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mercredi 30 septembre 2015

Le déchirement.



Elle est dans son bureau principal, pas loin du mien. 
Scruich ! Scruich ! Scruich ! 
Le bruit du déchirement incessant depuis plus d’une heure.
Déchirement de documents, papiers, notes, dossiers…

Scruich ! Scruich ! Scruich ! 
Lancinant…

Deux grandes armoires entières du sol au plafond.
Deux belles armoires bibliothèque en bois précieux ont accueilli 30 ans au moins de vie professionnelle.
Quand on quitte un entreprise, on embarque ses petites affaires. Le reste ne nous appartient pas, il est à l’entreprise, qui archivera, détruira aussi, mais sans nous….
Quand on exerce en libéral, sans successeur possible, puisque le métier de psy est lié à la personne unique, il reste toutes ces archives à détruire….

Bientôt ce sera le bruit de la déchiqueteuse, machine à transformer en bandelettes tristes et filandreuses 30 années de recherches, notes, travaux annotés, 30 années de traces vivantes de tous ces gens qu’on aura tenter d’aider modestement.

Scruich ! Scruich ! Scruich ! 
J’ai fait de même il y a quelques années.
Sensation de s’arracher des lambeaux de peau, des petits morceaux de coeur aimant de toutes ces personnes qui venaient avec l’espoir d’un meilleur entrevu. Sinon on ne vient pas. Si on n’a rien entrevu d’un possible, ou si on l’a entrevu, mais concluant, c’est pas pour moi, dans ma situation, à mon âge, c’est trop tard, et puis on s’accommode si bien du malheur…. Alors, on s’endurcit, on se dessèche  l’intérieur sans bien le savoir, la surface reste agréable, conviviale, les amours sont bonnes d’une relation à une autre. Mais on se cancérise, on se résigne au malheur intérieur, comme s’il devait toujours gagner la partie truquée. 
Un jour parfois, on finit par y croire. Alors on vient : 
—  Je te donne  son numéro. Appelle. Tu verras, elle est vraiment compétente et accueillante, elle peut tout entendre, tout…. Elle peut t’aider…

On ne peut rien d’autre que proposer un chemin. Celui qu’on croit valable évidemment, on n’est pas des charlatans ,des avidadollars. Mais seul(e) l’autre peut prendre le chemin… ou pas…  
On  n’est pas grand chose au fond, juste des passagers embarqués pour un temps sur des navires de tempêtes que sont des êtres en errance, plus ou moins perdus, qui ont au bord des lèvres ce : 
— « Je ne sais plus comment m’en sortir, dites-moi, que dois-je faire ?… »
Et il faudra du temps parfois pour passer au : « Qui dois-je être ? » - puis au : « Qui suis-je ? »

Scruich ! Scruich ! Scruich ! 
Tout s’en ira… Tous ces passés douloureux dont on avait gardé traces anonymement. Tous ces pseudonymes inventés sur des dossiers, pour qu’ « au cas où » personne ne sache de qui il était question.
Mais aussi toutes ces résurrections, ces remises en vie, ces petits mots de remerciement (du temps où on écrivait encore sur des papiers…) qu’on a gardé par mauvais orgueil… 
Il n’en restera rien.
Ou plutôt si, il en restera la trace indélébile en soi…
La trace qui s’est inscrite sur le coeur, dans l’âme, dans la sensibilité. Parce que, forcément, et comme on dit : « on y a laissé des plumes »
Des plumes colorées, des plumes mortes, des plumes joyeuses, des plumes noyées dans les larmes…

Alors viendront des temps nouveaux.
Alors on pourra dire, on n’a pas été si mauvais.
Et n’y en aurait-il eu qu’un(e) seul(e), cela en valait le prix.
Le prix des vivants.

Photo AlainX



26 commentaires:

  1. Anonyme30/9/15

    Souvenirs... Moi aussi, il y a quelques années, j'ai déchiquetté mes notes, mes dossiers, leurs numéros de téléphone ...
    Mais je n'ai rien oublié. Leurs visages, leurs histoires, leurs voix, leurs douleurs... tout est là encore au fond de ma mémoire et il m'arrive souvent de penser à eux et de me demander ce qu'ils sont devenus.

    Scruich, scruich :)

    PS : J'ai découvert votre blog il y a quelques mois et il m'est vite devenu précieux. Merci d'être là sur la toile ...

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    1. Comme je comprends ce "penser à eux".... C'est un grand dépouillement que les silences parfaitement justifiés de ces personnes dont on croisa la route et qui - fort heureusement - la continue sans nous.
      Chacun est unique, personne n'est indispensable...

