jeudi 8 décembre 2016

Grandeur et dérisoire

— 13 ans. 
À Noël on m'offre le grand atlas mondial du Reader’s digest. Le plus grand livre que je n'avais jamais eu. Le plus beau peut-être. Je voyage dans les cartes, imaginant le Colorado avec les westerns dans les yeux. La Chine immense m’évoque ce livre qui m'avait dépaysé « la vie en Chine » (Olga Lang).



Et puis il y a une représentation de l'univers, un dessin sur une double page :
« l'espace infini du ciel »
une mention à droite au bas de la photo : « notre système solaire est là quelque part »




Je suis resté longtemps à contempler ce dessin interprétant l'univers. Voyager dans la tête, m’éloignant des préoccupations quotidiennes de jeune paralytique en pleine rééducation intensive, obtenant la permission de rentrer chez lui à Noël. À condition de « faire les exercices quotidiens » listés par la kiné de service à l'intention de mes parents. Je m'évadais tout en restant là. Qu'est-ce que j'étais donc, qu'est-ce que nous étions au regard de cette immensité. Entre l’étonnement de l’incommensurable, et l’anxiété de me retrouver seul et perdu dans cet infini, comme le capitaine Haddock attiré par l'astéroïde Adonis. 
Fallait-il faire tous ces efforts pour vivre, ou bien choisir d'avancer vers le néant ? Ce que j'avais fait précédemment.

— Aujourd’hui.
Toujours en rééducation. Plus tellement physiquement, évidemment. De ce côté-là, reste simplement à observer le lent déclin, en continuant à bricoler ça et là dans la carcasse minimale, avec bout de ficelle et selle de cheval, mais cheval de course il n'y eut ni aura.
En revanche la rééducation intérieure est un chemin permanent. Le chemin d'existence n'est autre que soi-même. Tenter le parcours est une tension fondamentale, et une dérision permanente, digne sans doute d’une certaine grandeur de l'homme. On y tient comme à un bien précieux.
Et ce constat : chemin aussi long que minuscule, petit parcours aussi éphémère que dérisoire.

La progression de mon désir me fait voir  qu'il faut tenir compte des deux dimensions dans une sorte d'écartèlement de tension qui permet de tenir ensemble la grandeur et le dérisoire.

Ce n'est que par tension que vibre le violon et qu'il offre sa musique. Sans les chevilles d'un côté, le cordier de l'autre, le chevalet tendant les cordes sur la table du violon, sans cette tension, l’instrument ne produirait aucun son. Sans la baguette de l’archet tendant la mèche de crins de chevaux, de la plaque de tête à la hausse, comment valablement faire vibrer les cordes du violon.


Sans la tension fondamentale de la grandeur et du dérisoire, comment vibrerait mon existence dans le concert des humains en recherche de l’éphémère harmonie.

19 commentaires:

  1. La comparaison entre la vibration d'un violon et d'un être est poignante... Le rapport microcosme et macrocosme est bluffant... J'admire ton acuité et ta narration...
    Cela m'impressionne sans cesse...
    belle journée à toi

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    1. Il y a aussi de l'acuité et de la profondeur chez toi… en particulier lorsque tu laisses ton cœur profond s'exprimer. Ou alors on peut le lire entre les lignes…

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  2. Certains de tes textes glissent tout seul jusqu'au fond de mon âme. Pas tous, évidemment.
    Sans doute rejoignent-ils des terres inconnues où nous avons dû séjourner avec complicité dans une autre vie.
    Celui-là a quelque chose d'une pureté d'origine.

    Tu vois, je peux reprendre mot à mot ton dernier commentaire chez moi. J'en suis d'autant plus émue que je ressens presque physiquement cette tension fondamentale entre le yin et le yang, le gigantesque et le minuscule.
    Le petit point bleu pâle n'avait pas encore été décrit par Carl Jung, mais déjà on connaissait l'immensité incommensurable du cosmos. Un univers en équilibre grâce aux tensions de la gravité qui empêche les corps célestes de se fracasser les uns contre les autres.
    La métaphore du violon parle à mon coeur de musicienne.
    Tout ton texte parle d'âme à âme sans intermédiaire. C'est ce qui fait sa force.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. L'univers, en effet, ne tient que par une tension fondamentale. Il en est exactement de même de l'être humain, Et de tout ce qui est vivant en général.
      Si l'harmonie que j'évoque peux amener satisfaction et agrément, c'est uniquement au cœur de cette tension-là.
      Le vers célèbre « ici tout est calme luxe et volupté » exprime ce qui n'est encore que prémices.
      L'harmonie, en musique, basé sur l'instantanéité de sons diversifiés, et le résultat d'un travail immense auquel chacun concourt en y transpirant.... l'ensemble de notre existence et à cette aune.
      C'est ainsi qu'on passe alors de l'apaisement à la joie, de la joie à la félicitée, de la félicitée au bonheur… parfois…
      C'est sur ce chemin là que les âmes se rencontrent vraiment.
      Enfin, c'est ce que je crois… ou plus précisément ce que je crois avoir un peu expérimenté…

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  3. Autant la vie t'a trituré de ses sarcasmes et dont tu as enduré tellement d'adversité, autant l'amour en toi est centuplé par ta soif de tirer et d'emmagasiner le bonheur dans chaque petite parcelle, chaque petite chose, que ton regard a capté, ton coeur a trouvé et que ton âme a savouré. Dans le brouillard de ta vie, la petite étincelle pour toi, prend la forme d'une lumière gigantesque.

