Accueil

lundi 21 juillet 2014

Sur le ponton du chemin de halage


Cet endroit m'attire plus particulièrement ces jours-ci comme "lieu d'écriture"… Pourtant je le connais bien… Il faut croire qu'il a des choses à me dire…


L'endroit de l'écriture influe-t-il sur l'écrit ? — Oui, sûrement — d'ailleurs j'ai fait le choix délibéré de venir ici à cet effet.
J'ai devant moi, j entre les deux yeux, un alignement de petits arbres qui forment séparation entre la vue de l'oeil gauche sur l'allée de halage, et celle de l'oeil droit qui voit la petite rivière canalisée dans laquelle se reflètent les grands arbres majestueux de l'autre rive, magnifiés par le soleil qui les éclaire tels des artistes en scène.
Cela fait trois mondes en un seul.

L'allée où passent promeneur flânants, joggers en quête de performances personnelles et cyclistes touristes ou locaux en désir d'évasion. Là, une vie qui circule, s'anime et se calme, dérange mon souhait de solitude, tout en apportant le réel humain nécessaire, le va-et-vient discontinu, disparate, mouvant et dérangeant des êtres dissemblables mais tellement ressemblants que nul ne peut confondre un humain avec quelque soit d'autre.

À droite, la lente rivière, son écoulement paisible et sans surprise, son odeur de douceur un peu fétide sans être désagréable, ses petites bulles de gaz remontant du fond d'elle-même qui explosent sans bruit, provoquant des ronds dans l'eau qui s'éloignent et puis meurent pour renaître aussitôt à l'endroit d'à côté. La surface ondule en frissons réguliers, les arbres qui s'y reflètent lascivement, cherchant là des plaisirs nouveaux. Quelques traces luisantes d'hydrocarbures rappellent l'irrespect de l'homme pour la nature qui l'abreuve.

Je suis rivière paisible, mais ce n'est qu'apparence à qui ne connaît pas la profondeur et la puissance cachée sous la surface de mes eaux. Il faut poursuivre jusqu'à l'écluse pour voir la puissance du flot quand il faut se donner en dévalant plus bas. L'énergie du calme montre alors sa vigueur et ce qu'elle peut produire livrée aux nécessités d'agir.

Plus à droite encore, le regard envahi se brise net sur l'imposante rangée d'arbres centenaires qui règnent ici en maîtres. Impossible d'aller plus loin, impossible de percer, de transpercer, de se frayer un chemin. Ici tout s'arrête au mur de végétation. Un très vague souffle mobilise juste quelques feuilles, mais on peut imaginer la puissance colérique contenue dans ce végétal qui cloisonne l'horizon, peut se déchainer si le vent s'en mêle,   oblige à suivre la rivière ou le chemin, car au final, nul ne va où il veut. Chacun s'est inscrit sur une route, la sienne, choisie sans doute, imposée peut-être.
Beaucoup est possible, mais le tout est impossible.
Chacun a ses limites, son territoire. La tentation de l'ailleurs demeure cependant le drame personnel. L'au-delà des rideaux d'arbres est attirant plus que de raison.

Et cependant, descendre la rivière est aventure passionnante.


14 commentaires:

  1. Discrètement je me suis assise près de toi sur le ponton.
    J'ai vu.
    J'ai senti l'eau, l'eau des rivières que j'imagine comme celle de la rivière (le fleuve car même si peu large ce cours d'eau se jette dans l'océan Atlantique) auprès de laquelle je suis tant allée quand j'étais enfant.
    J'ai entendu le bruissement du vent dans les feuilles, le clapotis de l'eau, les voix assourdies des promeneurs, le grincement du frein d'un vélo, le rire d'un enfant...

    Merci pour cette pause.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Souvent je me demande pourquoi l'eau des rivières a tant d'importance dans nos vies.....

      Supprimer
  2. Cette symbiose personnelle en dit long sur ta connexion avec la nature, sur ta capacité d'interpénétrer les choses et les êtres...
    Respect pour ce don et cette plénitude qui recèle une énergie vivifiante.
    Bonne semaine.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Plus on est relié à soi-même (au meilleur de soi-même), plus on est relié à la nature. Enfin c'est ce qu'il me semble vivre...

      Supprimer
  3. je suis très frappée par les derniers mots de ce billet:
    "au final, nul ne va où il veut. Chacun s'est inscrit sur une route, la sienne, choisie sans doute, imposée peut-être.
    Beaucoup est possible, mais le tout est impossible.
    Chacun a ses limites, son territoire. La tentation de l'ailleurs demeure cependant le drame personnel. L'au-delà des rideaux d'arbres est attirant plus que de raison."

    acceptation donc "le tout est impossible..."
    acceptation sans le désir rageur ou découragé de l'ailleurs qui semble bien plus prometteur...
    la tentation de l'ailleurs demeure le drame personnel, dis-tu...

