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lundi 4 novembre 2013

Sahara - Hommage à Saint-Ex



J'ai regagné la France. Atterrissage à Roissy-Charles-de-Gaulle. Durant le vol j'ai fait un rêve étrange. Quelqu'un m'appelait. Il fallait répondre. Alors, j'ai rejoint en train l’aérodrome de Salon-de-Provence, pour prendre l'avion, une fois encore. Mais pas un de ces monstres ou on s'entasse comme des colis sanglés dans des fauteuils trop étroits. Un petit avion de tourisme : un Piper Super Cub qui appartient à un de mes amis passionné d'aviation. Il a bien voulu me le prêter après avoir vérifié la validité de mon brevet de pilotage. J'ai déposé un plan de vol assez bidon. Je sais, ça ne se fait pas. Mais je ne pouvais dévoiler ma destination finale. J'ai indiqué l'aérodrome de Tan Tan, dans le sud Maroc.
En réalité, j'avais rendez-vous dans le Sahara. Avec un Prince du désert.

J'ai atterri au milieu de nulle part. À mille milles de toute terre habitée. Je ne sais pas si c'était bien l'endroit.  La nuit commençait à tomber, le ciel était limpide, peu à peu les étoiles apparurent. Je me suis emmitouflé à cause du froid qui descendait. J'ai commencé à repérer  la ménagerie céleste des constellations : le Dragon, le Cygne , l'Aigle et le Scorpion. Les orgueilleuses  Deneb et Altaïr, brillaient de tous leurs feux.

J'étais paisible, le coeur au repos. J'avais même envie de rire. J’aime la nuit écouter les étoiles. C’est comme cinq cent millions de grelots... Alors je me suis endormi, en pensant à cette phrase qu'il avait dite : « Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part... ».

J'ai rêvé d'animaux, de moutons, de renards qui chassaient les poules, de chasseurs qui les poursuivaient, de serpents qui résolvaient les énigmes. Et aussi d'une rose un peu prétentieuse, de baobabs dévastateurs, de volcans à ramoner, et enfin d'un grand capitaliste qui possédait déjà cinq cent un millions six cent vingt-deux mille sept cent trente et une étoiles.

Au réveil il était là, mon Prince du désert. J'étais encore allongé sur le sable, un peu ébloui par le soleil déjà bien monté de l'horizon. Je le voyais en contre-jour et contre-plongée, debout, face à moi, bien campé sur ses deux jambes. Je le reconnaissais à peine. Il avait tellement changé. Mais c'était bien lui, j'en étais certain. J'avais eu l'intuition de son retour. Vous savez, ces appels intérieurs irrésistibles qui nous font nous mettre en route avec détermination mais beaucoup de folie, presque incompréhensible, parce que c'est irrationnel, et cependant il faut répondre à l'appel, il faut nous rendre au désert, parce que ce lieu de silence est celui des rencontres essentielles.

Il n'y eut pas beaucoup de mots échangés. Il m'avait appris que l’essentiel est invisible pour les yeux. J'ai compris que nous retournions au puits, celui qui étanche définitivement toutes les soifs. Là, assis sur la margelle, il prononça ces mots :

— « C'est à toi maintenant d'écrire la suite de l'histoire. De l'écrire pour les hommes qui s'en viennent, pour qu'ils n'oublient pas, pour raviver, pour qu'il y ait encore des puits dans leurs déserts, des renards à apprivoiser, des savants fous à convertir, des allumeurs de réverbères à libérer, des buveurs à désencombrer, des vaniteux à délivrer, des rois qui ordonnent tout et son contraire à abdiquer. »

Je me suis attristé. Je n'étais pas à la hauteur. Je n'avais pas l'écriture libératrice. On ne pouvait pas compter sur moi. Je n'étais pas un prince, ni petit, ni grand. Un pauvre écrivaillon, voilà qui j'étais. J'attendais de lui qu'il m'enseigne encore, qu'il me fasse revivre l'intense plaisir d'avant, qu'il m'éveille par la profondeur universelle de sa pensée, écrite si simplement, de manière tellement parlante. Et puis il avait tout dit. Pas besoin d'écrire une suite. Il suffisait de relire. Relire encore. S'imprégner.

Il avait perçu mon refus. Il a souri. De ces sourires énigmatiques, interprétables dans bien des sens, de ces sourires que l'on garde en mémoire sans trop savoir ce qu'il faut en penser, en déduire, et qui nous poursuivront longtemps.
Il disparut dans ce sourire. Dans le puits. Je me suis précipité dans un réflexe instantané, pour le retenir, qu'il ne bascule pas dans le vide, dans le néant. Mais il n'y eut aucun bruit, aucun cri, aucun écho. Il n'était pas tombé. Il était juste retourné là-bas, d'où il était venu, dans les étoiles.

 J'ai repensé à ce qu'il avait dit il y a bien longtemps :
— Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire ! »

Je suis retourné vers mon avion. J'avais juste assez de carburant pour rentrer à Tan Tan.

