vendredi 25 janvier 2013

Les forces et les énergies


Hier, à la maison de retraite où réside ma belle-mère, c'était la fête traditionnelle, avec les voeux de l'adjoint au maire, et de la direction. Discours consensuel du maire, discours plus « revendicatif » de la direction (on veut plus de moyens !). Tout cela suivi du repas, mêlé d'une animation sympathique mais un peu longue, telle que le dessert arrive à 17 heures !
Et dire qu'à 18 heures ils auront le repas du soir !…
Mais je ne vais pas critiquer, tout cela est très convivial et j'admire toujours la compétence et le dévouement du personnel de cette résidence, bien plus financée par mes impôts, que les mouroirs luxueux, au prix exorbitant, où il y a des fauteuils en cuir dans l'entrée, mais où, comme dit ma kiné, on laisse les vieux sur les chiottes pendant trois quarts d'heure… Parce qu'il n'y a pas assez d'aide-soignantes pour bien trop de résidents ! (mais chuutttt ! On dit bien à la vieille qu'il ne faut rien dire à sa famille… sinon….)
On ne va quand même pas embaucher plus de personnel ! Ça baisserait la rentabilité !
Elle sait de quoi elle parle. Elle intervient dans ces trucs à ramasser du fric pour les actionnaires… (« Le marché du vieux a de l'avenir », comme me disait récemment un architecte spécialisé dans la construction "d'établissement pour personnes âgées", car on ne dit plus hospices, je suis débordé, je n'ai jamais  gagné autant d'argent…)

Mais ce n'est pas l'objet de mon billet. Digression quand tu nous tiens !

*

J'observais plutôt ma belle-mère et son énergie débordante à 90 ans. Les forces du corps la quittent de plus en plus, mais sa force intérieure semble demeurer intacte. Elle déploie plus d'énergie qu'il y a deux ans. Le personnel ne parle que d'elle : « votre maman est un sacré numéro ! » dit-on à ma compagne. Il est vrai qu'elle a de la tchatche, avec ses souvenirs de musicienne, et qu'elle joue encore un peu de piano pour les résidents… (Le violon ce n'est plus possible…)

La croissance intérieure par diminution du corps…
Les forces de l'esprit déployées alors que les muscles répondent de moins en moins.
Une mémoire intacte, une perception juste de l'actualité, une vivacité d'esprit, une jeunesse du coeur qu'elle semble retrouver ou peut-être même trouver enfin. Un côté espiègle que je lui connaissais peu, une forme d'humour qu'elle n'exerçait guère.
Elle m'étonne ces temps-ci.
Alors bien sûr, la faiblesse est là aussi, palpable. L'angoisse que l'on ne puisse venir, (la neige…), Les peurs irraisonnées, comme celle qu'on la mette à la porte si elle devient trop handicapée, la peur que l'on cambriole sa maison (« mais, maman, il n'y a plus rien à voler chez toi… ! »).

J'évoque tout cela, d'abord parce que j'ai une affection très profonde pour elle depuis toujours, mais aussi parce que j'ai ce sentiment diffus de commencer à m'engager sur cette pente-là, de la diminution des forces de mon corps, qui n'ont jamais été bien vaillantes, mais qui furent longtemps assez stables. Vieillissement prématuré du vieux polio ! Je connais la chanson !…

Et pourtant, je me sens le plus souvent avec un énorme potentiel d'énergie intérieure. Une force non mesurable avec les instruments hospitaliers.
Une participante de l'atelier d'écriture auquel je participe, est une parente éloignée retrouvée à cette occasion. Elle, me disait il y a peu dans une conversation privée : « je ne sais pas si tu réalises l'énergie que tu dégages dans ce groupe ! »
J'ai répondu : non, je ne réalise pas. Je me contente d'être comme je suis.

C'est curieux finalement. Les forces du vivant.
Je veux parler ici des forces intérieures qui viennent des profondeurs de l'être.
Que cela soit conscient ou non dans la personne.
Il suffit essentiellement que cela ne soit pas « empêché d'être » par toutes sortes de raisons, de blocages psychologiques, de manque de fluidité de la sensibilité, ou au contraire d'effervescences disporportionnées, dispersant aux quatre vents le souffle intérieur qui s'éparpille et se meurt sans même que l'on s'en rende compte.

