dimanche 17 mars 2013

Portrait (5)


 L'homme qui avait peur


Il a peur d'elle. — C'est comme ça. — Depuis toujours.
C'est une colérique. Elle élève la voix facilement. Elle crie, elle hurle, elle s'emporte. — Enfin, c'est ce qu'il dit.
Les voisins n'ont jamais rien entendu. Ni ceux de droite, ni ceux de gauche. Pourtant, dans ce grand appartement moderne, dans ce bel immeuble des années 70, tout le monde se plaint de la mauvaise isolation phonique. 

Parfois, il invite son ami Ernest à l'apéro chez lui, histoire qu'il se rende compte combien sa bonne femme est une furie. Mais, Ernest, ça le fait marrer. Bien sûr, c'est une sanguine qui n'a pas la langue dans sa poche, mais enfin, ses pseudos emportements, ça donne bien plus envie de rigoler que d'en avoir la trouille, tellement on ressent qu'elle fait son cinéma permanent. Elle se donne en spectacle. Elle doit jouir secrètement de lui foutre la trouille. En tout cas, c'est certain, par ces stratagèmes, elle le domine totalement. 

Mais lui, dans ses oreilles, il entend d'épouvantables cris. On lui a dit que c'était peut-être amplifié, qu'elle ne criait pas tant que cela, qu'elle avait simplement la voix haut-perchée. On lui a parlé de sa mère, celle-là, c'est vrai, elle criait beaucoup. Les voisins s'en souviennent.

— Un homme ne devrait pas avoir peur de sa femme, confie-t-il tout penaud à son ami Ernest.

— Si les gens savaient ! Toi qui à l'extérieur donnes l'impression d'être tellement sûr de toi.

La peur quand ça vous prend, quand ça vous réveille une enfance délabrée, quand ça fait saigner les anciennes blessures, face à l'autre, on n'est plus rien. Du liquide. On se désagrège par tous les bouts.
Il ne sait pas comment s'en sortir. Pas la force. Et puis depuis le temps que ça dure. On s'habitue à tout. Non ? 
Un jour il avait commencé à faire la liste de ses capitulations. Il a arrêté, tellement c'était effrayant.

— Aidez-moi à m'en sortir !
Il était presque suppliant en disant cela au thérapeute qu'on lui avait conseillé.

Après plusieurs séances, le constat fut amer. Il avait fait état de toutes les raisons qu'il avait de ne rien changer, toutes les excuses, tous les prétextes, tous les : "ça c'est impossible ! ", tous les : "Non, ça jamais ! " , Tous les : " Mais vous ne vous rendez pas compte mettez-vous à ma place !" Toutes ces litanies que les thérapeutes entendent chez les personnes qui sont arrivées avec un désir de changer à condition qu'on ne touche strictement à rien. … Et qui, hélas, en resteront là…
 Il n'avait au final aucun désir de s'en sortir. C'est bien connu, parfois, quel que soit l'inconfort des situations, on finit par s'y plaire, voire par s'y complaire.

Nos peurs sont parfois plus fortes que le Désir. Alors on étouffe le Désir. Il reste juste la survie…. On reste alors en deçà de notre humanité possible.
C'est peut-être la chose la plus attristante qui soit…
La plus mortelle en quelque sorte.
Car survivre quand on pourrait vivre, c'est comme un homicide d'un essentiel de soi-même…. Dont par ailleurs on réclame le déploiement à cor et à cri…


17 commentaires:

  1. Charlotte17/3/13

    Comment ne pas être , rester toujours dans la répétition morbide? Dans ce cas ici, l'homme quand il était enfant, avait peur de sa mère qui criait. Maintenant c'est l'homme qui devenu adulte choisit comme épouse une femme qui comme sa mère lui fait peur et crie...
    Il se plaint, consulte mais ne veut ou ne peut rien changer comme si dans cette situation il y trouvait un bénéfice secondaire qui le satisfait.

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    1. Oui, c'est tout à fait ça…
      Parfois il faut attendre que le bénéfice secondaire ne verse plus suffisamment d'intérêts sur ce placement-là
      :-)

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  2. On peut dire que son cas est sans issue! Peut être devrait-il changer de thérapeute, mais par une femme cette fois ci! Elle pourrait elle, pour le plaisir et la simulation, lui crier, mais change de faaaaaaaaaaaaaaaaaammmmmme!(avec le "e"ça n'aurait pas le même effet!)

