vendredi 3 février 2017

Belles images....

Une fraction de seconde aura suffi pour que l'explosion se fasse dans le cerveau et qu'une multiplicité d'images et de sensations soient extirpées des profondeurs de la mémoire.
Je la revois tout à coup cette Directrice d'école à la retraite, ses habits noirs sur son corps plat est presque décharné. La collerette blanche autour du cou. Et cette voix précise, mal perchée, qui détachait chaque syllabe comme si elle était en permanence en train d'énoncer une dictée.
C’était une amie de ma mère, souvent en visite. Elle avait l'art de raconter, non sans un certain talent, l'ordinaire de ses jours insipides, dont elle savait faire des événements exceptionnels.

Elle était veuve depuis longtemps. n'avait qu'une fille, mariée, dont elle ne cessait de vanter les mérites. Mais ce n'était encore rien, à côté de son gendre. Elle prononçait « mon geeendre » avec une rare préciosité, comme si elle évoquait je ne sais quel trésor précieux, irremplaçable, et pour tout dire unique au monde.

Parfois, certains jeudis, ma mère m'envoyait chez elle, en tramway à l'autre bout de la ville. Elle était censée améliorer mon bulletin scolaire, et m'éviter les zéros en orthographe. J'en garde un souvenir mitigé, entre les instants où je tentais de m'appliquer et réfléchir au vocabulaire, aux accords divers, participes passés présents et à venir, où elle se montrait ferme sans être vraiment intransigeante. Elle devait considérer mon cas comme désespéré ; et des moments où elle m'accordait des sortes de « récréations ». Elle allait chercher, dans je ne sais quelle pièce dérobée, des illustrés anciens, aux odeurs de poussière et de rance. Illustrés qu'il fallait cependant feuilleter  avec le plus grand soin.



C’est la vue sur le net de dessins de ce genre,  sur lesquels je m'arrêtais longuement, qui a fait remonter le souvenir. Je désirais en comprendre toute la signification et mon esprit vagabondait au milieu de cette grande pièce, dans cette maison bien trop vaste pour une femme seule.

J’avais oublié. J'avais oublié ces visites-là. Les dictées. Les illustrés.
J'avais oublié l'ambivalence de mes sentiments du moment.
Cette femme, dont je n'aurais pas voulu comme mère, mais qui semblait peut-être avoir un comportement plus ajusté que la mienne ; qui n'élevait pas le ton à tout instant pour la moindre faute ; qui tentait d'expliquer ce que je n'écoutais guère. Et qui m'a accordé des minutes de divertissement, certes limités, mais les illustrations du genre de celles que je reproduis ici furent mes minutes d'évasion, comme si j'avais la faculté de me transporter dans un ailleurs, si ce n'est un meilleur, au moins plus supportable que la réalité.

Les jeudis où j'avais un peu progressé, tandis que je consultais toujours les mêmes vieux livres, elle se rendait dans sa cuisine, en revenait avec quelques gâteaux secs sur une assiette blanche. Elle les tendait vers moi en disant quelque chose du genre :
— C’est un peu mieux aujourd’hui. Tu peux prendre un gâteau.

Il y a quelques années, mon frère, historien familial, m'a transmis quelques lettres de cette directrice d'école en retraite, envoyées à ma mère et qui parlait de moi. Entre-temps j'avais eu la polio. Elle était emphatique dans ses compliments à mon égard. Petit garçon courageux, bien éprouvé, qu'elle admirait. Et puis, bien entendu, elle priait pour moi… Tout le monde a prié pour moi…


25 commentaires:

  1. A propos de prières, j'aime beaucoup votre prière à Saint François d'Assises, protecteur des Zhandis ( Saint François prothèsez -moi ! - Assis soit-il )...
    Passez une bonne journée, assis et plongé dans vos souvenirs.

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    1. Je me suis rabattu sur lui ! C'est plus réaliste…
      d'autant qu'à Lourdes ça n'a pas donné grand-chose…
      ;-)

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  2. Charlotte4/2/17

    Mes parents avaient engagé des institutrices à la retraite pour superviser les devoirs et les leçons de leurs enfants après l'école. Il y eut notamment mademoiselle Raaz que nous surnommions Rasemotte et ensuite Chamotte à cause du petit frère qui l'appellait ainsi ne sachant pas encore très bien prononcé le mot rasemotte !
    C'étaient de vieilles célibataires assez mal fagotées et vraiment pas très appétissantes. Je n'ai rien appris avec elles ! Mais c'était facile pour mes devoirs de math et surtout pour les "problème"pour lesquels j'étais nulle, elle faisait tout mon devoir à ma place !

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    1. Les souvenirs de ton milieu me sont toujours un ravissement !
      Pour les devoirs : elle aurait pu s'appeler Rasemaths !

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  3. Heureusement, les directrices d'école à la retraite ne sont pas toutes de vieilles viragos mal fagotées... ;-)

    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Tout le monde ne peut pas prétendre aux allures de femme virile…
      je les préfère aux yeux bleus et au décolleté plongeant…
      ;)

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    2. Prétendre aux allures de femme virile...tu dis ça comme si c'était un honneur... ;-)
      ¸¸.•*¨*• ☆

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  4. Quelle allure pouvait bien avoir mon ancienne maitresse, dans ma mémoire quelque peu sélective elle n'apparaît pas et se montre très discrète, se prénommait-elle Pénélope? Mais j'avoue que vous n'étiez pas gâté! Quoiqu'il en soit il en restera les prières!

