mardi 15 juillet 2014

Ces hommes qui ne peuvent plus vivre.


Difficile de mettre sur ce billet mon petit logo « chroniques estivales », car je ne vais pas aborder quelque chose de l'ordre du bien-être et de la détente…

Hier, nous avons reçu T... l'épouse de V… Brusquement décédé et que j'ai évoqué ici

Bien sûr, nous avons longuement parlé de V… Et puis de lui et elle, et puis d'elle, comment elle vivait tout cela. Il y eut des moments intenses, de l'émotion, des larmes. Et aussi des rires… 
T… évoqua l'intensité des tourments intérieurs de cet homme. C'était d'ailleurs plus que des tourments. Je n'apprenais rien. Je savais bien à quel point il avait enfoui un désespoir profond, et un doute quasi névrotique. Combien il avait tenté de le dissoudre dans une culture extraordinaire et dans une oeuvre de sculptures tourmentées, faite d'assemblages pathétiques d'objets abandonnés, rouillés, voués à la destruction. Il leur redonnait  existence, là où il ne trouvait pas vraiment la sienne…

Il est mort brutalement. Crise cardiaque. J'ai appris hier qu'il y avait eu quelques signes avant-coureurs, mais des examens médicaux n'avaient rien révélé d'alarmant et même, rien du tout… Mais, qu'est-ce que les machines perfectionnées dont dispose la médecine peuvent voir des tourments intérieurs qui rongent l'âme et le coeur ? Jusqu'à quel degré de résistance le corps tiendra-t-il le coup ?

Je pensais à cela cette nuit, éveillé, pas insomniaque, mais pensant à cet après-midi qui fut à la fois douce, forte, terrible et en même temps si ordinaire de ce que nous sommes nous, les hommes…

Me revenaient d'autres hommes disparus  prématurément, certains dans ma jeunesse d'une infection foudroyante, d'autres qui avaient décidé de mettre fin à l'aventure, et je le voyais "lui" il y a plusieurs années, qui s'est pendu en laissant ces mots : « je ne peux plus vivre ».

Je parle ici des hommes, au masculin. Ceux de mon sexe. Ceux qui ont gardé en eux-mêmes des souffrances enkystées,qui ont tout gardé, parce que "dire n'est pas de mise". Et puis il y a la fierté. La compensation. La fuite. La réalisation dans les affaires. Et puis, un homme ça ne va quand même pas pleurer comme une femmelette !

T…, L'épouse de V… était comme bien des êtres,  avec le poids d'une histoire personnelle. Mais elle avait mis de l'ordre. Elle avait fait du mieux qu'elle pouvait pour aimer avec tout son coeur de femme cet homme qui doutait de tout, qui foncièrement ne faisait confiance à quiconque. Au delà de tout, ils avaient vécu un amour intense. J'en suis témoin. Hier, elle pleurait « tout ça ».


Nous avons fait comme nous pouvions. Remettre dans la perspective de l'humanité telle qu'elle est, de chacun de nous si limité et en même temps si grand, de cette grandeur des inlassables chercheurs de Lumière.



Ces hommes qui ne pouvaient plus vivre, je les porte en mon coeur, parce qu'ils sont ainsi déposés en moi pour toujours, parce que j'aurais pu être l'un d'eux, parce que si je ne les emporte pas avec moi, alors ma propre espérance pour ce monde des hommes, et ma foi en chaque être humain, n'aurait aucune valeur, aucun poids, ne serait que la vapeur des mots inutiles.


19 commentaires:

  1. Anonyme15/7/14

    J'ai lu, je voulais juste que tu saches que j'ai lu, je ne vois pas comment dire autrement que ce texte est d'une force, d'une intensité qui m'a touché en plein cœur. Alors voilà, rien d'autre à ajouter que : J'ai lu!
    Cassy

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    1. Ce texte à une certaine intensité, en effet. Je ne l'ai pas réalisé en écrivant, ni en le publiant dans la foulée…
      Prenant connaissance des commentaires, j'ai relu. C'est après coup que l'on est parfois étonné de ce qu'on a écrit…
      Ce fut le cas pour moi.

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  2. Tu soulevés un sujet qui me touche beaucoup: le faiblesse de la médecine allopathique qui ne soigne que les symptômes, et en tous cas, considère uniquement , le plus souvent, les êtres humains comme des corps. Or, les maux de l'âme sont si étroitement imbriqués aux maux physiques, comme ton ami dont le cœur lâche par mal de vivre...il n'y a pas de hasard.
    Et puis tu parles aussi de ces hommes qui ne pleurent pas, parce qu'une putain d'omerta règne depuis 2000 ans là-dessus. Femmelette, c'est insultant pour les hommes, et tellement pour les femmes aussi...
    La dernière partie de ton billet coupe le souffle. Je ne peux que dire comme Cassy. J'ai lu. Et j'ai essuyé mes yeux.
    De ces billets qui font dire de toi: quelle belle personne!

