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vendredi 30 décembre 2016

Une phrase que j'ai dite

(proposition journalière de Raymond Queneau)


Vous pourriez répéter la phrase que vous venez de dire, je n’ai pas eu le temps de la noter.
Combien de fois ai-je entendu ce genre de phrase en animation.

Eh bien non, je ne peux pas la répéter. J'en suis incapable. Ce n'est pas de la mauvaise volonté. C'est ainsi. Les phrases surgissent comme ça, au fond de moi, elles remontent à la vitesse du serpent agile jusque dans ma gorge et sortent toutes seules. Alors elles m'échappent. Elles ne m'appartiennent plus. D'ailleurs elles ne m'ont jamais appartenu. Je ne suis qu'un transmetteur de ce qui vient d'ailleurs. 
Enfin, je veux dire, dans ces moments-là, lorsque je suis dans une sorte de pleine maîtrise de moi. Alors je perds pouvoir sur ce qui jaillit pour l'autre. Je ne peux que constater que c'est le plus souvent une bienveillance pour autrui. C’est donc normal, ce n’était pas une phrase « pour moi », mais pour l’autre. Elle n’est plus là, elle est chez lui.

Je n'ai pas de mémoire. Je ne sais rien réciter. Je ne suis pas un quelconque Fabrice Luchini, capable de mémoriser des pages entières. (mais ça sert à quoi qu’autre que « briller en société » ?) 

Je n'ai rien d'autre que la valisette de l'intériorité. Un truc qui ne fonctionne qu'à l'instant. Il n'y a pas de mémoire dans l'instant. Il y a juste ça : l'instant. Il n'y avait rien avant, il n'y aura rien après. Il fallait juste savoir se laisser saisir. 

Quelque part c'est tant mieux. Quel intérêt à vouloir noter ce que je dis. Si c'était important pour la personne, alors c'est rentré en elle, ce n'est pas une affaire de mémorisation ou de prise de notes. C'est une question de confiance dans l'alchimie intérieure qui a sa propre existence et sur laquelle nous n'avons aucune maîtrise directe.

On le sait pourtant, on ne maîtrise pas certains ressentis. C’est hélas souvent dans le registre négatif qu'on repère cela (émotions déstabilisantes, panique, chagrin surgissant, corps qui parle…)
Mais voilà quand il est question des mots de l’intériorité ou de quelque chose qui touche au coeur, on croit qu’il faudrait faire œuvre d'un effort de mémorisation dans le cerveau.
(Je le note pour m’en souvenir …. Ah bon ?? Comme un RDV chez le dentiste ??)
Quel manque de confiance dans la mémoire organismique ! 
Et puis quelle fatigue de chercher à retenir ce qui ne doit pas l'être, pas plus qu'on ne retient l'eau de la rivière entre ses doigts…
C’est oublier que la rivière coule sans cesse…. 

Qu’elle abreuvera le moment venu.

18 commentaires:

  1. cela m'est arrivé bien des fois lors de mes animations d'ateliers d'écriture; Je me sens dire quelque chose d'important pour l'autre autant que pour moi, et je serais bien incapable de le redire, en tut cas tel que je viens de le redire!
    Comme si les mots m'étaient venus d'ailleurs, de plus loin que moi, comme si les mots m'avaient été donnés!Par Qui? par quoi? je ne sais pas, mais ils m'ont été donnés! Ils ne m'appartiennent pas/plus
    Merci pour ce billet qui me parle tellement!

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    1. Je comprends que cela te parle, puisque tu une expérience quelque peu comparable.
      Probablement que les choses viennent d'une sorte de « nous-mêmes habité »

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  2. COMMENTAIRE DE SOLANGE (qui n'a pas pu déjouer les pièges de Blogspot !)
    Je vais finir par aller sur Wordpress
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    Eh bien, je ne suis pas d'accord..Pour ma part, j'ai besoin de noter, de mémoriser...et j'envie ceux qui, comme Lucchini, ont une excellente mémoire..IL y a tant de poèmes , de chants, de phrases que j'aimerais garder par coeur , au fond de moi, comme une nourriture toujours à portée de main...J'oublie tout si vite et si je prends le temps de noter.... tous ces mots m'aident à me tenir debout
    Mais je comprends que tu ne puisses répéter la phrase que tu viens de dire et que, évidemment, tu n'as pas appris par coeur

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    1. En ce domaine, chacun à sa manière… l'essentiel est que cela nous soit bénéfique…

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  3. Je n'aime pas trop les gens qui répètent des textes entiers pour briller en société. J'aime les gens qui réfléchissent avant de parler et ce qu'ils disent est intérieur et pas superficiel. Voilà pour ma petite contribution.

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    1. Alors nous sommes quelque peu sur la même longueur d'onde. Que des personnes aient « des sources » c'est une bonne chose, à condition qu'elles nourrissent leur propre réflexion et que c'est cette dernière qui nous soit restituée, comme une contribution, voire un cadeau…

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  4. Je crois aussi que le travail de mémoire se fait tout seul quand il s'agit de quelque chose qui marque, quelque chose qu'on aime, qui touche, ou qui fait mal. Peut-être encore plus vivement quand ça fait mal, effectivement... peut-être n'accorde-t-on pas assez d'importance aux belles choses, et trop de place aux douleurs...