      (Merci pour votre merci... J'ai si souvent la tentation de clore ce blog...)

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  2. Oui, 30 ans c'est énorme comme durée mais les aiguilles de toutes les horloges fonctionnent de la même manière, qu on ait un train à prendre ou une carrière à vivre. Pourtant quel gachis tous ces gens qui "abandonnent" forcés ou non, leurs compétences et leur savoir pour... peut être ce qu'ils ont rêvé si longtemps: la retraite. Ce mot est d' une telle incongruité. Heureusement, chacun à sa manière peut remplir ce temps de vie sans horaire ou stress. Bons vents à ELLE

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    1. Ce "concept du gâchis", je l'ai entendu à mon égard... comme s'il fallait poursuivre jusqu'à l'article ce la mort.... On y arrivera sans doute par nécessité économique et financière, à l'américaine en quelque sorte, où les travailleurs pauvres de 75 ans pullulent.... faute d'une "retraite".... C'est déjà commencé en France...
      Pour ma part, et il en est et sera de même de pour celle qui parage ma vie, disons que nous n'avons plus d'activité rémunérée. Ce la n'empêche de "faire du bien" autour de nous avec les compétences qui sont les nôtres.

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  3. C'est extraordinaire la vie, on est pris par l'envie de tenir notre journal intime pour noter les quelques péripéties qu'on avait vécues pendant notre vie pour l'après..plus tard, relire notre passé, se ressouvenir. Mais jamais on n'a, ni l'envie, ni même l'idée de se dire, qu'on pourrait peut être un jour avoir un besoin de retrouver aussi un peu notre passé dans ces archives, ces documents où quand même étaient notées des montagnes de confidences pour tout le monde: le patient comme le médecin. J'ai lu récemment une biographie d'un grand personnage, où le biographe regrettait que l'un des parents(un neveu) de ce personnage, n'avait pas jugé utile de garder quelques documents d'importance appartenant à son oncle, en raison de son épouse qui jugeait, que lui décédé, il n'y avait plus de raison de les garder, ça prenait beaucoup de place.Personnellement j'ai ressenti cela comme un dommage qu'on ne puisse en savoir un peu plus sur ce personnage.

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    1. Il me semble qu'en ce domaine, on ne puisse décider que pour soi-même. Je tiens un journal personnel depuis l'âge de 14 ans. J'ai il y a quelques temps épuré ces journaux manuscrits, déchirant et détruisant ce que j'estimais relever de l'intime qui ne regarde. Un carton contient encore quelque éléments : il est inscrit dessus : "à détruire après mon décès" (puisque je peux mourir cette nuit). J'ai l'espoir que mes enfant et/ou ma compagne respecteront mes volontés.
      Laisser une trace écrite dans l'histoire ?
      La belle affaire....
      Laisser "une oeuvre" c'est tout autre chose....
      Laisser un témoignage de ce qu'on estime susceptible d'intérêt : ok ! Je l'ai fait dans 2 bouquins !

      Mais nous vivons une époque où il faut tout savoir, sur tout, sur tout le monde, et à tout moment...
      De "Secret story" aux coulisses de l'Elysée....
      On commence juste à s'en mordre les doigts parfois. D'où ces tentatives législatives du "droit à l'oubli" sur l'internet...


      Quant aux documents que j'ai évoqué dans le billet, c'est d'une autre nature, relevant du secret professionnel.
      Faudrait-il envoyer aux conjoints, enfants, amis, les contenus confiés dans le secret du Cabinet ?
      Outre l'horreur d'une telle démarche, j'imagine aisément les immenses dégâts que cela causerait....
      Dans ce dont on peut être témoin, la réalité dépasse parfois largement la fiction....
      Certains ont pensé pouvoir faire état de "tout ça" sur des "blogs de psy".... sous couvert d'anonymat.... Personnellement je me suis toujours refusé à évoquer directement le moindre cas.
      Si quelqu'un veut exposer SES problèmes, ok ! sur un blog (j'y expose parfois les miens....) ou à la TV chaque midi à l'heure du café.... je n'ai rien contre... Regarde et/ou lis qui veut !
      Idem ici !!

      Cela dit je comprends ce sentiment de "dommage" que tu évoques.... J'aurais aimé "en savoir plus" sur certaines de "mes" disparus..... Je n'avais qu'à les interroger quand ils étaient là....
      Mes enfants m'interrogent parfois (même par écrit) ce fut le cas après mon 1° book. déjà les quelques extraits du 2° qu'ils ont lus ont suscité des questions....
      Après ? il restera les contenus de leurs coeurs.... C'est surement là l'essentiel....