    Sans doute faut-il entrer dans la sérénité pour percevoir cela...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. S'il y avait un ailleurs prometteur.... nous irions le rejoindre....
      Mais l'ailleurs est ici et l'accomplissement de la promesse à portée de coeur...
      Qui donc ira ailleurs dès lors qu'il expérimente la Paix sur ses terres intérieures ?
      Et cette Paix ne fait pas échapper, ni aux épreuves, ni aux douleurs...

      Réservé à quelques uns ?
      j'entends souvent dire ça....
      je l'ai dit moi-même....
      Possible à tous, c'est mon affirmation.

      Une parente lointaine, engagée dans une ONG, m'écrit d'un pays dit "pauvre" : "Je vois ici tant de gens s'accomplir dans une vie simple que j'en attrape le dégout de devoir prochainement rentrer en France, au pays des râleurs permanents...."

      Supprimer
  4. Anonyme22/7/14

    Encore une très belle photo pour accompagner ce récit de l'intime.
    Cette prise de vue est le reflet de ton âme apaisée et de l'harmonie à laquelle tu participes en acceptant le mouvant et le statique des êtres et des choses. D'un côté, les êtres en action, la vie qui s'exprime et de l'autre, les arbres qui se mirent dans l'eau, ces arbres porteurs par leurs racines de toute l'histoire de notre humanité. Ton regard sur la portée du paysage s'acquitte de l'une et de l'autre de ces facettes de l'existence. Tu "navigues " avec un oeil ajusté !
    Ton texte est plein de cette profondeur qui t'habite, c'est comme une belle parabole qui m'aide à comprendre la beauté du chemin qui se fait sous la carapace de mon fleuve tumultueux...
    J'aime cette phrase où tu dis " il faut poursuivre jusqu'à l'écluse pour voir la puissance du flot quand il faut se donner en dévalant plus bas". C'est plein de vérité dans cette expérience à traverser... "Descendre la rivière devient ainsi une aventure passionnante".
    Et c'est sûrement cette aventure qui vivifie notre vie et lui donne cette force de marcher vers plus de simplicité!
    Merci pour ce récit qui me touche particulièrement.
    Brigitte

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Lire ton commentaire me fait percevoir combien tu es touchée, en effet.
      Naviguer dans ses propres profondeurs - pour le peu qu'on ait clarifié les eaux troubles un minimum - fait voir toute chose autrement. Ce n'est pas une volonté, c'est un constat.
      En rendre compte m'est bénéfique, ce pourquoi j'écris "ici"...
      Que cela soit profitable à d'autres, me réjouis....

      Supprimer
  5. Charlotte22/7/14

    Je suis rivière paisible, mais ce n'est qu'apparence à qui ne connaît pas la profondeur et la puissance cachée sous la surface de mes eaux.
    Ton regard me fascine... il y a l'apparence et le caché, l'enfoui là où il peut y avoir révélation." j'ai l'impression que tu pressens justement cet "essentiel invisible pour les yeux". "On ne voit bien qu'avec le coeur," on voit encore mieux et plus avec une humanité ouverte, tournée vers l'inconnu, l'inoui... Mais sommes nous prêts à voir ,entendre et regarder là... ce qu'il s'y passe ? Cela peut faire peur ... cette puissance dont tu parles .
    Le concept ou consigne imposé à notre cours sculpture pour la prochaine année scolaire est "Recto verso". Ton texte m'en donne en écriture une parfaite illustration.
    En sculpture c'est une autre histoire ! Je suis encore loin d'avoir trouvé ....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Que voila un beau thème pour ton cours de sculpture....
      J'aime les sculptures qui "changent" quand on en fait le tour....
      j'ai chez moi une "sculpture" (si le mot convient...) en pâte de verre qui offre 3 visages différents selon l'angle du regard.... Ça me parle beaucoup de l'Homme....

      Supprimer
  6. Quelle belle description
    j'aime ton écriture et ton regard sur les lieux
    la halage est un lieu unique , j'aime le longer régulièrement et , pour y trouver la vraie solitude , y aller à la tombée de la nuit
    enfin , pas tout à fait seule ...
    Il s'y passe tant de choses , des bruits , des odeurs , une lumière changeante
    merci

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. A la tombée de la nuit....
      Tiens faut que j'essaye ça ....
      Merci de ton passage

      Supprimer
  7. Très beau, très juste, en particulier la fin.
    La tranquillité de l'esprit est d'une redoutable intensité...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Parfois cela prend une ampleur étonnante, cette intensité....
      à presque en avoir la trouille.....

      Supprimer

Si vous avez des difficultés à poster un commentaire ou si celui-ci n'apparaît pas, vous pouvez me l'adresser par mail (voir adresse dans la marge à droite tout en bas).
Merci.
Je le publierai en votre nom.