vendredi 18 janvier 2013

Temps perdu


Il y a bien des années, j'ai animé un stage pour le personnel soignant d'un établissement accueillant des grands déficients mentaux adultes. Des gens qui ne présentaient pas une particulière dangerosité, mais qui étaient incapables d'une vie autonome ayant la plupart d'autres handicaps physiques associés.
En langage plus savant on parlait « d’organisation d’activités occupationnelles et à visée sociothérapique ».
Ça, c'était sur le papier… Concrètement, et comme le fit remarquer un des stagiaires, dans une expression qui me marqua beaucoup : « il s'agit de tuer le temps entre la toilette du matin et le repas du soir ».
Tueurs de temps !
Curieux métier.
Je ne voudrais pas ironiser. C'était tragique l'exercice de leur métier. Les adultes du Centre avaient pour la plupart entre 30 et 40 ans… Ce dont ils souffraient ne diminuait pas leur espérance de vie. Leur capacité à "s'occuper" était faible. C'est pourquoi peut-être il fallait tuer le temps…
J'étais censé "redoper" leur motivation au travail… Ils ont vidé leurs sacs, mais j'ai gardé le goût amer d'un échec. Tout le monde semblait décidé à continuer à baisser les bras et attendre les congés…

J'évoque ce souvenir parce que j'ai confusément le sentiment actuellement de perdre mon temps dans de l'occupationnel… Je n'ai pas de vrai projet mobilisateur. Mais ce qui est pire peut-être, c'est que je n'ai pas vraiment non plus envie d'en avoir un… Cela me donne le sentiment de me déliter lentement.

Il est temps que je ne perde plus mon temps.



Dans la période entre la découverte de la « grosseur » dans mon bras et jusqu'après l'opération nécessaire, malgré les tensions intérieures que je vivais, j'ai été très actif et très mobilisé pour avancer certains "travaux en cours", comme si le temps m'était compté.
Or, il l'est, quoi qu'il en soit.
Vivre aujourd'hui comme s'il fallait mourir demain. C'est une dynamique de présence à soi-même et d'actions qui font sens.

Hier soir, j'ai évoqué avec ma compagne cette sorte de nonchalance/indifférence qui commençait à m'envahir.
— Tu manques d'ouverture, me dit-elle. Les deux derniers numéros de la revue « philosophie » sont sur la table du salon, tu ne les as même pas ouverts.

C'était une bonne illustration.
Il est temps d'engager une opération : reprise en mains !
Et sans attendre le printemps….


30 commentaires:

  1. Vide de projet? Un peu comme après un exam' préparé avec densité qui maintient plein d'activités futures, quand on aura le temps, et qui au lendemain laisse une espèce de vide qui tend à destructurer l'esprit. Et puis à un moment, nos yeux ou un de nos sens reprend le chemin de la découverte et c'est reparti. Peut être faut il un tout petit peu les aider?

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    1. Oui, j'aime bien cette comparaison.
      C'est un peu ça en effet.

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  2. Charlotte18/1/13

    Le temps nous est à tous compté.
    Et l'âge avançant nous fait toucher du doigt que le passé ne reviendra pas. Il y a des deuils à faire . Pour moi le deuil le plus difficile à faire c'est que mon dernier enfant, ma fille de 25 ans, a quitté la maison. C'est dans l'ordre des choses mais ne plus avoir sous mon toit cette jeunesse présente ou cette jeune présence me rend un peu mélancolique.
    Le couple qui regardait ensemble toujours dans la même direction, celui de l'enfant, se retrouve en face à face...Mais je m'écarte de ton sujet.
    Ta fidélité à l'écriture et tout ce que tu nous partages me dit que tu es toujours dans l'ouverture.

    Une reprise en mains aussi s'impose à moi.Pourquoi pas à quatre mains !





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    1. Il y a tout un temps où ce « regarder dans la même direction » focalise sur les enfants.
      C'est très légitime d'ailleurs.
      Et puis le temps d'un face à face, comme tu dis. Avec peut-être cette question :
      « et maintenant ? Qu'est-ce qu'on fait ? »
      Quelle est la direction pour l'étape d'aujourd'hui.

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  3. Il y a des périodes où notre vie nous semble vide, plate, monotone, après un événement marquant, quel qu'il soit, et nous nous posons plein de questions, nous avons des incertitudes, des doutes, mais c'est peut-être justement cette période "plate" qui nous permet de prendre du recul et qui va nous emmener vers autre chose, c'est un temps de réflexion, un temps qui a l'air de rien, mais qui est indispensable pourtant pour la suite... "Et maintenant, que vais-je faire ?... de tout ce temps..."
    Je ne sais pas si ma réflexion est bien claire, mais c'est pourtant bien ce que je veux dire... :-)
    Bonne soirée à toi, Alain, et bon week-end.

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    1. Oui, oui, ça va un peu dans le sens de ma réponse à Charlotte ci-dessus.
      D'ailleurs, avoir rédigé ce billet m'a déjà quelque peu « réorienté ».
      bonne fin de week-end.

