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lundi 14 novembre 2016

Le Bataclan, après la musique...

Autant le dire, hier soir, lorsque ma compagne de vie a proposé que l'on regarde le documentaire d’Antoine Leiris suite aux attentats du 13 novembre, j'étais réticent. Encore un reportage sur ce drame… depuis quelques jours, et à juste titre, je le reconnais volontiers, l'actualité mémorielle nous abreuvait sur les horreurs de ce jour-là. Mais j’avais ce sentiment : trop, c'est trop !
Et puis, nous avons regardé.

Et là,, j'ai reçu en plein cœur une grande leçon d'humanité. La sobriété et la pudeur de ce reportage, tourné par Antoine qui fut victime indirecte, (le décès de son épouse), est d'une grande dignité. il donne à voir l'extraordinaire force humaine qui habite le cœur des femmes et des hommes. Sans occulter l'ampleur du malheur qui s'est abattu, ni le chemin difficile long et douloureux d'une reconstruction. Mais, était présente et manifestée la grandeur des êtres. Elle s'enracinait évidemment dans le texte qu’Antoine Leiris avait posté sur Facebook.

Le débat qui a suivi eut aussi son intérêt, même si l'animatrice ne fut pas suffisamment à la hauteur.
On a vu à la fois l'humain s'exprimer chez les « personnalités » invitées. Et aussi cette permanence de la « parole officielle » toujours à la limite de la langue de bois. Seule Christiane Taubira (mais je suis peut-être mauvais juge, appréciant beaucoup cette femme), fit relativement bien une synthèse avec justesse de ces deux dimensions : chaleur de l'humain, froideur de l'administration.

Mais ce qui restera majeur, ce sont les dialogues entre Antoine Leiris et les autres victimes qu'il a souhaité rencontrer pour dialoguer de leur vécu et de leurs évolutions, et aussi du processus de résilience en cours ou encore à venir. Sa lenteur et la nécessaire participation active de la victime.

Je n'ai pu alors m'empêcher de penser à toutes les personnes qui ont séjourné quelques heures, quelques longues heures parfois, souvent réitérées, dans le fauteuil du patient de mon cabinet de consultation. J'ai repensé à vous : V… ; J… ; R… ; S… ; L…, A… ; … et tant d'autres…
Personnes ordinaires ou quelque peu connues, victimes d'accidents de la vie, d’enfances dévastées, de traumatismes profonds, de viols, incestes et d'autres choses plus ou moins nommables. 
 J'ai repensé à vous que j'ai vu ressurgir des enfers intérieurs.
J'ai repensé à vous qui avez patiemment reconstruit, réparé ce que d'autres avaient cassé.
Je repensais à vous, à vos larmes, vos sanglots, la morve qui coulait du nez, les rimmels qui dessinaient sur vos joues les rigoles du désespoir.
J'ai repensé à vous, vos éclats de rire, vos espoirs retrouvés, vos renaissances inespérées, dont moi-même, je l'avoue, j'avais parfois douté qu'elles s'en viennent.
J’ai repensé à vous, vos merci chaleureux, mais c'est à vous-même qu'il faut que vous vous les adressiez en premier. Et c'était aussi à moi de vous remercier d'être témoin de la générosité fondamentale de l'existence envers chacun, bien au-delà des traumatismes ; pour ce surgissement des trésors intérieurs qui habitaient vos âmes.

J'ai repensé à moi, à tout ce chemin de ma propre reconstruction, de ce corps délabré qui pourtant continue à me porter voire me supporter. De mon psychisme au bord de l’implosion, de ma tendance subsidiaire à 20 ans.
J'ai repensé à moi, et à la gratitude dont je suis redevable envers toutes celles et ceux qui ont accompagné et accompagnent toujours ce chemin d'existence. 

Alors m'est revenu ce texte de mes « 120 pensées plongeantes »

*

75. Libération

Je viens de très loin. — J'arrive de ces contrées lointaines de l'enfance. J'ai traversé des brumes épaisses, de celles qui font peur, parce que l'on se souvient des jours de perdition dans l'épais brouillard. Je suis là, au creux de la paupière, prête à m'écouler. Je suis une larme du souvenir qui surgit tout à coup. Quand on ne s'y attend pas.

Ah ! Vous aussi vous me reconnaissez ?
Cela vous est arrivé de me voir surgir au détour d'une scène banale, sur un écran de télévision, alors que vous regardiez distraitement, tout à coup, vous voilà saisi, sans comprendre, parce que je suis apparue. — Les larmes aux yeux. Vous avez les larmes aux yeux. — Je suis celle qui témoigne de vos souvenirs enfouis, gardienne de votre mémoire défaillante.
Vous clignez de l'œil. Et je commence à m'écouler sur votre joue, pour une lente descente que vous pourriez interrompre d'un revers de main. — Mais voilà, votre visage s'emplit de l'émotion qui vous saisit. Il vous faut me laisser couler jusqu'au bout si vous désirez vous libérer.
Tapie au fond de vos ventres, et de vos cœurs, vous m'ignoriez encore il y a un instant. Mais désormais je suis là, et d'autres larmes derrière moi n'attendent que votre permission pour surgir à leur tour. 
Laissez-moi vous libérer de ce nœud qui vous serre.
Laissez votre visage s'envahir de pleurs,
laissez vos rides naissantes devenir rivière d'une eau de vos profondeurs insoupçonnées.
Je viens de très loin.
Je suis un chagrin qui s'écoule.
N'allez pas mettre votre visage ainsi devant le miroir, regardez plutôt à l'intérieur de vous-même, derrière ce masque que vous portiez jusque-là — Mes larmes sont là pour ôter la peinture de vos déguisements inutiles.
Je viens de très loin.
Je suis une larme qui vous sauve.


