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mardi 11 juin 2013

Hommage à l'Artiste


Alors voilà, c'était ce week-end. Au loin là-bas. Ce matin, dans un mail mon ami m'écrit ceci : « La fête est finie, la tension va descendre jusqu’à une prochaine expo ou autres. c’était une grande aventure. »
Cela fait des mois qu'il collabore à la réalisation de tout cela. C'est lui qui a eu l'initiative d'une petite expo dans le village de l'artiste, en marge de la grande expo qui s'est ouverte la semaine dernière au musée de GrandeVille, pour six mois, plus de 200 oeuvres exposées.

*

Nous n'étions pas loin de 200 personnes, à proximité de chez toi, pour t'entourer l'ARTISTE. Toi qui ne peut plus rien faire, Toi, dans ton fauteuil roulant, qui ne parle plus, dont on ne voit même plus les yeux pétillants, cachés derrière d'épaisses lunettes, alors on ne voit plus non plus cette manière que tu avais de cligner sans cesse, comme pour souligner l'urgence de vivre, l'urgence de créer, l'urgence de ne pas perdre un instant. 
Saloperie d'AVC !

 Lorsque tu es entré, tu as fait signe à la personne d'arrêter le fauteuil roulant devant l'une de tes oeuvres. Le hasard fait qu'à ce moment-là j'étais juste à côté. J'ai vu l'émotion sur ton visage pourtant relativement immobile. C'est comme si tu découvrais cette oeuvre-là. Sans doute ne l'avais-tu plus vue depuis des années, comme bien d'autres vendues. Il en va ainsi des artistes. Ils produisent, ils vendent parce qu'il faut bien vivre, et parfois dans la précarité, ainsi de toi donnant tes oeuvres pour trois fois rien, afin de pouvoir acheter tes matériaux. 

Tu as perdu des pans de mémoire à cause des dégâts dans le cerveau, et dans la Grande Expo te voici redécouvrant tes propres oeuvres. Par même la certitude qu'elles soient de toi. Par ton épouse, qui arrive à te comprendre, j'apprends que tu as dit, en ébauchant un sourire de ta bouche à moitié paralysée : "je suis quand même un grand artiste !"
C'est bien toi ça. C'est bien ton humour !

*

Après les discours officiels, les évocations de l'oeuvre et du passé par mon ami, on s'est retrouvé à quelques-uns dans l'Atelier de l'Artiste.  Ce fut plus intime. Là, je lui ai dit quelques mots, évoquant quelques souvenirs lointains, mais je ne crois pas qu'il m'ait reconnu… J'aurais pourtant tellement aimé le voir le verre à la main, comme en ce temps-là, où il parlait sans cesse, la réplique facile, le rire qui fusait, lui qui avait une telle culture artistique, qu'il n'étalait pas pour la ramener, mais à laquelle il référait, parce que c'était sa vie, son univers,  sa respiration, son ouverture.
Et là, je le voyais, dans sa beauté immobile d'homme octogénaire. Il avait cette sorte de profondeur du créateur, du fond même de son fauteuil, dans son corps figé.

J'avais du bonheur à le revoir, après toutes ces années, en même temps qu'une émotion parfois me mouillait les yeux. La grande ombre de la tristesse, celle qui nous fait dire : « c'est pas juste ! ». Cet homme est un grand Artiste, il a produit des oeuvres majeures, certes, difficiles à aborder et à comprendre, et cependant d'une extraordinaire originalité. On les reconnaît entre toutes. Et cet homme, ce grand artiste, est aujourd'hui  victime du sort. Un jour, après sa mort, comme souvent, on s'arrachera ses oeuvres. "C'est quand il sont morts que la cote monte" déclare un habitué de la chose. Qu'importe s'il a crevé la faim de son vivant, avec les huissiers aux fesses…

Évidemment, l'essentiel n'est pas là. Pas dans l'argent et les plus-values. L'essentiel est ailleurs. L'essentiel est la trace qu'il laissera. Celle qu'il a déjà imprimée dans ma vie depuis les années 1970. J'étais tout jeune, il m'appelait « son photographe officiel »… Je faisais 200 km parce qu'il avait besoin immédiatement de la photo d'une oeuvre pour un catalogue ou je ne sais quel article… J'embarquais tout mon matos, appareils photos, cuves de développement, agrandisseur… J'exécutais ! Je rentrais chez moi dans la nuit pour retourner en fac le lendemain matin… Je mesurais à peine la chance d'être parmi ses proches.

*

Toi l'Artiste, le Grand, et en même temps le simple et l'humble, je te rends hommage, je te salue du fond de mon coeur. 
Tu as cherché la Vérité de l'Homme, inlassablement. Tu as sculpté les blessures, les tensions fondamentales. Les corps distordus ne sont pas disgracieux sous tes doigts, mais vivants et jaillissants dans les stigmates de l'angoisse. Tu interpelles l'humain. Tu donnes à voir l'en-deça du perceptible, pour mieux le conjurer, et faire jaillir La Vie des pressions internes démantelées. Il ne peut en être autrement. La vie est victoire sur le néant et l'absurde déchiré. Tes oeuvres je les ai vues sur les visages et dans les corps de ceux qui sont venus me demander aide psychologique. Tu es promesse d'accomplissement. Et même dans ton immobilité d'aujourd'hui, tu transcendes ton corps affaibli et trop inerte, lorsque d'un geste puissant tu élèves ton bras encore valide en le projetant vers le ciel, comme le cri muet du vainqueur que tu es désormais pour toujours.

