samedi 25 juillet 2015

In mémoriam

Nous nous y sommes rendus. Ce n'était pas très loin de la chambre d’hôtes qui nous accueillait. L'aubergiste nous avait dit que c'était « prenant ». Je craignais une sorte de voyeurisme. Ma compagne de vie souhaitait aller vivre un temps de recueillement. Personnellement, j'étais très hésitant.
C'est un petit village, à peine une centaine d'habitants, perché entre plaine et montagne, apprécié des randonneurs et de quelques skieurs adeptes des petites stations.
Pour trouver l'endroit, juste un peu petit panneau dans le village indiquant « mémorial » ou quelque chose comme ça.

Le Vernet : tout le monde en a parlé au moment de la catastrophe. Nous n'avions pas vraiment réalisé que la chambre d'hôtel était à quelques kilomètres. On ne trouvait pas l'endroit. J’ai dit allons nous-en, ne cherchons plus. Comme si c'était un signe qu'il ne fallait pas. Et puis, c'était juste là, plus loin sur la route, et la montagne, au loin, est magnifique. Cela me donna déjà une terrible impression. Ils se sont craschés dans un paysage sublime. Peut-on avoir une telle beauté comme tombeau ?



À proximité de la stèle mémoriale, une zone de stationnement. Je ne pense pas qu'elle ait été faite pour la circonstance. Elle est liée à la petite station de ski qui voisine. Il n'y avait personne. Un grand calme régnait. Le silence s’est fait de plus en plus pesant en approchant de la stèle.
Nous sommes restés en silence de longues minutes à regarder cette plaque de marbre verticale, ces fleurs fanées, ces signes religieux de diverses origines, des bougies éteintes. 
Et puis, ce bouquet de fleurs qui se meurt sur le haut de la stèle comme un cadavre allongé aux bras ballants et qui m'est apparu comme l'expression d'un immense désespoir.



Et juste derrière, la montagne, où, là quelque part, l'avion s'est écrasé.
Nous nous sommes regardés, chacun de nous avait les yeux mouillés.
Je ne m'attendais pas à cela. Je ne m'attendais pas à être ainsi saisi par le dedans, Ressentant tout à coup une sorte de communion avec le tragique. Cela me prenait le ventre, au-delà des mots, des paroles et même de la pensée. Une sensation brute, pour ne pas dire brutale.

Ensuite j'ai fait quelques photos. Avec presque une sorte de honte. Cependant je ne regrette pas. Je les ai regardé plusieurs fois depuis sur le grand écran de mon ordinateur. Une manière bien faible de se relier à l'humanité douloureuse.


Les vacances ont peut-être une nécessaire fonction d'oubli ou plutôt d’une prise de distance avec ce qui est défectueux et tragique dans notre monde. Mais demeurer ainsi trop longtemps les yeux fermés sur le réel ce serait me déshumaniser quelque peu.
Ce serait perdre une grande partie du sens de ma vie, même si je n'ai pas fait grand-chose dans ma petite existence, si ce n'est tenter de soulager quelques personnes en souffrance, bien maladroitement le plus souvent. 

Mais là, il n'y avait plus rien à faire, «  sauf prier » aurait dit ma mère…
Mais moi, je ne sais pas (je ne sais plus) faire cela…

—————————
Si, par impossible, des lecteurs ignoraient ce dont il s’agit :
stèle en hommage aux 150 passagers de l’A320 de la Germanwings craché sur cette montagne le 24 mars dernier, par le fait délibéré d’un co-pilote malade dans sa tête et qui s’est suicidé ainsi, entrainant toutes ces victimes dans sa folie…
72 Allemands, 47 Espagnols, trois Argentins, deux Australiens, un Belge, un Ivoirien, deux Colombiens, un Danois, deux  Britanniques, deux Iraniens, deux Japonais, trois Kazakhs, un Mexicain, un Marocain, un  Néerlandais, trois Américains et un Vénézuélien.



8 commentaires:

  1. "être ainsi saisi par le dedans, Ressentant tout à coup une sorte de communion avec le tragique. "
    je crois que c'est cela, prier: laisser cette communion s'installer en soi, se laisser émouvoir par et avec l'humanité souffrante
    Et en même temps se laisser "prendre" par l'infinie beauté de la montagne
    Le merveilleux et le tragique...
    Cet endroit de recueillement est un de ceux qui nous met d'emblée en contact avec cette réalité

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    1. je n'appellerais pas cela prier.... qui suppose une relation divine de "demande" comme si s'en remettre à un Autre résoudrait les problèmes....
      Je n'ai pas cette foi-là.....
      Mais je comprends qu'on puisse se situer autrement.
      il est vrai que le mot "prier", à lui seul, me donne des pustules un peu partout !!!
      :-)

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    2. on a réduit en effet la prière à la demande.
      Pour moi, c'est bien autre chose: il y a la contemplation, la conscientisation, la gratitude, la mise en présence
      Bref, si tu veux je t'explique davantage, mais je pense que tu comprends très bien!
      (et soigne tes pustules hein!)

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  2. Charlotte25/7/15

    J'ai été bouleversée par cette histoire.Mon gendre encore plus : il est pilote de ligne.
    Prier....?Moi j'aurais plutôt envie de crier car c'est la révolte qui se met en branle das ces cas là.

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    1. Révolte de l'incroyable suites d'erreurs et de négligences d'une compagnie qui a permis à cet homme d'arriver à ce niveau de responsabilités, alors qu'il était difficile d'ignorer son état de santé mentale. Et aussi de la rentabilité "à tout prix" y compris les morts, dans l'organisation concrète, où un pilote ne sait rien de celui qui le seconde....

      Pour ma part, je ne prendrai plus l'avion : les tordus comme moi, on n'en veut pas 8 fois sur 10.... où alors si, mais ils vous bousillent votre fauteuil roulant en soute ! Le mien fut écrasé sous je ne sais quel fret !

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  3. On sent que tu as éprouvé lors de cette visite beaucoup d'émotion et elle transparaît dans tes lignes, dans tes mots.
    Comme tous les drames absolus, il est incompréhensible et révoltant.
    Ce que tu dis de la façon dont on traite les handicapés dans les avions, cela me révolte.
    Je t'embrasse
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Oui, ce fut plus intense que ce que j'avais imaginé.....
      Ah la maltraitance des handicapés dans notre société française..... Si c'était que dans les avions !!
      et encore je suis "un riche".... je vis pas avec l' AAH (800 euros par mois et démerde toi....)

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  4. Ton émotion transparaît dans tes photos, magnifiques.
    Je crois que nous ne sommes pas prêts d'oublier cette tragique catastrophe et tous les destins brisés qui l'accompagnent.
    Cela me frappe, parce que sur le Mont Blanc deux avions indiens se sont écrasés en 1950 et 1966, et pas une stèle, pas une personne à la mairie de Chamonix pour accueillir les personnes désirant se recueillir. Ne parlons pas des corps ou morceaux de corps jetés dans les crevasses, des convoitises suscitées par les richesses étalées, des pillages et de l'absence de respect. Je n'ai pu que faire le parallèle entre Chamonix et Le Vernet. Cela fait du bien que les personnes qui se rendent sur le site soient à ce point touchées, absentes de voyeurisme devant la tragédie.

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