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    1. Tout est question de personnes. Il y a des médecins-distributeur-de-boîtes. D'autres attentifs à toute la personne. Mais le premier « responsable » (au sens noble du mot) c'est soi-même… Je veux dire la manière dont on gère sa propre santé, à qui on confie son corps, à qui on confie son âme…

      Dans mon métier (de tenter) d'aider, il y avait peu d'hommes demandeurs. Et un certain nombre d'entre-eux n'avaient pas « les mots pour dire ». J'ai parfois eu le sentiment de faire quelque rapprochement avec le métier qui est le tien : apprendre à lire et à écrire l'intériorité… Quelque chose de très basiques qui ne s'était pas fait. Il y a des illettrés du vocabulaire des sentiments, du ressenti… Des hommes qui n'ont que le vocabulaire du « faire »… De vrais hommes quoi ! Des hommes d'action ! De forts à bras ! des, à qui on ne la fait pas !
      Et puis un jour, un PDG d'une grosse, grosse, boîte qui fond en larmes…Et qui peu à peu conscientise que la recherche du profit et de la rentabilité, c'est bien, ça a sa légitimité, mais que prendre soin de ses équipes, c'est peut-être encore plus essentiel. Il me recontactera deux ans plus tard : merci, Vous m'avez évité le dépôt de bilan !
      Je me suis dit que j'avais ma part dans la « fonction sociale »…

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    2. Jolie hstoire, très humaine et si vraie; Je me bats tous les jours dans mon métier pour empêcher qu'il devienne une affiare de technocrates. ^^

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  3. Anonyme15/7/14

    Moi aussi, j'ai lu et ce billet me touche profondément.
    L'histoire de T... et V... , c'est aussi un peu la mienne. Une relation basée sur l'amour, l'amour donné et reçu, l'amour force de vie qu'on croit indestructible, l'amour profond qui rejoint l'autre dans son histoire particulière confrontée aussi à la nôtre, pour le moins tout aussi mystérieuse.
    Mon mari était un homme très cultivé mais ne le faisait pas voir, sa sérénité frappait ceux qui le rencontraient, elle apaisait mes peurs de la vie et de la mort.
    Claude est décédé à mes côtés d'une crise cardiaque survenue sans qu'il y ait eu de signes avant-coureur. mais comme tu dis : " Qu'est-ce que la médecine peut comprendre des tourments intérieurs qui rongent l'âme et le coeur?"
    Car celui qui souffre le plus est peut-être celui qui ne peut s'exprimer tant la blessure reçue dans sa plus tendre enfance est profondément incrustée. Et pour survivre, il ne lui restait peut-être comme solution que de s'enfermer derrière la porte des "non-dits"...
    Cet homme discret et attentionné n'a peut-être pas pu faire part à l'autre de ses questionnements intérieurs (c'est parfois si intime!) , même auprès de celle qu'il chérissait le plus et cela pour ne pas l'effrayer et l'entraîner -qui sait?- trop tôt à son gré, vers d'autres espaces plus lumineux.
    Nous sommes tous plus ou moins porteurs de souffrances enkystées, le "se dire" est contraire à notre culture et pourtant à l'heure actuelle, on trouve des thérapeutes qui ont compris que l'accompagnement personnel est un atout non négligeable à la reconstruction de l'être ... Aider le patient à ouvrir la porte de son coeur, le conduire avec beaucoup de respect et de tact vers la conscience d'être , lui faire découvrir qu'il appartient à chacun d'être l'auteur et le créateur de sa propre portion de vie, lui permettre de se réconcilier avec sa propre histoire pour pouvoir entrer en relation avec la grande Histoire, celle qui conduit vers plus d'humanité.
    Je comprends bien ton émotion . Oui, tous ces hommes qui ne pouvaient plus vivre sont devenus pour nous des signes de lumière et d'espérance pour le monde à venir et qui continue de se construire jour après jour avec chacun de nous.
    L'épreuve construit, grandit, ouvre un choix de vie nouveau.
    Merci pour ce partage. Et bonne route à T... qui traverse ce tournant dans sa vie.
    Brigitte

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    1. Tu m'avais confié ce départ tragique et prématuré de ton époux.
      ton témoignage ici est suffisamment éloquent. Je n'ai guère à ajouter. Si ce n'est, peut-être, de confirmer que les épreuves peuvent nous grandir et que la vie offre toujours des choix nouveaux il nous appartient de saisir, si on le veut, si on le peut. Je l'ai constaté maintes fois. Et dans ma propre vie également.
      Merci à toi aussi pour ce partage.

