dimanche 11 mai 2014

Il n'est plus, mais demeure.


C'est plus difficile quand c'est brutal. Quand on découvre la terrible nouvelle sur l'écran de son ordinateur en consultant sa messagerie. V… est mort brutalement d'une crise cardiaque au sortir d'une soirée de mariage, au bras de sa femme, faisant quelques pas dehors accompagnés d'une amie, pour rejoindre l'endroit où ils logeaient. Non, il n'était pas éméché. Non, il n'avait pas fait d'excès. Ce n'était pas son genre. Ce n'était pas non plus le genre de mariage où la boisson coule à flots et où on fait tourner les serviettes… C'était de ces mariages où se vit une certaine profondeur, où les nouveaux époux sont engagés pour une cause humanitaire au sein de ces communautés dont l'origine est un serviteur de tous, l'opposé même du gourou.



Je connais V… depuis plus de 35 ans. Je n'ai jamais su vraiment comment qualifier notre relation, lui donner son nom. Ce n'était pas un ami, pas un copain, par une connaissance, pas un collègue : C'était V… simplement. Un homme à la fois proche et distant, mystérieux et ordinaire, à la culture excessivement étendue et à la fois à la modestie étonnante. Un artiste aussi qui exposait ses sculptures étranges, suscitant autant le sourire que l'interrogation et le pathétique. Il était comme ça V… Un être qui attirait par son mystère.

On avait encore tant de choses à se dire… On devait se voir prochainement, maintenant qu'il était aussi lui-même « jeune retraité ». C'était un homme important pour moi. J'étais un homme important pour lui. On s'était dit cela. Difficile de cerner ce que l'autre apportait à l'un. Difficile de cerner les enrichissements mutuels quand ceux-ci ont la subtilité des alliages précieux.

V… était un chercheur de l'essentiel. C'est cela qui, probablement, nous rapprochait le plus. Mais où trouver ? Notre enrichissement mutuel s'enracine là sans doute. Lui, le penseur, le grand intellectuel qui avait lu des centaines de livres, et qui en même temps oeuvrait de ses mains à son art. Moi qui n'est qu'une petite culture très basique, mais, j'ose le dire, une expérience intérieure intense, de l'ordre de « l'expérientiel ». Je crois que ce mixage nous aida chacun.

Lors de la cérémonie religieuse de ses obsèques, il fut rappelé cette phrase qu'il avait griffonné un jour et qui est certainement un petit effet de nos échanges :
— « Petit à petit, dans l'expérience, il n'y a plus de doute ». Sauf que je sais qu'à cette phrase, selon les moments, il ajoutait un point d'interrogation… Où il le supprimait… Pour ma part, je ne mets plus de point d'interrogation. Lui non plus probablement.

V… C'était aussi lui et elle. Elle qui avait cette manière si particulière de prononcer son prénom avec tant d'amour dans la voix. Eux deux, c'était un couple « à égalité » si je puis dire ainsi. Un couple dont j'admirais la profondeur autant que la fraîcheur, l'engagement autant que la juste distanciation. Le bonheur simple qu'il y avait dans les rencontres quelque peu « culturelles », mais sans prétention, qu'ils organisaient autour de thèmes porteurs.

Brassens chantait : « Les morts sont tous des braves types ». Non, mon cher poète, V… avait des côtés détestables par ses duretés. Mais les morts nous ramènent tous au respect d'un essentiel parce que justement il ne reste plus que cela lorsqu'on les a dépouillés de tous les oripeaux dont ils se sont affublés ou dont on les a affublés nous-mêmes. Plus tard, un jour peut-être, lorsqu'on pratiquera ce qui s'appelle dans le jargon funéraire : la réduction du corps ; on s'apercevra qu'il ne reste plus que l'essentiel après disparition des chairs putrescibles. 
On devrait parfois longuement s'arrêter à cela. Et méditer ce que la réalité naturelle enseigne.

21 commentaires:

  1. Tu lui rends un très bel hommage.
    Tu dis : "Ce n'était pas un ami, pas un copain, par une connaissance, pas un collègue "
    Mais à te lire, je crois que c'était un frère. Au sens large. Un frère d'humanité.
    Quant au poète, il dit la même chose que toi. V... avait peut être "des côtés détestables" de son vivant, mais maintenant qu'il est parti, ce n'est pas ce que tu vas retenir de lui.

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    1. oui, voila : "un frère d'humanité", c'est la bonne expressions sans doute...
      elle me convient en tout cas.
      Merci pour ce prolongement.

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  2. c'est un billet magnifique, qui parle en profondeur d'une belle relation entre toi et V.
    "V… était un chercheur de l'essentiel. C'est cela qui, probablement, nous rapprochait le plus"
    Oui je crois aussi...

    On a toujours encore tant à se dire quand la mort survient comme ça... brutale!
    Aussi ne pas attendre cette (éventuelle) cassure si brutale, pour se dire sans attendre les choses qu'il est bon de se partager...

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    1. Avec V... c'était un "dialogue continué", quelque chose qui n'avait ni origine ni fin.
      Quand je serai mort moi-même, on aura encore des choses à se dire....
      D'ailleurs, aujourd'hui, il m'enseigne....

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  3. Quand c'est brutal, c'est difficile. Quand ça ne l'est pas, c'est difficile. Quoiqu'on y fasse, c'est difficile. Tu rends ici un bel hommage à un homme, dans sa globalité. C'est la seule chose qu'il reste à faire après le départ mais elle est importante... et même nécessaire.

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    1. Tu as raison c'est toujours difficile....
      Rendre hommage, c'est une nécessité humaine. Je le crois viscéralement.