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  4. Tuer le temps.
    Je connais.
    J'ai testé. Plusieurs fois. Lorsque je n'aimais pas mon travail, je tuais le temps en m’efforçant de bien le faire (pour éviter de regarder l'heure).
    A l’hôpital aussi on tue le temps.
    En prison, sans doute.
    Grand-coprs-malade explique comment il a dû tuer du temps. Longtemps? C'est une expression très juste lorsque l'on est en transition, que l'on attend un mieux, quand rien ne nous semble constructif dans ce que l'on fait.
    Moi aussi, je tue le temps parfois. Pas toujours.

    Quoi qu'il en soit, j'aime votre résolution. Votre épouse est un ange gardien.
    Portez-vous bien, Alain.

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    1. Je transmettrai ton message à mon ange gardien !
      :-))

      Bonne suite pour toi…

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  5. alors...ces deux derniers numéros de la revue Philosophie... tu les as ouverts? ;-))

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    1. Oui, oui !
      En plus il y a un dossier qui m'intéresse :
      « Dieu, une bonne idée ? »
      J'aurais eu tort de passer à côté…

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  6. Anonyme19/1/13

    Il n'y a jamais perte de temps car culpabiliser pour du temps perdu, c'est perdre le fil du courant qui passe... Il faut accepter de donner du temps au temps, pour faire un deuil, pour faire confiance au corps qui marche vers sa guérison, pour laisser respirer notre esprit, pour faire le vide ... Car si vide il n'y avait pas, comment la s(S)ource pourrait-elle encore alimenter la vie?
    Au sein de la nature, l'hiver est une saison ou rien ne semble se passer et pourtant le printemps se prépare en silence. Tout meurt ou semble mourir mais tout renaît pour toujours plus de force et de confiance en l'avenir.
    C'est l'instant présent qui construit le futur et j'aime beaucoup votre phrase "Vivre aujourd'hui comme s'il fallait mourir demain. C'est une dynamique de présence à soi-même et d'actions qui font sens." Eh oui, cela suffit! Alors bonne journée et bonne lecture auprès de votre ange gardien.
    Brigitte

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    1. Merci pour l'éclairage sous cet angle.
      Je ne vis pas de culpabilité sur cette question, mais plutôt un sentiment d'inutile. Votre commentaire me ramène aux rythmes naturels. C'est très différent.
      Observer la venue des germinations en soi. C'est une activité où je ne perds pas mon temps.
      J'avais presque oublié…

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  7. Et si tu écrivais un livre? J'en rêve encore...

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    1. Un livre ?
      C'est une option…
      Il s'appellerait plutôt « le voyageur de l'aube »

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    2. Oui, bien sûr, c'était un jeu de mots, tu n'as pas compris, je disais j'en rêve encore... Ça voulait dire je rêve que tu en écrives encore un.

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  8. "tuer le temps" c'est une expression terrible
    suicide à petit feu, c'est comme si on décidait de passer sa vie à dormir sous prétexte qu'on ne veut plus souffrir...alors à quoi bon vivre?
    Même si nos possibilités sont amoindries, il y a toujours , j'espère, une ouverture possible....Le poète Joe Bousquet a passé sa vie , allongé dans son lit, après son accident...mais sa chambre était un centre de vie intense
    Chaque fois que je me surprends à tuer le temps, je me sens vraiment très mal...Mais quand même, il est normal, après une opération, qu'il y ait un temps de latence, un temps vide, il faut laisser le temps à l'énergie de venir nous habiter, nous remettre en mouvement...Bonne soirée et bonne lecture, Alainx

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    1. Je suis tout à fait d'accord que une vie intense ne veut pas dire savoir courir partout…
      Les exemples sont nombreux de personnes comme celle que tu cites.
      J'en ai connu quelques-unes… Desquelles j'ai énormément reçu…

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  9. Anonyme19/1/13

    "Tuer le temps"
    Seulement nous pouvons savoir si on est en train de tuer le temps.
    Même inactive, même en faisant des activités classées "perte de temps" en moi il peut se passer des choses importantes et conscientes et de l'extérieur rien n'y paraît.
    Comme le dit si bien Brigitte "l'hiver est une saison où rien ne semble se passer et pourtant le printemps se prépare en silence" Tu dis "je n'ai pas de vrai projet mobilisateur" Je me sens comme ça en ce moment mais je sais aussi que je suis exigente envers moi-même. Et j'aime bien penser que mon plus grand projet est de veiller constamment à garder le souffle bien vivant en moi et le projet mobilisateur arrivera bien au moment opportun... Maty

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    1. Oui
      merci aussi pour cet angle d'éclairage…
      Garder en soi le souffle bien vivant : ça me parle !

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  10. quand on cherche à "tuer le temps" c'est que l'on n'est pas dans le "présent", on s'ennuie, on se "déprime", peut-être est-ce cela ? Tu te sens déprimé mais tu fais comme si c'était autre chose ?
    Pourtant, l'hiver est la saison de la "déprime" ! c'est reconnu .. et puis tu as peut-être le contre-coup de tout ce que tu viens de passer.. que dirais-tu de te donner ce droit là ? le droit à la nonchalance, à l'indifférence ? tu le sais, ça ne sera pas toujours comme ça ..
    Bises du dimanche ..