Ce matin je me suis réveillé avec ces sentiments-là.
Je ressens assez vite que, question corporel, ça va pas et une journée terrible…
Je me sens lourd dans mon corps. Je me traine. Tout demande effort. Je sais qu'il va falloir supporter ce boulet.
En même temps je me sens dense intérieurement, rempli d'énergie pour entreprendre, pour répondre aux sollicitations que j'ai reçues, en termes de collaboration à des projets.

Paradoxe de l'humain peut-être.
Ou bizarreries personnelles !
En tout cas c'est ainsi que je me perçois…

18 commentaires:

  1. charlotte25/1/13

    Je suis très touchée par ton billet d'aujourdhui.Je pense à ma mère de 95 ans et qui vieillit aussi et beaucoup mais sans la moindre maladie J'ai été lui souhaiter la bonne année le 1er janvier. Alors que je lui précisais le jour et l'année 2013 qui commençait, elle me dit : ce sera l'année de ma mort et de me dire qu'elle n'aimerait pas mourir en 2013. Alors je lui dis en riant : "tu préférerais une autre année, 2014 par exemple? ou tant qu'on y est... 2017 quand tu auras 100 ans.Là elle m'arrête: de cela elle ne veut pas parce que 100 ans c'est trop!
    Voilà comment parfois je ris avec ma mère.
    Ma mère n'a plus l'énergie ni la pleine conscience de ta belle mère: elle ne lit plus ne regarde plus la télévision elle est complètement dépendante pour tout.
    Sa seule distraction : les visites de ses enfants.
    Elle ne se plaint jamais de quoique ce soit. Je la sens toujours dans un autre monde je ne sais lequel...C'est comme si elle était dans une sorte de sommeil perpétuel dont elle émerge de temps en temps pour un peu regarder autour d'elle( quand elle me voit elle garde longtemps ses yeux fixés sur moi comme si elle cherchait dans mes yeux quelque chose...) et manger.
    C'est un peu triste et en même temps très émouvant de la voir ainsi mais pour elle c'est une joie que de me voir.
    Je ne suis pas étonnée de lire que c'est toi qui crée toute l'ambiance de vie à l'atelier d'écriture. Ils en ont de la chance les autres de faire partie de cet atelier dont tu fais partie.

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    1. Hier, dans la grande salle à manger de la fête, je voyais des vieilles personnes dans l'attitude que tu décris concernant ta maman. Cette impression qu'elles sont ailleurs… Déjà ?…
      Je me demandais : que vit-on dans ce cas-là ?
      Que devient le mode de pensée ?

      Je passais à côté de ces gens, disant : — bonjour Monsieur ! — Bonjour madame !
      Et en face : rien !… Pas la moindre réaction !

      Je me suis dit : serais-je dans un monde parallèle ? Ou alors ce sont eux ?
      ---------

      Pour l'atelier : oh que non ! Ce n'est pas moi qui mets toute l'ambiance…
      Chacun y contribue à sa manière.

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  2. Quel plaisir de lire la description de cette belle-mère lumineuse dont la force de vie intérieure se déploie magnifiquement.
    Quand à cette sorte de dualité corps - vie intérieure. Je m'interroge sur sa réalité, n'est-ce pas plutôt un continuum entre ces deux entités qui donne à l'être humain cette énergie vitale qui nous porte ? La chimie du corps est partie intégrante de la chimie de l'esprit, non ? Alors bien sûr, les forces musculaires déclinant, les douleurs, l'arthrose et que sais-je encore de ces maux du vieillissement ne viennent pas entacher une vie intérieure profondément enracinée ou en voie de croissance. Mais une asthénie, une faiblesse du corps, une atteinte neuro-végétative liée au vieillissement ETC;;; et tout notre système intellectuel et cognitif se met à dérailler et quid de notre force intérieure ? La question est posée. Amtié Alain et merci pour cette belle amorce de réflexion.