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    1. Ce que tu dis à la fin est une tendance assez fortement répandue… en n'accordant pas « assez d'importance aux bonnes choses », comme tu le dis, on se prive d'occasions de ressentir des satisfactions profondes, de la gratitude, et même un peu de bonheur… si

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  5. Je fonctionne aussi de la sorte... Quelque chose passe au travers de moi, je ne suis que le fil conducteur ; incapable de remonter la source...
    Nous sommes à la veille du jour de l'an... Alors j'en profite pour te souhaiter un passage serein et enrichissant...
    ;-)

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    1. Peut-être que l'on ne remontera pas jusqu'à la source… mais la conscience, et l'attention, à percevoir ce fil conducteur peut être source de plénitude… au moins de quelque chose qui y ressemble…

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  6. Et bien, je suis plutôt du coté de celle qui relève les citations, celles notamment qui ont eu un effet sur moi, non pas pour les recracher et briller en société, mais pour exprimer ce que je ne parviens pas toujours à exprimer moi-même!
    Combien de fois ai-je été boulversée d'apprendre quelque chose sur moi, qui y demeurait déjà mais que l'autre par sa parole, son écrit a fait remonter à la surface!
    On croit inaugurer telle ou telle pensée, mais d'autres avant nous on put se faire la même réflexion. On se réjouit d'avancer, on peut même sentir une certaine gratitude envers celui qui nous a nourrit par telle ou telle parole. Ce que j'exprime là rejoint un peu un de tes précédents billets sur les phrases nourrissantes, fécondantes qui nous a été données...
    J'aime l'idée de la phrase fugace qui une fois échappée ne nous appartient plus entièrement. Au moment dit elle portait un rythme, une intonation, une couleur, une musique celle de la spontanéité qui ne peut se répéter sans quoi elle perdrait son sens...
    Montaigne disait d'ailleurs " La parole appartient moitié à celui qui la dit, moitié à celui qui l'écoute"...


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    1. Se nourrir des paroles et des écrits d'autrui, c'est autre chose, évidemment, que ce que j'évoquais…
      Même si d'autres ont vécu des choses comparables, chaque être a une expérience unique qu'il peut, s'il le désire, mettre en mots, ou un autre mode d'expression (art, peinture, sculpture, gestuelles, et autres….). J'ai souvent entendu des personnes dire : je n'y arrive pas. Je n'ai pas les mots. Mais c'est seulement une étape. Dans des stages que j'animais, l'expression de soi finissait toujours par advenir d'une manière ou d'une autre. Tout cela grâce aux des interactions entre les personnes. Dans un milieu qui favorise, évidemment.
      Il y a tellement d'impossibles qui deviennent des possibles…

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  7. Anonyme2/1/17

    Tu sais écrire de ces texte toi Alainx ! Celui-ci m'atteint particulièrement. Je le découvre mot à mot ! je ne m'en souviendrai pas... mais je pourrai le relire tant que je voudrai. Il m'a touché dans l'instant et me touchera différemment dans un autre temps. Alors oui je le note ! kéa

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    1. Eh bien voilà !
      Une belle manière de venir et revenir…
      ;-)

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  8. Eh bien vois-tu on me reproche sans cesse mon "manque de mémoire", au point que l'on m'appelle "Dory". J'ai fini par rétorquer que mon cerveau ne voulait pas s'encombrer de futilités ou de niaiseries. Par essence je suis distraite, rêveuse, souvent volatile, je conçois que cela puisse agacer. Mais c'est -je crois- une forme de résilience personnelle. Alors te dire à quel point ce que tu écris-là me ravit...pfffui! Cela me fait bien sûr cogiter au sujet de la poésie. Ces mots qui arrivent de je ne sais où, comme s'ils ne m'appartenaient pas (ouiiii c'est ça!!) qu'ils venaient de "quelqu'un d'autre" (esprit, es-tu là?) (rire) te dire la "sensation" d'une eau fraîche qui coule dans ma tête quand ça se produit, et que comme pour toi, "ça" ne fait que passer, et que je me jette sur tous les papiers qui traînent pour "ne pas oublier" et que dans la seconde souvent, bin, j'oublie. Et qu'il ne me reste que le souvenir d'avoir été traversée par quelque chose de délicieux, de frais, de clair, lumineux, signifiant. Bon j'en conçois quand même un poil de frustration tu t'en doutes...

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    1. Comme toi aussi, j'ai une faculté d'oubli qui vaut son poids de croissants au beurre…
      Mais, « en situation » bien des choses peuvent être réveillées…
      La sensation d'eau fraîche… j'aime beaucoup… pour ma part ce serait une sorte de pétillement de bulles de champagne…
      Il est vrai que si on n'a pas la possibilité de « saisir » cela nous échappe…
      Parfois, la nuit, il me vient un thème pour un billet ou une écriture plus personnelle, je vois dans le noir : 3, 4, ou 5 choses à dire, à développer. Je me dis : j'écrirai ça demain.
      Et puis au réveil… pfffuittt... envolé… plus rien… ça me fait râler grave ! ;-)

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    2. ahah moi idem!! C'est la nuit que j'écris mes plus beaux textes, entre deux sommes. Sauf qu'au matin j'ai beau me creuser la cervelle, je ne me souviens de rien, à peine des effluves qui me laissent frustrée en diable! :)

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    3. Bienvenue au club !
      ;-)

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