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  4. Bel hommage, qui montre à quel point cet homme comptait pour toi.

    Étonnante coïncidence que d'être amenés tous les deux, presque simultanément, à la question de "parler des morts"...

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    1. Je n'ai pas manqué de le remarquer, d'autant que le poème que j'ai cité chez toi est réapparu ici^^

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    2. Oui, curieuse coïncidence. En lisant ches toi, j'étais habité de ce décès, mais les obsèques n'étaient pas encore faites (à cause du rapatriement du corps, puisqu'ils étaient loin de chez eux).
      Je fus frappé de la densité de la cérémonie des funérailles. C'était l'église la plus grande de la ville. elle était pleine à craquer. Les silences étaient intenses. La participation de la foule tout aussi puissante. Les chants religieux étaient tous sur le registre méditatif. Aucun chant "classique de funérailles".
      Le plus marquant ce fut "elle" sa femme quand elle parla de lui au micro, sans papier écrit, se laissant dire ce qui lui venait à dire. Elle n'avait pas revêtu d'habits de deuil, mais un ensemble de couleur claire et sobre. C'était très signifiant....
      Je n'ai pas évoqué cet aspect dans mon billet, je le dis ici, suite à l'évocation de ton propre billet.

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  5. Anonyme12/5/14

    Beaucoup d"émotion à travers ce billet qui rend hommage à une belle relation entre deux êtres "habités" par l'essentiel.
    Mort brutale...
    J'ai vécu cette expérience et c'est vrai qu'elle interroge sur la profondeur de la relation qui s'est créée entre les personnes. Il me semble qu'à travers l'autre, on n'a jamais fini de se découvrir et de se connaître...et qu'au-delà de la séparation physique, il reste de l'être aimé et respecté l'essentiel de ce qui faisait l'authenticité de la relation. Une sorte de mystère qui donne à la vie son souffle et son dynamisme.
    L'expérience vécue encore une fois est ce chemin qui nous conduit vers plus d'humanité.
    Il n'est plus en effet, mais il demeure
    Il ne faut pas juger sur les apparences mais ne retenir que ce que l'amour est capable de mouvoir autant que d'émouvoir!
    Brigitte

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    1. Ton commentaire me touche, d'autant que tu as une expérience personnelle intense du départ brutal et prématuré.
      Il n'en a que plus de poids et de densité.
      Merci.

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  6. On devrait s'arrêter à l'essentiel de la mort, effectivement. Reprendre conscience de l'inéluctable et en faire une ligne de conduite pour chaque jour qui frappe à la porte... mais la plupart esquive l'idée et se ruent dans l'agitation éphémère...
    Tout cela n'est qu'un songe plus ou moins amer...
    Un puéril espoir d'éternité...

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    1. La mort, je vis avec elle depuis 1959. Elle est partie prenante de ma vie ordinaire.
      Quant au "puéril espoir d'éternité", oui c'est puéril si c'est au stade de l'espoir. C'est sérieux, ordinaire et adulte quand c'est au présent, aujourd'hui, qu'on vit dans l'éternité d'être, et en relation. Qu'on expérimente que c'est accompli.

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  7. Charlotte12/5/14

    Un jour tu m'as écrit:"Ceux qui ne sont plus là, nous sont redonnés autrement" Je n'ai pas oublié. Ce qui me donne envie de changer le titre de ton texte par "Il est encore car il demeure... en moi"
    Très émouvant hommage .Merci.

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    1. Oui on pourrait ajouter....
      Mais il demeure aussi par son oeuvre, et par d'autres - ceux en qui il est aussi....
      J'ai failli ajouter... puis me suis dit : pas seulement en moi...

      cela dit, je te suis aisément dans ce prolongement.
      Et puis ça me touche que tu aies "gardé en toi" cette phrase.

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  8. Il était lui, et tu es toi. Deux êtres qui semblaient différents et pourtant très proches. Etre soi-même, authentique et vrai et ne vouloir ressembler à personne est pour moi le seul moyen de s'enrichir vraiment au contact des autres pour partager, échanger et essayer de chercher ce qui fait l'essentiel de la vie. Même si on pense que les gens sont détestables et durs, bien souvent, sous leur carapace, leur cœur est débordant d'amour et d'amitié, mais pour des raisons souvent valables qu'ils n'ont jamais voulu dévoilées, ils préfèrent garder leur secret, une façon de se protéger pour ne plus souffrir. Votre complémentarité étant authentique vous aviez sans doute de vrais et sincères dialogues qui à chacune de vos rencontres vous enrichissaient et vous aviez plaisir à vous retrouver. C'est vrai qu'à force d'échanger, on finit par d'éteindre et s'il a laissé quelques couleurs en toi, nul doute qu'il ait emporté quelques unes des tiennes. C'est ainsi que pour continuer à faire vivre ceux qui sont partis et que nous regrettons, il faut continuer à parler d'eux ...... la mort faisant partie de la vie .........

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    1. Tu soulignes avec justesse toute l'importance de l'altérité et ses interactions positives dans une relation où "on s'aime", car je crois qu'on s'aimait beaucoup lui et moi... Il y a toute la puissance du mot "échanger" (donner qui on est / recevoir l'autre qui est.. autre...) qui crée le lien... A défaut on reste dans la vaine recherche de "l'autre soi-même" .... que l'on ne trouvera jamais... puisque notre clone n'existe pas....
      La complémentarité, c'est le bonheur....

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  9. Beau lapsus que j'ai fait. Au lieu de déteindre, j'ai tout simplement éteint la lumière !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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    1. héhé !
      En effet.....
      Tout lapsus à sa beauté ....

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