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    1. La force intérieure ? Quand le cerveau déraille ?
      J'ai vu ça chez ma mère. Dans ses derniers jours. Elle avait fait un AVC massif.
      Elle ne reconnaissait plus personne, ignorait où elle était.
      Ne sortait plus de sa bouche que quelque chose qui ressemblait aux gazouillis des jeunes enfants qui ne savent pas encore parler… Une modulation… Une musique…
      Comme s'il ne lui restait plus que son "enfant intérieur"…
      J'en garde un souvenir impressionnant.
      Il y a quelques années j'avais fait un billet à ce sujet…

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  3. Bientôt, on dira que 90 ans, c'est jeune (pourquoi pas, quand on sait qu'à l'époque de mon grand père l'âge moyen était de 78 ans, l'espérance de vie explose depuis 50 ans.) Ta description me rappelle l'histoire d'Alice, tu te souviens ? :)
    Les forces intérieures gagnent en intensité avec la maturité et la profondeur de l'être, alors que le corps suit toujours un déclin plus ou moins important !:)
    Une pensée pour mon oncle disparu à 60 ans d'avoir trop donné, trop tiré sur la corde..
    Bon week end

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    1. Gardons les forces du corps quand même !
      Pour ne pas dévisser notre billard trop vite !...
      :-)

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  4. Charlotte25/1/13

    Rebonjour Alain, coincidence, hasard ,je vais ce soir sur le bolg de Lorraine ( que je connais ) qui m'envoie sur le blog de sa petite fille . cela y parle de la vie dans une maison de retraite. j'en suis restée sans voix. voici le lien LE CAHIER DU SOIR de LORRAINE
    Son adresse est la suivante : http://chaloupe.canalblog.com/

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    1. J'adore l'histoire de la petite vieille assassine…
      Dès que j'ai un peu de temps, j'en fais une nouvelle !

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  5. tu écris:"Je me contente d'être comme je suis."
    Je voudrais m'attarder un peu sur cette courte phrase qui me frappe. En te "contentant" d'être simplement qui tu es, voilà que tu es, pleinement et pleinement toi!
    pas besoin de jouer à paraître, nul besoin de tenter de paraître la personne idéale qu'on imagine que l'autre appréciera en nous...
    Non! simplement être qui on est...
    C'est fort cette phrase...

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    1. En tout cas, « être soi-même », c'est quand même beaucoup plus reposant que se fatiguer à vouloir paraître !
      :-)

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  6. J'aime ce billet.
    Qui d'abord est tendre avec votre belle-mère et décrit bien la vieillesse que beaucoup d'entre nous aimeraient connaitre.
    Vrai.
    Et puis comme toujours, vous me paraissez si serein...
    Ouvrez le chemin, on vous suivra.

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    1. Je ne suis pas toujours serein...
      Mais bien plus qu'avant, certainement...

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  7. L'énergie se disperse avec l'agitation.
    On confond souvent les deux.
    L'immobilité permet de dégager beaucoup de présence.

    J'ai remarqué cette flamme chez ces personnes en fin de parcours qui acceptent la fin du parcours, l'oeil brillant, l'esprit vif et le mot ciselé.

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    1. "L'énergie se disperse avec l'agitation."

      J'aime beaucoup cette phrase.
      C'est très juste !

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  8. Quel beau billet.
    Avec de la tendresse dedans et bien des questionnements...
    Un billet qui me parle, sur bien des plans.

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    1. Alors, si mon billet « te parle », j'en suis bien content… C'est sans doute qu'il avait quelque chose à te dire !

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  9. elisanne28/1/13

    Tu as de la chance de pouvoir en parler de ce corps qui devient boulet...
    Que dire de la souffrance des personnes qui intériorisent tout,
    qui perdent jusqu'au souvenir...

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    1. Je comprends bien ce que tu dis là…
      C'est bien difficile pour les personnes que tu évoques…
      Peut-on quelque chose au-delà d'une « présence » ?… Je ne sais pas…

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