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    1. Choisir une femme thérapeute ! houlàlà !! Tu lui en demandes beaucoup ! :-)

      ( Encore que ce ne soit pas nécessaire au transfert… Ou plutôt à sa résolution… que le thérapeute soit du même sexe que « l'agresseur originel »…)

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  3. Aaaahhh! les adieux d'avant-hier n'étaient qu'un au revoir, oublie donc le mail que je t'ai envoyé.
    Cela dit, le sujet est grave: les relations mortifères ont quelque chose de terrible dans l'engluement dans lequel se retrouvent souvent les gens.Comme si leur cerveau lui-même ne répondait plus.
    Mais sans doute n'est-ce pas donné à tout le monde d'envoyer valser ce qui freine notre vie.Ne serait-ce que d'en prendre conscience.Bien souvent, cette conscience-même est engluée.
    Et l'on voit des gens qui, tels de pitoyables oiseaux de mer, battent piteusement leurs ailes noires dans le pétrole de leur mal à vivre.
    Bisous

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    1. Il faut d'abord qu'il y ait suffisamment d'inconfort pour commencer à se poser des questions.
      Ensuite, les prises de conscience, elles sont parfois nombreuses… Nécessitent une altérité. Un vis-à-vis. De cela j'ai la conviction.
      Ensuite : « le temps de la réparation » est aussi une affaire relationnelle.
      C'est pour ça qu'il y a des thérapeutes !… Ou des gens suffisamment " devant nous" pour être le guide nécessaire le temps qu'il faudra.

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  4. Anonyme18/3/13

    Vu de l'extérieur c'est certain que cette situation a à être changée...
    Mais la personne qui est dans la situation et y reste tout en faisant des démarches pour s'en sortir, des demandes d'aide n'est pas rendue dans son cheminement à faire le pas. Elle pourrait par la volonté ou par raisonnement faire ce pas mais serait-elle mieux...
    Parce que changer de situation pour une autre sans avoir réglé le problème qui a engendré cette situation ne donnera pas grand résultat selon moi.
    Je me demande souvent, face à certaines personnes autour de moi qui vivent des situations inacceptables pourquoi certaines peuvent agir et d'autres pas?
    J'ai souvent pensé que la personne qui ne s'en sortait pas ne voulait pas, maintenant je pense qu'elle ne le peut pas jusqu'au moment où une vraie compréhension la libérera de l'enchaînement du partern créer dans le passé.
    Je ne sais pas si ce que je dis est comprenable... Maty

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    1. En tout cas… Je crois avoir assez bien compris…
      Changer la situation, même si c'est parfois indispensable, ne change pas la problématique à laquelle on est confronté, puisque, où qu'on aille, on l'emporte toujours avec soi. Elle est à l'intérieur de nous.
      En revanche on peut travailler à sa libération. Mais quel sera le facteur déclenchant ? C'est là où c'est bien difficile et très variable suivant les personnes…
      J'ai assisté des personnes qui ont tourné longtemps dans leur potage (si je puis dire…). Peut-être que je n'étais pas la bonne personne pour les aider, peut-être que je manquais de compétence, ( j'en parlais parfois en supervision), et puis tout à coup… Après de longs mois parfois « quelque chose » se déclenchait… Comme s'il avait fallu tout un long travail souterrain, comme un chercheur d'or qui brasse des monceaux de terres et un jour trouve la pépite…

