mardi 24 février 2015

Elisa et Jean le Marin

Texte d’un consigne d’écriture. Fallait s’inspirer de la photo et placer la phrase suivante :
«  Pour que l'événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu'on se mette à le raconter »* 
*Jean-Paul Sartre (Extrait de La nausée )




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Elisa et Jean le Marin

C'est ce soir-là, certains s’en souviennent encore, qu'elle leur raconta sa rencontre avec Jean. Dans ce bar à marins où ils se rassemblaient chaque soir, pour boire de la mauvaise bière, mais s'en raconter de bonnes. Personne ne croyait vraiment à toutes ces histoires, mais qu'importe, qu'elles soient vrais, inventées, sorties directement de leur imagination débordante, chacun en attestait l'authenticité, personne n'aurait osé en douter, sinon à quoi bon venir là s’enivrer.

Pour que l'événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu'on se mette à le raconter, et Elisa n'avait pas son pareil pour tenir en haleine tout ce petit monde fruste,  eux à qui soit disant on ne la fait pas, après cinq ou six bières ils retrouvaient leur âme d'enfant, prêts à accepter toutes les chimères.

Dès le premier soir, affirma Elisa, elle était tombée follement amoureuse de Jean. C'était ici même, dans ce bar. Dès le premier soir elle l'attira dans ses filets. Dès le premier ce soir, leur étreinte fut terrible et tempétueuse. Lui, virilité dressée comme un phare dans la nuit, elle, déchaînée comme une mer en furie. L'Odyssée dura des mois et des semaines. Elle guettait son retour par la fenêtre qui donnait sur la mer, dans cette chambre louée au-dessus du bar. Il rentrait trempé. Elle aussi l'était, par le désir. Malgré la douche, son corps sentait le sel, le varech, l’écaille de poisson, le fucus et autres effluves marins.  Le respirer ainsi, le nez contre sa peau, faisait surgir chez Elisa des désirs spécifiques auxquels Jean ne pouvait résister. Elisa avait des audaces qu’aucun marin n'aurait osé demander à ces dames du port d'Amsterdam qui pissent comme Brel pleurait sur les femmes infidèles.

Elisa racontait tout cela dans le détail à ces marins qui ne pouvaient s'empêcher de se toucher la braguette. Fallait-il la croire ? Oseraient-ils un jour aller répéter à Jean toute cette intimité qu'elle étalait, alors qu’il était en mer, en les regardant droit dans les yeux, avec ce regard effronté dont elle avait le secret.  Va savoir si c’était la vérité vraie. Chacun voulait y croire, mais le charme finissait par se rompre lorsqu'il fallait quitter la moiteur humide de la taverne, après un dernier verre, celui pour la route, celui pour rejoindre Bobonne qui les attendait le torchon à la main : 
— C’est encore à cette heure-ci que tu rentres !

Et puis il y eut ce dernier soir. Elisa, une fois encore, avait raconté les dernières frasques de la semaine, puis elle monta dans la chambre, préparer le lit, préparer les accessoires, et attendre le retour du mâle dont elle saurait raviver l'ardeur malgré la fatigue du jour. 
Ce soir, ce serait comme la tempête qui se déchainait : Force 12 ! 

Elle ignorait encore qu'elle attendrait longtemps, qu'elle attendrait toujours. 

21 commentaires:

  1. Bonjour AlainX
    Hé bé, petit texte court, percutant !
    Chapeau.. plutôt à lire au milieu de la nuit noire qu'au matin levant :-)... mais bon c'est le matin que souvent je passe, avant de commencer ma journée de travail.

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    1. C'est sympa de passer chez moi comme ça au petit matin !!
      Et bonne journée à toi…

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  2. Superbe ce texte court mais qui dit tout!

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    1. Merci de l'appréciation....

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  3. Cassy26/2/15

    Peux-tu mettre en dessous de la photo le nom de l'auteur? Je sais que c'est marqué sur la photo directement mais ça ne se voit pas trop et ça m'ennuirait qu'on ait des soucis avec les droits d'auteur ( vaut mieux toujours citer ses sources)
    Ben du coup, tant qu'on y est, la consigne d'écriture c'est sur Kaleidoplumes (je me fais un peu de pub par la même occasion)

    Sinon, le texte est vachement bien, mais je l'ai déjà dit la-bas :-)

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    1. Tu as le droit de le dire 2 fois !!
      :-)

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  4. C'est un peu court, jeune homme. Pas le temps de se mettre au diapason d'Elisa... le temps de l'atelier était compté?

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    1. Elisa n'est pas Lovita !!
      Le principe de l'atelier est des textes plutôt court...

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  5. belle chute...
    plaisir de te lire

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    1. Merci toi !
      Plaisir de te voir ici ...

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  6. Ah mais c'est triste! Moi j'étais à fond dans le texte, et pof! Ce que je croyais être un récit d'aventure est en fait un drame! En tout cas, chapeau, parce qu'on a beau dire que c'est pas la taille qui compte, en fait, plus c'est court, plus c'est difficile (je parle d'un texte, naturellement). Et en peu de lignes, tu as créé une vraie scène, une vraie histoire, et la phrase à caser s'est glissée là-dedans sans effort. Donc bravo.

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    1. Merci !
      J'ai (parfois) ce petit talent de la mise en scène courte d'une histoire "ramassée à un essentiel".J'aime bien ! Il est vrai que c'est "plus facile de faire long "....
      Quand j'aurais du courage je me mettrai à bosser plus sérieusement les qq "nouvelles" que j'ai écrites en vue d'une petite publication...
      Merci encore de tes appréciations

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    2. Oh oui, oui, oui!! Si tu veux, tu peux les tester sur nous, lecteurs-bloggeurs!

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    3. Pourquoi pas après tout !

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  7. C'est triste dans un sens, oui, mais malgré tout, avoir aimé avec cette fureur et cet appétit, ça laisse à jamais une aura d'amour... J'ai adoré ce récit!

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    1. Un tel compliment venant de ta part, c'est du "plus-plus-plus" !!!
      Merci !

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  8. Dis donc...mais il semblerait bien que mon commentaire soit passé complètement à la trappe...
    Je croyais qu'il n'y avait que sur mon blog que ça arrivait ce genre de truc.
    Comment pourrais-je retrouver les mots que je te disais , qui parlaient de ton talent d'écriture qui n'est plus à redire,
    de cet émoustillement que ton récit a provoqué en moi, de mon amour de la mer et des <a href="http://funambulles.blogspot.fr/
    « >phares</a>... et toute cette sorte de choses ... enfin voilà, quoi, comme dient les ados/
    Kiss céleste
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Et en plus mon lien a foiré...tabernak !

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    2. Tu me fais sourire !
      Ben oui des fois Blogspot à l'art de la déconne question commentaires....
      Quand à l'émoustillement... je te reconnais bien là !! .... ;-)

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  9. Beau récit ! Dommage que la mer ait été la plus forte ....

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    1. Au final, c'est toujours elle qui nous emporte…!

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