21 commentaires:

  1. Mes larmes sont là pour ôter la peinture de vos déguisements inutiles.
    C'est si vrai... le pouvoir lavant des larmes, extérioriser son chagrin, sa douleur, sa souffrance...oui ça aide beaucoup.
    Les "pensées plongeantes" sont un beau livre que je me plais à relire dans le désordre, en ouvrant parfois une page au hasard, toujours fascinée par l'accointance avec ma réalité du moment.
    Merci Alain, mon phare, même à travers mes larmes je distingue toujours ta lumière.
    ¸¸.•*¨*• ☆.

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    1. Merci pour ton appréciation des « pensées plongeantes ». Je reçois quelques échos positifs de ce livre. Tout récemment une proposition de collaboration à une œuvre collective, une sorte de « journal des pensées », reprenant des opinions et concepts diversifiés. J'en reparlerai sans doute ici en son temps.

      Je pense, plus qu'avant sans doute, qu'il faut s'entourer d'ouvrages qui nous aident à grandir dans nos humanités. Peut-être parce que c'est la dernière chose dont je suis encore un peu capable…

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    2. L'écho positif c'était surtout ma dernière phrase... ;-)

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  2. J'ai regardé aussi le documentaire d'Antoine L. Pourtant je revenais d'une fête et je n'avais pas vraiment pensé me replonger dans ces évènements là. Et puis, ça a commencé, et puis j'ai tout regardé, fascinée par ces gens, ces témoignages, et la forme de leurs rencontres, de leurs regards, leurs mots, leur si belle humanité au cœur de tant de noirceur. L'émotion m'a gagnée. Tout était si bien dit, surtout accepter, et laisser vivre ses chagrins, alors qu'on nous a si souvent dit de les refouler. Cet homme est grand, très grand.

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    1. Oui, chez Antoine L. il y a véritablement quelque chose qui force le respect. Au cœur de l'horreur, nous sommes tirés vers le haut. C'est la victoire de l'Homme contre la barbarie… la seule possible sans doute…

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  3. Merci Alain, mes yeux sont humides d'émotion et c'est la preuve que je suis en vie...
    Les "rigoles du désespoir"... tes mots sont merveilleux.
    C'est la seule belle chose qui ressort des drames, l'humanité.

    PS : moi aussi j'aime beaucoup Christiane Taubira.

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    1. Je crois sincèrement que l'ouvrage auquel je préfère t'intéresserait.
      je l'ai écrit à l'intention des « vivant(e)s », … comme toi…

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  4. J'ai regardé aussi cette émission.... extrêmement émouvante... les mots, les silences, les blancs espacés disaient beaucoup de ces vies saccagées, dévastées, exprimant une douleur incommensurable, pourtant acceptée dans la dignité.. quelle belle leçon d'humanité !... merci Alain pour ce billet... "je suis celle qui témoigne de vos souvenirs enfouis"..."je viens de très loin".... "je suis un chagrin qui s'écoule"... que vos maux me parlent....
    Pourquoi faut-il tant souffrir ? pour grandir ?
    Que ce mardi soit plein à ras bord de douceur, comme vous aimerez !
    Den

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    1. Fort heureusement, il n'est pas nécessaire de souffrir pour grandir.
      Mais il est nécessaire de regarder en soi les sources du « grandissement ». cela peut se faire à chaque instant. Parfois, c'est à l'occasion d'une épreuve ou d'une souffrance que l'on est amené à relativiser et à porter ce regard intérieur sur l'essentiel.
      Mais, je le répète, il n'est pas nécessaire « d'attendre » l'épreuve… l'attention à une meilleure hygiène de vie permet même parfois de l'éviter…

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  5. Les êtres humains sont fascinants. Avant-hier soir j'ai déposé une petite bougie sur ma fenêtre, aussi frêle et fugitive que la vie humaine. Je n'ai regardé aucun hommage officiel, cette mise en scène du pouvoir en place m'était insupportable...

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    1. Je comprends ce que tu dis à propos d'un « hommage officiel ».
      En même temps, je pense qu'il est nécessaire de « faire mémoire collectivement », face à des actes qui atteignent une nation tout entière. Reste évidemment à définir comment. La difficulté du politique, dans un temps où on le suspecte en permanence, est de faire la part entre la « posture » et la sincérité…
      Mais c'est peut-être nous-mêmes aussi à faire cette part-là…
      je n'ai pas non plus regardé. Je n'ai donc pas vraiment une opinion sur cet hommage là.
      quoi qu'il en soit le reportage en question est sans doute un bon exemple d'un hommage mémoriel de valeur et de qualité, c'est-à-dire qu'il enseigne quelque part.

