendra en son temps.
    Souvent j'ai peine à reconnaître tout ce qui m'a été donné. Je me suis éloigné de moi-même et je me sens inconfortable.
    Il me reste à me rapprocher et la gratitude reprends ses droits.
    La gratitude est un état merveilleux, un état de bien-être immense, une état que je voudrais vivre chaque instant de ma vie. Maty

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'aime beaucoup la manière dont tu complètes. Cela me semble très juste.
      Je signe aussi que la gratitude et un état bienfaisant. En tout cas ce regard-là sur la vie nous humanise un peu plus.

      Supprimer
  5. Bonsoir Alain, tu as écrit:" La gratitude est un acte volontaire, un choix dont l'autre parfois ne sait ou ne saura rien" .

    Je crois effectivement que chaque fois que l'on peut poser un acte volontaire, un acte où l'on est debout (même si l'autre n'en sait rien) alors on est vivant et c'est cela qui compte de sentir cette vie palpiter en soi.

    Bonne continuation.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, l'acte volontaire positif témoigne de notre liberté d'être.
      Je crois qu'il a toujours des effets valables, mais bien souvent nous ignorons lesquels.

      Supprimer
  6. elisanne1/12/12

    Je viens tout simplement te souhaiter un bon dimanche , le premier de ce temps de l'Avent, cette période qui mène vers la lumière de Noël.
    Avent/Avant/vers quoi ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci !
      Que la lumière illumine aussi ta vie, dont je sais qu'elle n'est pas facile tous les jours…

      Supprimer
  7. je te lis de temps en temps, j'avoue avoir distancié mes venues ici te sachant proche de personnes qui m'ont fait du mal et dont la résonance du "pardon" n'a pas encore "raisonné" en moi. Je sais, c'est un amalgame à la con mais je me reconnais imparfaite.
    Je voulais néanmoins laisser un commentaire à ce billet qui me touche énormément et dans lequel je me retrouve énormément, surtout dans le chemin "longtemps, je me suis cru justicier". Au final, je ne recevais rien car je "réclamais" ce dû en quelque sorte.
    Et aujourd'hui, je ne "réclame plus rien", accepte le combat et les adversités, et m'étonne des retombées positives. Rien n'est sûr, rien n'est acquis, tout est ténu et fragile (aujourd'hui, une gastro carabinée m'a fait réaliser combien sans mon corps je ne suis rien, même si on le sait..), mais une chose est sûre : je sais être "grateful" en mon âme et conscience.

    Merci pour ce billet..

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je peux comprendre cet amalgame. L'important est d'en sortir. Ce commentaire, dont je te remercie, peut en être l'occasion…

      Oui, la vie est un combat. Une lutte pour la vie.
      Souvent, hélas, nous en faisons une guerre …
      Or le combat du coeur se fait au nom d'une pacification… Bien difficile à atteindre… Ne serait-ce qu'en soi-même…

      Supprimer
  8. Ouah ! Je peux l'utiliser pour mes cours de philo ?? (je pensais à celui qui se prépare sur le désir, et notamment sur différence besoin/désir fermeture/ouverture ), en citant tton nom, bien sûr ..
    Ravie de savoir que tout va bien, j'étais déjà passée en catimini vite, sans laisser de mots ...
    Je t'embrasse, ainsi que ta compagne.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu peux l'utiliser si cela te semble judicieux.
      Sur la thématique besoin/désir, c'est quelque chose que j'ai assez souvent abordé sur ce blog…

      (J'espère que tu vas bien, et que tu te prépares bien…)

      Supprimer
  9. Bonjour Alain.
    C'est bon de vous relire. Cela faisait longtemps...
    Vous êtes plein de sagesse. Vrai!

    On devrait plus souvent (enfin moi!) songer que rien ne nous est dû. Et apprendre (et réussir) à apprécier ce que la vie nous offre.

    Bon mois de décembre, Alain.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tiens ? Une revenante !…
      :-)
      Merci de passer par ici.
      Prendre le temps d'apprécier ce que la vie nous offre est très bénéfique à notre bonne santé personnelle…

      Supprimer
    2. Oui, une revenante...
      Je ne sais pas si je reviens de loin... ou pas. Mais je reviens.

      Supprimer
  10. gazou3/12/12

    Merci pour cet article très intéressant qui provoque notre réflexion...Je retiens en particulier cette phrase "c'est quand on cesse de réclamer que l'on reçoit"

    Je suis heureuse que l'opération se soit bien passée

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour ton commentaire. Si ça aide de ta réflexion, tant mieux…

      Supprimer
  11. Juste un petit passage pour te dire que j'aime beaucoup cette note...
    Prends soin de toi
    Bise

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tes passages chez moi sont toujours un plaisir…
      Et toi aussi prends soin de toi… Mais c'est ce que tu fais…

      Supprimer
  12. Comment ça, à suivre "peut-être" ?
    Tu sais te faire désirer, toi!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Alors… Si tu me désires…
      :-))

      Supprimer
  13. Que vous écrivez bien !!!! ce texte est magnifique, si si je vous assure j'ai la chair de poule... la vie est un cadeau certes mais quelquefois empoisonné...alors quand "l'autre" par ses bienfaits, ses regard, sa présence nous réconforte alors oui la gratitude infinie et, est un juste retour des choses.
    je retiendrais "c'est quand on cesse de réclamer que l'on reçoit" c'est tellement vrai.
    Heureuse que vous alliez mieux !!!
    je vous embrasse.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne sais pas si j'écris bien… Mais en tout cas merci pour le compliment !
      Je crois aussi que la gratitude produit des bienfaits pour nous-mêmes, au sens que cela nous incite à la réciprocité, à donner ce que l'on peut.
      Moi aussi je vous embrasse.

      Supprimer
  14. oups pardon quelques fautes !!! tant pis !!!!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Des fautes ! ? J'ai pas vu… De toute façon j'en laisse moi-même des tonnes... vu que j'ai la fâcheuse habitude de ne pas beaucoup me relire…

      Supprimer
  15. Savoir dire merci fait autant de bien à soi qu'à l'autre, paraît-il, et je le crois bien volontiers ! Savoir dire merci aussi à la nature, au fait d'être là, au fait d'être vivant. Savoir dire merci, c'est si important, oui... Encore une note très riche, Alain. Merci :-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En effet, commencer à dire merci nous entraîne à démultiplier ces remerciements bien au-delà des événements qui ont pu susciter le merci…
      Merci à toi pour cette fidélité de lectrice…

      Supprimer

Si vous avez des difficultés à poster un commentaire ou si celui-ci n'apparaît pas, vous pouvez me l'adresser par mail (voir adresse dans la marge à droite tout en bas).
Merci.
Je le publierai en votre nom.