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    2. Merci AlainX pour tes explications, elles sont, on ne peut, plus claires !

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  4. Certes les archives sont détruites, mais l'accompagnement a été là, plus ou moins efficace... mais comme tu l'as écris c'est à chacun de prendre ou pas le chemin.
    Et toi, et elle, et beaucoup d'autres, êtes les guides sans lesquels chacun n'aurait même pas la force de voir le chemin, de l'emprunter, de le parcourir.

    Mon fils, jeune encore(26 ans), a commencé à prendre le chemin en novembre dernier. Je l'ai "confié" (en quelque sorte) à une femme éclairée... Et chaque jour il m'est donné de voir l'âme de mon fils grandir, s'épanouir...
    A chaque fois que je vois cette femme, que je l'embrasse, je lui dis "Merci pour ce que tu fais pour J...".

    Merci aux gens comme elle, comme toi... Merci.... Et tant pis pour les archives.

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    1. Oui, "être les guides".
      Je ne cesserais de rendre hommage à ceux/celles qui le furent à mon égard.
      Pour plagier Aragon c'est un :
      - "Que serais-je sans vous - qui vinrent à ma rencontre..."
      même si il y a ceux vers qui je suis allé de mon initiative.... ils n'empêchent, ils vinrent aussi à ma rencontre en
      m'accueillant...

      C'est beau ce que tu dis de ton fils....
      Mon père a agi de semblable manière quand j'avais 22/23 ans et traversais des temps très difficiles....
      Un geste d'amour de père.....

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  5. Charlotte1/10/15

    Ce texte m'intéresse beaucoup.Ayant été pendant 7 ans du coté du patient cad sur le divan cela me fait plaisir de lire les sentiments coté fauteuil!
    Mon analyste ne prenait aucune note pendant la séance, il était tout entier présent à mon écoute ( bien que parfois le téléphone sonnait et qu'il y répondait brièvement en s'excusant) Il en prenait sans doute après parce que j'ai toujours été très frappée par sa mémoire.
    Cet homme était un engendreur de vie. Je suppose que tous ses dossiers concernant ses patients ont été détruits à sa mort.Il a été pour moi l'un des hommes le plus important de ma vie. Je pense encore souvent à lui et un mot me vient alors à l'esprit c'est MERCI

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    1. Jamais de prise de note non plus durant l'entretien. Les notes post-entretien avait plusieurs raisons d'être, mais je ne parlerai pas de tout ça ici...
      Quant à la mémoire, il est en effet étonnant de constater ce phénomène du "redonné" dans l'instant.
      Des personnes revenant parfois des mois après une thérapie brève, voire plusieurs années, parce que des problématiques nouvelles apparaissaient, et on se souvient de tout ! Une heure avant on ne pouvait rien en dire...

      J'aime bien les engendreurs de vie... Ceux/ celles qui mènent à l'existence à partir de soi profondément.
      Hélas aujourd'hui (mais hier aussi....) ils n'ont guère bonne presse.... Les Labos pharmaceutiques ont désormais les réponses à tout....
      Le DSM-5 (la nomenclature "officielle" des maladies mentales et troubles psychiques) s'épaissit d'année en années....
      La timidité est désormais un trouble de la personnalité qui se soigne par médicaments.... c'est à dire des anti-dépresseurs.....
      Ensuite les anti dépresseurs génèrent des troubles sexuels, il convient de les traiter par d'autres molécules...
      Les dites molécules générant des effets indésirables, d'autres médocs les soigneront....

      Et allons-y ! Par ici les dollars !!

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  6. "On se cancérise" mot si fort et si juste...

    Sinon , il est normal , je trouve, même en dehors de l'obligation professionnelle , de détruire tout ce qui fait partie d'abord même si thérapie, de la vie de ces gens . Ce "Scruich" je le trouve perso comme plutôt sympathique, comme vider la poussière restée dans un vase , qui n'a plus lieu d'être, car l'être lui est aujourd'hui dans la pleine vie, du moins il faut l'espérer...

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    1. Oui, ce scruich est un acte positif !
      Ça empêche pas une sorte de nostalgie de toutes ces années consacrées à un métier-passion....
      Mais toues les acquis demeurent... ils s'investiront autrement.