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  6. Je fais connaissance de ces mots via le blog de Célestine, et me voici touchée plein cœur.. Tout comme je le fus dimanche par la lumineuse humanité, l'immense dignité d'Antoine Leiris.
    Je parlais cette nuit avec un proche du pouvoir souverain et bienfaisant des larmes...
    Merci.

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    1. Bienvenue sur mon blog !
      J'espère que vous aurez plaisir à le fréquenter…
      oui, le pouvoir bienfaisant des larmes… on se demande pourquoi beaucoup refusent de s'y abandonner.
      Les personnes que je tentais d'assister, que j'évoque dans ce billet, la quasi-totalité s'excusait toujours de « se mettre à pleurer »… comme si c'était là une faille, une défaillance.
      Ne pas savoir pleurer, ce n'est pas être fort, c'est avoir congelé sa sensibilité. Et c'est bien dommage…
      au plaisir de vous revoir…

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  7. Ton texte est émouvant. La souffrance est partout, elle attend parfois au coin de la rue, tapie dans l'ombre. J'avoue de pas trop aimer l'attitude des politiques qui viennent ainsi se recueillir: attitude sincère ou opportuniste ?

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    1. Sur l'attitude des politiques, je pense que cela tient des deux, à la fois de la sincérité (ce que j'espère), et forcément une dose quelque peu stratégique.
      Peut-il vraiment en être autrement ? Je me pose la question…

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  8. Charlotte15/11/16

    J'ai beaucoup pleuré pendant 7 ans ( durant mon analyse) et maintenant je ne pleure plus si ce n'est de peur.Parfois cela me pose question. Je n'ai pas pleuré pour la mort de ma mère mais par contre les larmes des autres m'ont beaucoup émue et de prendre dans mes bras ma petite fille qui pleurait à chaudes larmes et de la consoler ...

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    1. Nous n'avons pas non plus vocation à devenir une rivière de larmes permanente… :-)
      Je n'ai pas non plus pleuré lors de la mort de ma mère. Je me demande bien pourquoi j'aurais pleuré, alors que j'étais en train de lui rendre des comptes en thérapie… Aujourd'hui, les comptes étant soldés, j'éprouve pour elle à la fois une tendre compassion pour la vie difficile qui fut la sienne, et des regrets de « l'impossible relation » entre elle et moi…
      Je n'ai pas pleuré au décès de mon père. Il était dans un tel état de souffrance et de délabrement physique, que sa mort est apparue à tous comme une délivrance… et puis… quand on a eu une vie de justesse, de droiture, et d'une certaine abnégation, je suppose que l'on part en paix… c'est, j'espère et je crois, ce qui lui est arrivé, comme une délivrance. Je n'avais et je n'ai toujours pas de raison de pleurer une mort qui arrive, quand c'est l'heure…

      Il est certaines questions dont il faut se demander pourquoi on se les pose, car parfois elles n'ont de raison d'être que parce qu'on va puiser dans une extériorité, telles que l'opinion générale (on DOIT pleurait la mort d'un proche…), ou que l'on va puiser dans une mauvaise intériorité à base de culpabilisation ou de choses qui ressemblent.
      C'est en tout cas mon modeste point de vue.

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    2. Charlotte17/11/16

      Tu as tout à fait raison.. je crois quand j'y pense maintenant que cette extériorité ( je parle des larmes)qui ne s'est pas manifestée, remonte à une histoire ancienne en 1958 exactement année où mon père a perdu son frère jumeau dans un accident de voiture ( il s'était jeté contre un tram en état d'ébréité: cela je l'ai appris plus tard) J'avais 14 ans. Je me rappelle encore de ce repas où toute ma famille ( Mon père, ma mère et mes 8 frères et soeurs) pleurait sauf moi.
      Je ne sentais différente des autres et j'étais gênée et surtout très impressionnée de voir mon père pleurer.

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    3. Je comprends bien, évidemment, traumatisme familial que cela a généré…
      ce fut quand même mal événement particulièrement tragique, Compte tenu des circonstances, et de la perte d'un frère jumeau.

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  9. Pleurer et laisser pleurer... c'est humble et généreux, c'est l'eau bénite du coeur qui bien laver... Nous souffrons tant, certains tellement plus que d'autres, des blessures visibles, des blessures insoupçonnées, des cicatrices multiples. Les maladresses, les choses mal comprises, les méchancetés, les choses de la vie qui nous brisent... et ce grand désir de ne pas s'arrêter là, de guérir autant que se peut, de vivre, c à d encore... rayonner!

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    1. Merci pour ce commentaire, sur lequel je n'ai rien à rajouter.
      Nous portons en effet des blessures et cicatrices de toutes sortes… certains en ont même les marques sur le corps.

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