18 commentaires:

  1. Trois raisons. Trois immenses raisons de te dire...Juste...merci.

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    1. J'ai lu les raisons.
      Merci aussi à toi.
      Ce texte m'est précieux. Bizarre de dire ça pour quelque chose que l'on a écrit soi-même. Mais il s'est imposé d'une inspiration, comme cela m'arrive parfois.
      Je sais qu'il me parle et qu'il a encore des choses à me dire.

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  2. Anonyme4/11/13

    "Il n'y eut pas beaucoup de mots échangés. Il m'avait appris que l’essentiel est invisible pour les yeux. J'ai compris que nous retournions au puits, celui qui étanche définitivement toutes les soifs."
    Je reste sans voix devant ce texte et cet hommage au "petit prince" que j'apprécie beaucoup.
    Tu es toi aussi un prince des mots et tu mérites un grand merci.
    Brigitte

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    1. Merci d'avoir apprécié...
      C'est juste que je me laisse écrire.... Les mots viennent tout seuls....
      (mais je me reconnais un certain style... Sans doute parce que j'écris depuis bien longtemps et souvent...)

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  3. Te dire que ce texte est très beau.

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  4. Très émue ce matin en relisant avec attention ton dernier texte pour "en rêver encore"
    MERCI

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    1. Ce texte "dit" beaucoup de choses en effet....
      Je l'ai moi-même relu avec des yeux neufs, en le publiant ici
      (il l'avais déjà été précédemment..)

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  5. nicole 865/11/13

    A côté de la plaque ;-) non, près du puits :

    http://lavigerie.org/fr/contenu/grdialogue.html pour le paragraphe : creuser le puits

    et Christian de Chergé

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    1. J'ai lu avec intérêt la page proposée.
      Ce qui me marque toujours c'est un peu l'événement déclencheur d'une démarche spirituel. Cela a souvent quelque chose de singulier.
      (Je pense à ce qui est relaté de Christian de Chergé).

      -------
      Content de vous revoir ici… J'espère que là où vous êtes aujourd'hui, cela se passe au mieux pour vous.

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  6. charlotte5/11/13

    Ce texte ,je le sens je le respire, je le vis, c'est curieux cette sensation c'est comme si ce texte était à moi , de moi !!!J'aime "Le petit prince "depuis mon adolescence, je l'écoutais très souvent assise par terre à coté du tourne disque avec la voix de Gérard Philippe... c'était à chaque fois un enchantement comme c'est un enchantement que te lire.
    Merci beaucoup...

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    1. Et bien, ce texte, je te le donne.... (pique le ! Parce qu'avec ma tendance à supprimer mes écrits un jour où l'autre.....)

      Moi aussi j'ai la version en disque avec G. Philippe, elle est souvent "dans mon oreille"...
      quand j'étais en déplacement professionnel en voiture (parfois long), je l'écoutais .... au temps des bons vieux auto-radios à cassettes !...

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  7. J'ai comme livre de chevet "La citadelle" de saint exupery! Il m'accompagne souvent quand je suis à cours de nostalgie,et de rêve, il ne m'a jamais abandonné.

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    1. Je ne l'ai pas lu, venant de toi, ça me donne envie de le faire.
      Je fus marqué par "terre des hommes", qui, il me semble, peut être mis en perspective avec "le Petit Prince".

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    2. voila - c'est fait - je viens de télécharger une version pour ma liseuse....

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    3. Ce n'est pas un roman dans le sens, "un début - une fin", mais un condensé de ses pensées recueillies à titre posthume, et qui est tellement plein d'esprit et de sagesse! Il se lit comme si on s'adresse à un médecin, en l'ouvrant à n'importe quelle page, il donne une réponse, pas toujours celle qu'on attend. Bonne lecture AlainX

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  8. J'ai toujours eu du mal avec Le Petit Prince, refusant bizarrement de me laisser séduire ou de m'y abandonner, comme si je me méfiais de la sagesse qui s'exprime dans la simplicité. C'est pareil avec Paulo Coelho, par exemple. Idiot de ma part, j'en conviens volontiers. Sans doute une prévention, une espèce de crainte des fausses évidences alors que parfois tout est si subtil, nuancé, complexe. Quant il est question d'amour, pourtant, je crois qu'en effet il faut parvenir à simplement s'ouvrir, avec générosité et abandon. Très difficile, en réalité. J'aime la manière dont tu rêves cette rencontre - comme une exégèse qui me rend cette allégorie plus proche, plus accessible.
    PS
    Ton blog est métamorphosé... Une autre des multiples facettes d'AlainX?

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    1. Je pense en effet que c'est une histoire d'abandon
      quelque chose qui ramène à une forme de simplicité, sans occulter la complexité du réel…

      ( pour ce qui est de Paulo Coelho, la, j'aime pas trop… !)

      PS
      oui, oui, une autre facette… Et encore une autre sur l'autre blog que je référence…
      Je suis en recherche d'une simplicité multiforme…

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