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  7. Je suis restée en arrêt devant ta photo, qui est merveilleuse de lumière, de transparence, de profondeur, de perspective.
    Je ne sais quoi m'émeut dans ce cliché, c'est très fort et bien sûr inexplicable.
    J'ai eu le sentiment que tu avais fait ton métier comme tu as pris cette photo. Avec un grand amour respectueux des choses et des gens. Et une connaissance très fine de ce qui les relie.
    Bises admiratives
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Tu me donnerais presque envie de me remettre à la photo ... (activité délaissée quelque peu ces derniers temps).
      "Respectueux des choses et des gens" ... Oui je pense, dans mon métier oui... Les personnes ont droit à un tel respect de qui elles sont et cherchent à devenir...
      Dans l'ordinaire des jours.... C'est pas toujours si évident !
      Mais j'espère avoir (enfin) renoncé à la volonté de Perfection.... qui fait commettre tant d'erreurs....

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    2. Tu remarqueras que je n'ai pas dit qu'elle était parfaite...
      Juste qu'elle m'avait beaucoup émue. ;-)
      j'aimerais bien que tu te remettes à la photo, oui. Tu es doué. Imparfait mais doué. :-))
      ¸¸.•*¨*• ☆

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  8. je me souviens bien de cette photo, publiée il y a 4 ans sur ton blog photo
    elle m'avait inspiré quelques mots ;-)

    http://oeilavues.blogspot.be/2011/05/mention-passable.html

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    1. Oui !
      Il était TB ton petit texte !

      Le chemin s'est tracé
      comme un miracle inattendu
      Des pas courageux sont allés se perdre
      Là-bas, loin vers la lumière
      Tout au bout de l'ouverture vers le plus grand
      Il faut respirer large
      Et marcher à contre vent...

      (Texte de Coumarine)

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  9. ... quelle est difficile cette traversée pour passer du " qui dois-je être " au " qui suis-je" et heureusement qu'il existe des êtres comme vous qui oeuvraient pour plus d'humanité au coeur de nos âmes parfois errantes, car vous êtes une main qui se tend, un phare dans la nuit devenue parfois angoissante...

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    1. difficile ? ... Oui, parfois .....
      Il arrive aussi qu'on y soit déjà ... sans bien l'avoir réalisé... comme si les mots n'étaient pas encore posés....

      Merci pour les êtres évoqués....
      Chacun de nous peut faire sa petite (ou grande) part....
      Le "plus d'humanité"... c'est tellement quelque chose que l'Homme attend....

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  10. Je découvre votre blog.....J'aime bien

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    1. Merci !
      Vous êtes le bienvenue !!

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  11. Moi aussi je dis merci à travers toi à un autre. Cet autre que j'ai vu à un moment très difficile de ma vie suite à la perte de mon frère, j'avais perdu avec lui la flamme qui nous reliait.
    J'avais abandonné, prête à m'éteindre et un psy m'a éclairée. Presque sans paroles pour lui, il a su me faire parler et retrouver une étincelle. Ensuite pour aller de l'étincelle à la flamme, il me laissa aller seule. Il m'a dit qu'il ne voulait plus me voir, que je n'aurais plus besoin de lui et ... cela tombait bien, je venais de décider que ce serait ma dernière visite de cette courte mais intense période.
    Je ne l'ai plus revu mais je garde nos rencontres comme un message fort qui continue après plus de trente années à être une belle façon d'accepter de voir au grand jour ce que l'on garde souvent au fond de nous.
    Mon com. ne dois pas être très clair ... mais bon, lorsque les sentiments affleurent, les mots viennent et se bousculent sans trop passer par le mode triage !

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    1. Merci pour ce témoignage....
      Il me touche beaucoup !
      C'est tout à fait ça : quelqu'un qui nous aide" à passer ailleurs"

      Moi je trouve ce commentaire très clair !!
      Merci encore

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  12. Bien sûr que si qu'il en restera des traces, dans le coeur de ceux que tu auras aidé, dans leur histoire, même s'ils ne te l'ont pas dit ! J'ai béni, à une époque où j'en avais besoin, une personne que j'allais voir, elle me recevait, m'écoutait, parlait peu, juste une question de temps en temps. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue, mais je sais que je ne l'oublierai jamais et qu'elle m'a beaucoup aidée pour la suite de ma vie...

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    1. Oui, ce sont des personnes précieuses.
      Avant de tenter d'en aider d'autres, j'ai fait aussi le chemin nécessaire et je n'oublierai jamais ceux/celles qui m'ont aidé à voir clair en moi.

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