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  5. Anonyme18/3/13

    Quelle belle analyse tu fais. Il y a en nous des peurs qui peuvent être paralysantes jusqu'au jour où - va savoir pourquoi- la lumière vient et redonne vie à ce qui n'était que survie!
    L’humain est rigide, il vit avec ce qu’il a compris de ce qu’on lui a transmis, appris. Il se refuse à changer, à changer son regard, à se détacher de ce qui est passé, désuet, obsolète, il traîne des « vieilles casseroles » qui l’enchaînent et l’emprisonnent, l’empêchant de découvrir en lui le nouveau auquel il est appelé, le vide qui pourrait s’emplir, le demain qui est ouverture à soi , aux autres, au monde, une aventure faite de relations nouvelles, plus enrichissantes, plus épanouissantes pour soi en partage avec et pour l’autre…
    Ce constat que j'ai fait au cours de l'expérience de l'autre , un oncle avec lequel je me sentais en conflit, ma rendue triste parce qu’en même temps, pour celui qui était en face de moi , et qui était lui-même riche d’autant de découverte de soi à faire, celui là donc ne voyait ni n’entendait, ni ne ressentait et à cause de cela, il n’y avait rien qui ait pu se rejoindre sans peine…
    Il restait juste à se réjouir de la relation qu’on pouvait déjà entretenir avec soi !
    Alors, j'ai fait le bilan de ce jour à venir...
    La vie qui m’est donnée de l’extérieur m’a fait me couper de mes sentiments et je n’ai pu prendre conscience de mes besoins.
    Pour sur-vivre à mes insatisfactions, mes réactions étaient faites de violence (vis à vis de l’autre comme vis à vis de moi), de jalousie, d’envie, de maîtrise, d’autorité mal conduite, en un mot de mal (être)
    J’en ai marre de cette vie là qui n’est pas la vraie, qui est sous le couvercle, le toit de la famille dans laquelle j’ai fait mes premiers pas. Il y a quelque chose d’autre qui mijote en moi et qui est plus vrai. Je ne renie pas l’amour reçu, je trouve seulement aujourd’hui que les comportements adoptés par l’homme et en chaque homme, au cours de tant de générations sont devenus obsolètes et qu’il est temps de faire plus de place à l’homme intérieur que nous sommes, bien plus riche et vrai que ce qu’il peut penser de lui et de l’autre et que dans les ressentis qu’on ose apprivoiser, on peut répondre à nos besoins. Et seulement si on peut puiser tout au fond de soi l’énergie de vie, on y trouve cette paix et cette joie de vivre qui nous font avancer en confiance vers aujourd’hui et demain avec la certitude qu’il y a autre chose, pleinement plus que ce qu’on croit savoir et qu’on espère ! Vivre, ça vaut vraiment le coup quand on peut dépasser le combat qu’on a à mener avec soi-même !
    Brigitte

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    1. Merci pour ce témoignage.
      Je n'ai pas grand-chose à ajouter et encore moins à commenter.
      Je partage tout à fait ce que tu dis dans le dernier paragraphe, sous forme de synthèse, mais tiré de ton expérience.
      je reprends la dernière phrase, parce qu'elle correspond tout à fait à ma propre histoire de vie.

      "Vivre, ça vaut vraiment le coup quand on peut dépasser le combat qu’on a à mener avec soi-même !"

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  6. C'est un manque de respect envers soi-même que d'agir ainsi... un manque d'amour aussi, sûrement...
    Bonne soirée à toi, Alain, et douce nuit. Bises.

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  7. un manque d'amour pour soi-même, bien évidemment...

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    1. Ce qui est douloureux c'est de faire le constat des manques que tu indiques.
      Alors, souvent il y a une forme de fuite dans la résignation, accompagnée de rebondissements sur des secteurs périphériques où l'on se sent plus assuré.
      Mais le coeur de soi-même est en berne…

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  8. Que de fragilités, de cassures cet homme souffrant nous montre. Bien sûr, il ne s'agit pas de volonté mais d'une impossibilité où il se trouve de modifier ce qui le constitue en profondeur. Je l'aime en humanité cet homme-là qui survit en inspirant le moins d'oxygène possible. Une survie douloureuse et si triste qui lui a enlevé toute énergie. Un accompagnement médical et psychothérapeutique pourraient sans doute l'aider mais en aura-t-il le courage. Amitiés Alain. Heureuse d'être de retour.

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    1. Jamais un ton expression : « je l'aime en humanité ». C'est bien ça…
      Ce qui suppose de voir la profondeur humaine qui le constitue.
      ce regard-là est thérapeutique en soi. Au sens qu'il peut parfois ouvrir une brèche.
      Mais encore faut-il que l'autre L'accepte...
      se laisser voir est parfois bien compliqué.

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  9. C'est fort ce texte ! Un extrait de roman ?

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    1. Ça pourrait l'être… !
      C'est en tout cas un « personnage composé », inspiré de mon expérience auprès de plusieurs personnes… ( Hommes et femmes…)

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