jeudi 5 septembre 2013

Portrait (6) - Attente


Très régulièrement, je la vois sur le pas de sa porte. Encore aujourd'hui, et hier, et avant-hier. C'est dans une rue relativement passante, pas bien loin de chez moi. J'ai  le sentiment que je la vois chaque fois que je passe dans cette rue. Et c'est assez souvent.

Elle a les cheveux blancs. Elle a l'âge des cheveux blancs. Elle n'est pas bien grande. Elle a l'âge des personnes qui se tassent et rapetissent. Ce matin, je l'ai croisée une fois de plus. Cette fois je me suis avancé lentement vers elle, l'observant avec plus d'attention. Elle regarde toujours sur sa gauche, dans une posture d'attente qui ne semble pas fébrile, en tout cas son corps ne le manifeste pas.

Aujourd'hui, il fait très chaud, la façade de sa maison est en plein soleil, un peu plus loin l'enseigne d'une pharmacie indique déjà 30°, et cependant elle est vêtue comme en hiver d'une jupe épaisse et d'un gilet de laine aux couleurs défraîchies. De plus elle porte une écharpe chaude faisant plusieurs tours autour du cou. Curieusement elle ne donne nullement l'impression d'avoir trop chaud, et je la dépasse vêtu de ma chemisette estivale.

J'ai failli m'arrêter, lui dire quelques mots du genre : — « Vous n'avez pas trop chaud ? » Je n'en ai rien fait. Il me faut reconnaître que je n'en ai pas grand-chose à faire quelle ait trop chaud ou non… La vraie question aurait été : — « Mais vous attendez quoi comme ça presque chaque jour ? » Question intrusive, à laquelle, si on me l'avait posée, j'aurais sans doute répondu :  — « Ça vous regarde ? ».
Alors, j'ai préféré laisser vagabonder mon imaginaire.

P. Serusier - 1864
Peut-être que cette brave dame avait quelque peu perdu la tête, la notion du temps, celui qu'il fait dans l'atmosphère, comme celui des jours, des mois et des années. Il en va ainsi depuis qu'elle est veuve, depuis que son mari est « parti », là-bas, sur sa gauche. Vers le bout de la rue rectiligne dont on ne sait plus très bien sur quoi elle débouche.  Elle n'a plus qu'à attendre avec la patience des femmes qui ont appris à attendre tout au long de leur vie.




Car ainsi en fût-il de sa vie. L'attente. Sa vie est une salle d'attente.

Il va revenir. C'est certain. Il ne peut en être autrement. On ne s'en va pas comme ça, tout seul, un jour. Ou ne s'en va pas sans elle. On ne disparaît pas dans un trou. Si elle l'avait porté en terre, elle s'en souviendrait. 

Il va revenir. Il suffit de guetter chaque jour, jusqu'à l'heure du midi,  l'heure où il revenait du travail.

24 commentaires:

  1. Tu as beaucoup de talent AlainX, mais bon ce n'est pas un scoop de l'écrire ! :)

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    1. Ce n'est peut-être pas un scoop, mais ça fait plaisir à lire !
      Merci !

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  2. Portrait de femme, femme qui a vécu "par" "pour" son compagnon.
    Portrait d'une femme d'autrefois.
    Portrait poignant.
    Portrait si bien écrit.

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    1. Merci aussi !
      Femme d'autrefois... Certainement....
      La femme contemporaine vit plus "pour elle-même", mains mon texte veut aussi souligner la douleur de la perte, si intense parfois, qu'on "fait comme si" les choses n'étaient pas arrivées...

      Mais, bien sûr, je te rejoins sur cette de évolution "sociatale" (comme on dit maintenant...)
      chacun doit y gagner. Le femme comme l'homme.

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  3. Anonyme6/9/13

    ..... quel joli billet, j'aime l'expression "sa vie est une salle d'attente", tellement parlant.... merci, amitiés d'une bretonne (nini) bon week-end

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    1. une mini-bretonne anonyme .....

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  4. Charlotte6/9/13

    Ma mère de 96 ans semble un peu être dans cette salle d'attente dont tu parles.C'est affreux ce que je vais écrire mais j'ai l'impression d'être avec elle dans cette salle d'attente... C'est comme si j'avais envie qu'elle passe dans la pièce d'à coté... Cette attente est trop longue quand on est devenu dépendant pour tout. Je lui demande comment elle va , comment est son moral etc, elle me répond à chaque fois qu'elle va bien quand je suis là.
    Mais je ne sais plus quoi lui dire et finalement je lui parle de tout et de rien.

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    1. Et bien elle a de la chance d'avoir une fille qui prend soin d'elle et lui procure du bien être par sa Présence....
      Cela doit-il justifier de lui consacrer plus de temps ?
      Je ne crois pas... (si du moins c'est une question qui te perturbe...)
      Il y a une dynamique de l'attente.... Quelque chose qui fait vivre.
      "je sais que ma fille va venir".... cela comble plus que le seul temps de présence effectif.
      Enfin je pense ça.... Je ne sais si j'ai raison...

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  5. Ton portrait me rappelle, quant à moi, les derniers temps où j'allais voir ma mère, et qu'elle me parlait de son mari, mon père, en me disant qu'elle allait aller le rejoindre à la sortie de sa réunion alors que mon père était décédé depuis plus de 30 ans... Il était alors dur de la remettre dans la réalité, j'étais bien obligée pourtant, car elle était prête à partir et je devais l'arrêter. Lorsqu'elle le réalisait et le comprenait, car elle avait des moments de lucidité, elle se mettait à pleurer. Combien de fois a-t-elle pleuré le décès de mon père comme s'il s'était produit la veille... il faut dire qu'à l'époque de la mort de mon père, elle avait très peu pleuré, elle n'avait pas eu le temps de s'apitoyer sur son sort, ayant trois jeunes enfants à s'occuper et du travail à trouver.
    Ton billet me fait faire un retour en arrière, Alain, et je pourrais en écrire encore des lignes et des lignes, mais ce n'est pas l'endroit, et ce n'est pas très gai...