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    1. Si la vie ne m'avait pas trituré… aurais-je connu un certain bonheur ?
      Pourtant je ne crois pas être masochiste… !
      Et en ce sens j'aime beaucoup ta dernière phrase. Elle me parle énormément.
      Merci.

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  4. Quelle belle comparaison entre le violon et l'homme... Ta dernière phrase est à encadrer comme un tableau à contempler...
    Merci pour ces bouts de leçons d'humanité qui se dégagent.

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    1. Tu peux tout à fait t'approprier ma dernière phrase… d'autant plus qu'elle semble te parler.
      Je ne réclame pas de royalties !
      Merci à toi de passer par ici.

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  5. J'aime bien le dérisoire.....Ne pas se rendre au sérieux....Le dérisoire aide beaucoup à supporter les aléas de la vie car il implique un certain recul.

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    1. Ne pas se rendre au sérieux .... Je suppose que tu voulais dire « se Prendre ».
      Cependant, je trouve l'expression intéressante : ne pas aller vers ce qui est trop sérieux, comme un endroit à éviter.
      Cela m'a fait penser au petit prince quand l'aviateur, préoccupé par la réparation de sa machine, et qui, face au Petit Prince qui parle sa rose, déclare : « je m'occupe, moi, de choses sérieuses ! »

      Et le petit prince de répliquer :
      - Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi. Il n'a jamais respiré une fleur. Il n'a jamais regardé une étoile. Il n'a jamais aimé personne. Il n'a jamais rien fait d'autre que des additions. Et toute la journée il répète comme toi :"Je suis un homme sérieux ! Je suis un homme sérieux !"et ça le fait gonfler d'orgueil. Mais ce n'est pas un homme, c'est un champignon!

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    2. Oui ne pas se prendre au sérieux ! comme le dit si bien le petit prince .

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  6. Je reste sans mot... aucun... au plus une vibration. Tendue.

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    1. J'aime bien quand tu vibres !…

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    2. En te lisant, je ne puis m'empêcher de penser à mon petit-neveu... Un battant (et je n'aime pas employer ce mot que je trouve parfois galvaudé). Un solide petit Gaumais... Je ne le connais pas bien parce qu'il habite loin. Mais dès que je peux, je vais soutenir la famille.

      Ce que je trouvais curieux, il adorait mon père (son arrière-grand-père donc). Il grimpait sur ses genoux (déjà tout petit), malgré ses difficultés à se mouvoir (à l'époque, il n'avait pas subi les opérations de neuro-chirurgie qu'il a eues, pour au moins éviter les malformations, courageux petit bohomme)... Et dans la maison de repos, il allait voir les autres personnes... On se demande toujours quel homme il deviendra. En formant des voeux.

      (Il est né grand prématuré - il pesait un kilo à la naissance et il lui manquait... Trois mois).

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    3. Ce dont je suis certain, c'est que l'être humain dispose de ressources très importantes qu'il ne connaît même pas…
      le vœu que l'on peut former c'est que ton petit neveu puisse puiser en elles…
      ce que je lui souhaite de tout cœur ainsi qu'à sa famille.

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  7. Bonjour Alain,

    enfant, je partais loin aussi, très très loin...

    Aujourd'hui, le chemin est celui de la réconciliation entre le dérisoire et l'essentiel, entre le minuscule et l'infini, et sans doute qu'il ne s'agit que de réalités apparemment contradictoires. Nous verrons bien.

    Je suis navré de la vase hésitation à propos de l'ouverture/fermeture de mes blogs. J'ai rouvert le Journal d'un itinérant, parce que c'est à cet endroit qu'y est une partie de mon identité depuis 10 ans. Merci pour ta présence depuis des années cher Alain... Et, promis, je vais tenir celui-ci un petit moment!

    Bien à toi.

    Nat

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    1. Que tu repartes si vite de l'endroit que tu venais d'ouvrir, oui, j'en suis étonné… mais je sais aussi qu'il y a une sorte de constance chez toi… et je ne peux que me réjouir de voir « le journal d'un itinérant » refaire surface, car en effet, je pense que c'est un élément d'identité. Un peu comme ici.
      Plus d'une fois j'ai eu l'envie de trucider AlainX… et je fais le constat qu'il est toujours là !…

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  8. J'aime beaucoup ce billet, qui pourtant comporte sa petite musique tristounette mais aussi une sorte de symphonie de l'univers, j'imagine si bien - je crois - la porte que cette photo ouvrait, ce voyage imaginaire sans Wendy, Peter, les enfant perdus ou Clochette, un voyage imaginaire vers les étoiles, en solitaire. Comme le vagabond des étoiles, de Jack London, si tu l'as lu... lui aussi s'évade d'un corps enfermé dans la camisole de force, et par l'imagination part parmi les étoiles.

    Et oui bien entendu, si on veut que notre vie vibre et produise une musique toujours plus pure... oui, il faut accepter de se ré-éduquer plusieurs fois. Pas jusqu'au point de perfection, comment pourrions-nous le définir, mais celui qui enfin peut-être n'a plus besoin ni de questions ni de réponses....

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    1. J'aime bien ce que tu soulignes d'une symphonie de l'univers…
      quant au point de perfection… je me demande s'il existe quelque part !… :-)
      Ce qui avance tout doucement en moi, c'est peut-être de moins me poser de questions… ou plus précisément d'arrêter de me poser des mauvaises questions, qui forcément vont générer des réponses inutiles…
      cela fait gagner un temps précieux… et à nos âges !… :-D

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