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    1. Peut-être ne me suis-je pas très bien exprimé.
      Ce ne sont pas des souvenirs « dramatiques », C'était sans doute une ambiance triste et monacale.
      Je me rendais chez elle, ni la boule au ventre, ni en chantant…
      J' avais au moins le sentiment de « devenir un peu grand » vu que je voyageais seul dans le tramway et il fallait en changer au milieu du parcours. Je devais avoir 9 ou 10 ans… pas beaucoup plus je crois. Et forcément moins de 12.

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  5. Elle avait la distance que ta maman n'avait pas... Et en même temps elle n'était pas d'une génération où l'on considérait l'enfant comme une personne à part entière.

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    1. En effet : je crois que j'étais une sorte « d'objet éducatif ». Comme bien des enfants de cette génération…

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  6. J'aime bien tes souvenirs. Je me sens proche d'eux !

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    1. Cela ne m'étonne pas trop…

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  7. N'est-ce pas beau, ce cadeau venu dans des lettres, ce cadeau qui te donne avec insistance quelque chose qu'alors tu ne percevais pas : elle t'aimait bien. Et elle te consacrait du temps, et tu sais ce que c'est que le temps quand on est celui qui l'offre et pas celui qui le reçoit et s'en passerait bien ... :)

    Quant au geeeeeeeendre... vrai qu'autrefois, avoir casé une fille était le triomphe de la carrière de mère. Le geeeeeeeeeeeendre prenait la relève parentale et si Dieu le voulait bien, serait l'occasion de petits-enfants à qui apprendre ce qu'on a su...

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    1. J'aime beaucoup ton commentaire. Je crois en effet qu'elle m'aimait bien. Je l'ai découvert bien plus tard. je pense qu'elle voyait probablement mieux qui j'étais que ce que ma mère ne savait pas percevoir du fond de ses problématiques psychiques.
      Oui… le gendre ! Promesse d'avenir…
      Fort heureusement, sa fille unique, Dieu ne lui avait pas demandé de la donner à la religion…

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  8. Je me souviens avec reconnaissance et émotion de mon institutrice de CE2 qui m'ayant surprise à copier sur ma voisine, ne m'a pas clouée au pilori de l'opprobre devant mes petites camarades, mais m'a retenue à la récréation pour m'expliquer ce que je n'avais de toutes évidences pas compris. Avant même qu'elle me dise quoi que ce soit, parce que j'ai toujours eu une grosse conscience du bien et du mal, j'ai fondu en larmes. Elle ne m'a pas grondé, m'a attiré à elle à son bureau, a pris une ardoise et en quelques minutes a fait en sorte que je comprenne les arcanes de la division. Dire le bien que m'a fait cette femme en donnant un peu de son temps alors que la plupart des enseignantes que j'avais connu jusque là - et ce depuis la maternelle-, n'avait été qu'injustice et manque de considération envers moi. Il m'arrive de la croiser en ville, je voudrai lui dire "merci", mais je n'ose pas...

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    1. C'est un beau souvenir que tu racontes là.
      Quelle belle attitude que celle de cette institutrice.
      J'espère que tu arriveras à aller au-delà de ta crainte ( de quoi d'ailleurs ?…) et que tu pourras lui témoigner ta reconnaissance.
      Ce serait quelque chose de beau, je trouve.

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  9. On a tous des souvenirs mitigés de certains enseignants. Un mélange d'admiration, de respect, de crainte, aussi, parfois...
    C'est une belle surprise, pour toi, j'imagine, de découvrir ces lettres où elle te complimentait. Les prières, j'imagine, t'ont moins touché...

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    1. Dans mon entourage, après mon accident de santé à 12 ans, beaucoup d'adultes ont fait un virage à 180° par rapport à moi. Je suis passé du « sale gosse », à ce « pauvre petit paralysé qui a bien du courage »...
      Quant à mes profs : Aucun n'a eu son examen de passage avant la classe de première !
      Et ceux que j'ai le plus admirés furent mes professeurs parisiens de faculté de Droit.
      Ensuite vinrent mais « Maîtres de vie ».

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  10. Il y a parfois, derrière des personnes à l'allure austère et raide, de belles âmes, malgré tout. En était-elle une, je ne sais pas, mais l'habit ne fait pas toujours le moine et il faut parfois insister un peu pour le découvrir. Je pense qu'elle avait beaucoup de retenue, mais qu'elle avait un coeur gros comme ça. En fait, je n'en sais rien, mais c'est cela que ton billet m'inspire. :-)
    Jolis souvenirs ces dessins, il me rappelle moi aussi un autre temps...
    Bonne soirée, Alain.

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  11. Tu es bien silencieux...je m'inquiète. :-)
    Tu nous rassures ? ��
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  12. Tout comme Célestine, je m'inquiète un peu moi aussi.
    Un petit signe, Alain ?...

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  13. J'espère moi aussi que tu es juste occupé...des bises en attendant ton retour.

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  14. Célestine, Françoise, Désirée, merci pour votre sollicitude.
    Je vais bien rassurez-vous !
    Simplement, ces temps-ci, je suis un peu "ailleurs"....
    À plus tard, probablement....
    Des bises à tous.

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  15. l'illustration comme ta madeleine... tirons sur un fil de mémoire et toute la pelote de souvenirs qu'on croyait enfouis se débobine

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