Voir ici

16 commentaires:

  1. Je me souviens qu'il y a trois ou quatre ans, ici sur ce blog, tu évoquais cet artiste que tu admires
    Ici tu rends à cet homme un puissant hommage..
    Oui il y a quelque chose d'injuste dans la maladie qui immobilise ses forces vitales... jusqu'à sa mémoire qui titube.
    Tu parles des corps distordus qu'il faisait naître sous ses doigts, et tu dis qu'il en faisait jaillir de la Vie... c'est curieux aussi qu'à son tour il soit "coincé" dans un corps distordu, incapable de sculpter encore...

    Quant à ses œuvres, je me suis souvent interrogée sur le fait que l'Art donne à voir la Beauté au sein même des blessures, des tensions fondamentales de l'être humain
    Le Beau, qui conduit à l'Humain n'est pas celui qu'on pense...
    Merci pour ce billet, tu donnes envie d'aller voir cette expo...

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    1. En effet, la beauté n'est pas uniquement, loin de là, dans l'académisme, les règles imposées, et encore moins dans tout ce que la société marchande appelle « beauté » et qui n'est jamais qu' artifices…

      La beauté dans le jaillissement brut de la vie. Parfois brutal.

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  2. A propos de Beau.. je reprends les mots de Charles Pépin que tu cites dans ton blog "Le voyageur"
    Le beau, en fait, est toujours l'éclat mystérieux du vrai. (…) Se rapprocher de sa vérité personnelle […] Dans l'ouverture de son propre mystère. »
    L'éclat mystérieux du vrai... oui c'est bien ça.. même si l'artiste façonne des corps tordus... on reste subjugués et interrogateurs: on sait que ce qu'il a sculpté nous rejoint quelque part, au profond de soi

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    1. Oui, l'éclat mystérieux du vrai…
      La vérité n'est pas Beauté… Pas forcément… en tout cas elles ne se confondent pas.

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  3. charlotte11/6/13

    Quel est son nom ?

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  4. silencieuse11/6/13

    Grâce à vous, je viens de découvrir une Oeuvre, il me reste à la rencontrer en volume.

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    1. Oui… « En volume »… J'aime bien !

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  5. Charlotte12/6/13

    Epoustouflant, secouant,ses oeuvres m'ont vraiment interpellés, fait mal aussi. C'est pas facile de les regarder cela va tellement loin dans les tripes dans la souffrance... C'est la souffrance mise à nu...Heureusement il y a le Christ vainqueur parce que le crucifié fait mal à voir: c'est insoutenable, en plus je crois y voir une femme. Faut vraiment que j'aille voir cette expo parce que sur photos c'est pas la même chose. Comment ne pas faire une association entre ses oeuvres et l'état dans lequel son Avc l'a plongé?... Oui, projetons vers le ciel ce que nous avons de meilleur,de valide de pire, de douloureux aussi.. quand on voit ce que cela peut donner de création... il y a de quoi de dire merci de se réjouir de l'homme ,de l'artiste...

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    1. Que le Crucifié fasse mal… Ça me semble la moindre des choses…
      fallait-il un « athée » pour le représenter tel qu'il le donne à voir… !

      Quant au Christ vainqueur… Certainement dans la religion.
      Mais son oeuvre, globalement, ne met pas en scène la victoire.
      C'est sans doute est-ce à nous de la voir.
      Et aussi de s'interroger : qu'est-ce que la victoire ? Qu'est-ce qu'être vainqueur ?

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    2. Charlotte13/6/13

      Et aussi de s'interroger : qu'est-ce que la victoire ? Qu'est-ce qu'être vainqueur ?


      Je n'ai pas de réponse... et pose vraiment question .Je suis en train de lire "L'Europe Barbare"de Keith Lowe. La victoire est à revoir... dans ce livre bouleversant qui ouvre les yeux et remet tout en question face à l'ignorante que je suis.

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    3. Je suis comme toi… Je me sens ignorant, et même de plus en plus…
      Peut-être que l'on confond la victoire avec le triomphe…Le défilé des hommes qui ont vaincu d'autres hommes… Avant d'être terrassés à leur tour…
      Vain combat ! Surtout si on ajoute la chanson de Brassens : « mourir pour des idées… »

      Ce qui est certain c'est que ce sculpteur a beaucoup souffert… Énormément même dans son corps. ( Et dans son âme). Le livre qui raconte sa vie et que je suis en train de lire ( un livre très bien écrit et très sensible…) en rend témoignage.

      alors, comme tu le dis très justement… Comment ne pas faire un rapprochement…
      Tout ce mystère-là me laisse avec bien des questions…
      Et tant mieux finalement… Ça évite de s'endormir comme un zombie…

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  6. Je suis allée sur le site de Jean Roulland, mais j'avoue que j'ai eu du mal à regarder ses oeuvres, elles me semblent tellement souffrir… j'ai eu mal pour elles, pour lui…

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    1. Oui, je comprends très bien ta réaction…
      On ne sort pas vraiment indemne de regarder ses oeuvres, surtout dans le contexte d'une exposition.
      Je crois qu'il faut y être introduit, se préparer, se laisser bousculer jusqu'à ce que l'oeuvre « nous parle ».
      Au début, (il y a plus de 40 ans....) j'ai été séduit par la personnalité de l'Artiste, beaucoup moins par ses oeuvres. j'ai mis du temps à me laisser pénétrer par tout ce qu'elles avaient à me dire.

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    2. J'y retournerai, Alain, car les oeuvres de Jean Roulland ont quelque chose à dire, à me dire, à nous dire… sinon elles ne nous toucheraient pas à ce point…

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  7. gazou14/6/13

    Quel superbe hommage à cet artiste que je ne connais pas...Je vais aller voir son site

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    1. Cet homme habite mon coeur.
      Je le ressens de plus en plus…

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