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    1. Déprime ?
      Je ne pense pas… En tout cas je n'en identifie pas les symptômes…
      le droit à la nonchalance, ça fait au moins un mois et demi que je me le donne…
      C'est plutôt une sorte de « reprise en main » qui me semble être susceptible de m'apporter plus de bonheur de vivre.
      D'ailleurs depuis que j'ai écrit ce billet, je suis beaucoup plus « actif ».

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  11. "Vivre aujourd'hui comme s'il fallait mourir demain".
    Je n'ai jamais senti cette phrase. Elle confère au temps une urgence à vivre qui me dépasse. Comme une tension...
    Je préfère l'impression de naître chaque matin. La dynamique me paraît radicalement plus douce - for me, of course.

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    1. Intéressant ce que tu dis.
      C'est peut-être une question d'âge…
      Pendant mes années actives professionnellement, j'aimais bien cette expression assez connue :« Aujourd'hui est le premier jour du reste de ta vie ». Ça rejoint un peu : Naître chaque matin.
      n'empêche, ta formule est quand même pas mal !
      :-)

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    2. C'est sans doute une question d'âge puisque je suis sensiblement moins âgé que toi.
      C'est aussi un rapport intime au temps, que j'ai plusieurs fois relaté sur mon blog, qui est une pratique du jour.
      En naissant le matin, le temps se perd tout au long de la journée. En perdant mon temps, je perds le temps. Et le temps que je perds est en réalité du temps gagné.
      Je n'aime pas les contextes de suractivité (qui sont encore mon quotidien professionnel) qui voit les heures défiler comme les touristes sur l'A7 en juillet.
      En étant lent, attentif à chacun de mes gestes, de mes pensées, une journée d'aujourd'hui me paraît durer une semaine d'hier. Aussi, dans la relativité psychologique du temps, ai-je gagné 6 jours. :)
      La difficulté vient de la façon d'aborder les phases incontournables d'ennui, au moins au début. Aussi puis-je dire que le contemplatif que je suis essentiellement aujourd'hui s'est constitué en se confrontant beaucoup à l'ennui, en tant qu'expression vivante de la mort.

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  12. "Tuer le temps" je crois qu'il y a un âge où il est difficile de faire autrement....Lorsque j'étais en activité je n'avais pas assez de temps, moult occupations, toujours "dans le faire" je réclamais du temps pour moi...les enfants partis...ouf un peu plus de temps mais toujours en activité, puis vient le temps des grands parents génial, de nouveau dans le faire mais un pur bonheur et puis il grandissent et l'absence se fait à nouveau cruellement sentir..le fameux face à face s'installe avec la retraite que l'on apprécie oh combien certes et puis la force de l'habitude émousse un peu ce tendre face face .. s’immisce alors l'heure de la question "à quoi je sers"???? du temps pour qui pour quoi ???là pour le coup j'en ai...alors le monde associatif oui bien sûr on donne et on reçois mais il y a encore beaucoup de temps dans une journée.... alors on se déjette on s'éparpille, on s'égare aussi ... quelquefois, souvent. Je crois qu'il faut accepter et puisque le temps nous est à tous compté...prenons le ce temps, apprivoisons le et apprécions le ...
    Jean Cocteau disait " De temps en temps, il faut se reposer de ne rien faire" alors....
    je t'embrasse et te souhaite une bonne soirée (pardon j'ai été un peu longue)

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    1. À l'âge de la retraite, la question « à quoi je sers ? » Est un peu une question piège…
      elle induit tellement « en-deçà »…

      Je préfère : qu'ai-je à vivre dans ma vie, maintenant que je suis libre de l'organiser ?

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  13. Il faut toujours « se battre » pour quelque chose. C’est en soi que se trouve cette force intérieure, parfois, elle faillit, on ne sait dire pourquoi, on a envie de se calfeutrer et d’attendre.
    Mais attendre quoi exactement ? Son propre réveil car c’est le seul qui peut nous donner l’énergie nécessaire à la …survie !

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    1. Je crois qu'il faut toujours demeurer partisan d'une cause.
      Enfin, si c'est ce que tu veux dire.
      Y revenir redonne des énergies…

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  14. Ce terme de "reprise en mains" me fait sourire. Il dépeint là une belle énergie, juste en sommeil. J'ai lu ce billet avec beaucoup d'intérêt mais comme j'ai commenté longuement ton billet précédent. Je me contenterai de quelques mots. Décidément ton blog est riche de beaucoup d'intériorité et cela me parle beaucoup. Allez, je m'en vais "non pas tuer le temps", quelle injure faite au temps! je vais plutôt le remplir de vie, de réflexion, de méditation ou d'action en m'efforçant de vivre intensément chaque seconde. Amitiés salines, Alain. A bientôt.

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    1. En effet… Énergie en sommeil…
      D'ailleurs, depuis ce billet, elle s'est pas mal réveillée !
      Ça tombe bien, j'ai un certain nombre de sollicitations de collaborations qui me sont faites…
      De quoi occuper mon hiver à des choses intéressantes…

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