    Un joli portrait, en tous cas, que tu nous proposes. Merci à toi. Bonne soirée et bon week-end.

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    1. A te lire, je comprends bien ce qui s'est réveillé en toi.... A propos de ta propre mère, veuve bien trop jeune, mais aussi sans doute ce qu'il en fut pour toi de perdre un papa quand on est encore enfant...

      tu dis :
      Alain, et je pourrais en écrire encore des lignes et des lignes, ..."

      Peut-être qu'il te faudrait les écrire....
      (même si ce n'est pas ici l'endroit bien sûr....)

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    2. J'y songe, Alain, j'y songe...
      Merci à toi, et bon dimanche.

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  6. Ton bizness est tout trouvé!
    Quelle belle manière de parler de cette femme.... pour moi elle attendait son fils parti à la guerre dans les années 60. Je la voyais moins fidèle à son homme. Etrange!
    Pour ton bizness tu as tellement d'atouts qu'il suffit que tu prennes la décision: la photo, l'écriture, l'humour, la capacité de synthèse, la connaissance des autres...(d'ailleurs tu pourrais former un tas de gens à l'écoute de l'autre et à gérer leur PB) sans compter que tu peux décider de retourner à l'école, en fac, en CAP etc.... et même faire de la broderie ou du tricot il parait que les mecs qui s'y mettent sont particulièrement performants!GO!

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    1. Intéressant ta perception.... (le fils parti à la guerre...). C'est plus une vision de mère... (enfin il me semble). toute aussi intéressante à écrire/imaginer...

      quant à mon bizness... Tu me connais plus que je ne le croyais... !
      Il est vrai que tu sais "voir" les gens... C'est une grande qualité.
      en tout cas ces reflets me font un bien réel....

      (dans mon job "d'avant" j'ai formé à l'écoute.... notamment des personnels hospitaliers.... à propos de l'écoute des patients...)

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  7. Très émouvant. Et en même temps, j'ai beaucoup de mal à lire des textes qui parlent de cette longue et lente agonie du cerveau, quand les neurones se font la malle et ne retournent plus leur chemin.
    Peut être parce que je suis touchée de près pas cette saloperie.
    Perdre le cerveau, c'est tellement plus grave que perdre un bras, une jambe ou un rein...

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    1. C'est forcément difficile et douloureux d'y être confronté quand ça concerne des proches.
      J'ai plusieurs "cas" dans mon entourage.... Avec ce sentiment que ça va se multiplier avec les années...
      Je pense à un ami TRES TRES important dans ma vie.... Il ne me reconnait même plus.... Ni personne d'ailleurs... Il est allé aux portes de la mort pendant de longues semaines avec une lente dégradation....
      Et puis il est redevenu "autonome" par rapport aux machineries qui "l'assistaient"...
      Dans la journée il est dans un fauteuil avec une sorte de semblant de vie...
      Que se passe-t-il dans sa tête ?
      Quelle degré de conscience ?
      difficile tout ça.... Il y a 50 ans.... on "l'aurait laissé partir"...
      aujourd'hui on cherche à maintenir la vie.... (et il n'y a pas d'acharnement thérapeutique en ce qui le concerne)
      Il faut donc aller chercher loin en soi le sens profond de tout cela.....

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    2. J'avais écrit "ce petit texte" pour exprimer mes sentiments par rapport à cette maladie. (Pour le défi du samedi) c'était tellement dur de voir une personne que l'on aime vous appeler "madame".

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  8. Oups, je ne vais pas tarder à me retrouver dans la situation de cette pauvre dame bien triste si mes doigts se mettent à danser la tremblotte. A moins que canalblog apprécie mon commentaire et tienne à ce que tu le lises absolument!!! Peux tu supprimer tout ce qui montre de l'excès?

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    1. J'ai supprimé ton commentaire publié 3 fois.... Et celui-ci 2 fois !!!

      Me suis dit :
      Parkinson ?
      Déjà ?
      :-)

      Mais non... C'est Blogger qui débloque parfois !

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  9. J'aime beaucoup ton texte, et je ne le trouve pas forcément triste. Tant de personnes âgées semblent attendre comme la dame. Et même des moins âgés. Je vois régulièrement un homme devant une maison quand je passe à cet endroit. Je ne sais ce qu'il attend. Il m'intrigue. J'ai tout de suite pensé à lui en te lisant. Je pense aussi à ma mère qui passe beaucoup de temps dans son fauteuil à ne rien faire. L'autre jour, elle a quand même pris la poudre d'escampette, elle devait en avoir marre d'attendre.

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    1. En effet, je ne considère pas ce texte comme triste.
      Dans la maison de retraite où réside ma belle-mère (91 ans), je suis toujours frappé de tous ces gens âgés qui "attendent" dans les couloirs, les salles communes ....
      Quoi ? ils attendent quoi ?
      Rien il me semble.... Rien vraiment.... Ils semblent être devenus "attente"....

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  10. brigou8/9/13

    Ton portrait est si vrai !!
    Je suis très émue en le lisant.

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    1. Une "belle" émotion j'espère ...

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