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  4. Charlotte15/7/14

    J'ai perdu deux hommes qui ont été pour moi "des pères" . Tous les deux sont morts d'une crise cardiaque; l'un à l'âge de 62 ans et l'autre à l'âge de 76 ans. L'un et l'autre avaient connus des signes avant coureur mais cela ne les a jamais empêché de pousuivre leur engagement respectif. Curieusement j'ai rêvé de l'un des deux ( du plus agé) cette nuit. Dans le début du rêve, je le tenais dans mes bras telle la Piéta de Michel -Ange.Il était très vieilli mais je le reconnaissais à ses mains ( qui en réalité ne ressemblaient pas du tout aux siennes qu'il avait grandes, dans le rêve c'étaient des mains de travailleur manuel mais je les reconnaissais quand même comme les siennes... pour ensuite me retrouver avec lui en voiture avec lui au volant. Je lui disais que je voulais vivre toute ma vie avec lui et il me répondait: "vous savez bien que ce n'est pas possible."
    Ces deux hommes étaient eux aussi des hommes de grande culture et de grande expérience humaine ,psychologique et spirituelle avec un passé difficile et douloureux qu'ils partageaient très peu, voire pas du tout.
    Ils me manquent et en même temps ils m'enrichissent toujours malgré leur disparition.
    Merci de nous partager ton émotion tes sentiments. Je ne sais répondre qu'à partir de moi...

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    1. Mais, c'est très bien de répondre à partir de ce soir… C'est cela sans doute le vrai partage. Dire sa propre expérience enrichit toujours l'autre d'une manière ou d'une autre, parfois inattendues, parfois des années plus tard…
      Ce blog n'est pas vraiment un lieu de débat. Il est beaucoup plus un lieu de partage. Un lieu pour des témoins.
      Alors merci de ce que tu exprimes de ces deux personnes, En quoi elles furent importantes pour toi, et d'ailleurs le demeurent toujours.

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  5. Maladie, suicide, accident, la mort est la mort...
    J'ai perdu ma sœur cadette aussi...
    J'ai de l'affection pour les gens qui "partent" dans la mesure du possible où ils essayaient de se tourner vers la lumière... Je n'ai aucune compassion envers ceux qui sont tournés vers l'ombre.
    je suis catégorique, je sais, mais je sais discerner la lumière de l'ombre...
    Tes mots sont d'une grande compassion, et cela est tout à ton honneur.
    Je m'incline devant tes mots.

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    1. Ceux qui sont tournés vers l'ombre, c'est parfois difficile de les accueillir avec ce qu'ils vivent, avec ce réel-là. Je comprends qu'on puisse avoir envers eux des sentiments pas très positifs…
      Alors il faut espérer que d'autres puissent, un jour, leur montrer le chemin de la lumière.

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  6. J'ai de la compassion pour ces hommes qui ne savent pas exprimer leurs doutes, leurs tourments, leurs angoisses profondes ou même simplement leurs émotions. C'est tout un pan de leur vie qui dont ils sont privés. J'imagine bien que certains souffrent de tout garder en eux…

    Je trouve très beau ce que tu dis de son épouse, témoin impuissant de cet enfermement.

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    1. Peut-être que nous, les hommes qui auront accès à notre monde intérieur et qui savons en rendre compte, peut-être qu'il est possible alors d'éveiller d'autres hommes à chemin-là.
      Je dis ça parce que j'ai eu quelques reflets en ce sens.

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  7. Anonyme16/7/14

    Je viens de lire vos ecrits depuis quelques semaines par curiosite, en tant que dechiffrage plutot que partage, comme decouveur de continent X ou comme un intru..etc. mais il y a quelque chose forte dans ce billet, je ne sais pas pourquoi.Merci.

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    1. Il y a des lecteurs(trices) silencieux… Mais personne n'est un intrus ici. C'est open-bar !
      Merci quoi qu'il en soit de laisser de trace de votre passage…
      Et à une autre fois peut-être ... moins anonyme…

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  8. J'ai tout de suite pensé à mon père en te lisant. Il ne cachait pas ses émotions, et demandait à partir régulièrement. A 65 ans, un AVC l'a emporté, j'avais cette impression qu'il était incapable d'aimer la vie. Il était dévasté par son enfance, son adolescence. Rien ni personne n'y pouvait quelque chose. Ma mère l'a aimé malgré. J'ai souffert avec lui.

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    1. C'est cela sans doute qui est le plus difficile et le plus triste, ce constat que « personne n'y pouvait quelque chose ».
      Le seul qui pouvait… C'était lui-même ! Mais encore faut-il trouver le chemin libérateur…
      Merci pour ce témoignage qui me touche.

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  9. J'ai aussi côtoyé de ces êtres perdus. Parfois je me suis éloignée parce qu'aucun amour pour rien, ni pour moi, ni pour les autres, ni pour soi, ni pour la vie en général, ne semblait émerger de ce désert de jours et nuits grises et noires. D'autre fois on fait de son mieux, et on se désole car on sait ne pas pouvoir "aller là".

    On dirait qu'ils tendent à mourir même s'ils n'en parlent pas. Certains alors font ouvertement en sorte que ça se passe, d'autres collectionnent les malaises dont l'accumulation est étrangement délibérée. Enfin, c'est ce que je pense...

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    1. Je ne veux pas faire un mauvais jeu de mots, mais il arrive que le chaos intérieur finisse par un KO de vie prématuré…
      Quant aux personnes qui véhiculent la noirceur quasi totale, il est parfois indispensable de prendre ses distances, question de respect de sa propre intégrité.
      On peut juste avoir l'espoir que quelqu'un d'autre saura vivre quelque chose qui amènera une évolution chez la personne…

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