lundi 26 février 2018

L'allée des platanes





"La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide"

Aragon en a fait tout un roman.

Et vous, saurez-vous en faire... toute une histoire ?...

(La phrase est à placer dans le texte)




——————————

L'allée des platanes.


L'allée était rectiligne, depuis la grille d'entrée jusqu'au perron de la demeure cossue, propriété de la famille d'Aurélien depuis trois générations. Les platanes qui la bordaient étaient plantés en vis-à-vis de chaque côté et leurs espacements étaient égaux à quelques centimètres près. Un pâle soleil d’hiver découpait d'ombres régulières l'allée recouverte de feuilles d'automne rousses en voie de décomposition.

Tout était à l'image d'Aurélien, triste dilettante dont la principale occupation consistait à mesurer régulièrement la circonférence du tronc de chaque platane et la noter dans un cahier à carreaux permettant des tableaux à double entrée. La couverture représentait la statue antique d'une femme au nez cassé et qui avait perdu un avant-bras.

Aurélien avait terminé ses travaux de maître arpenteur. Il montait les dernières marches du perron de la triste demeure où il vivait seul, lorsqu'il entendit teinter la grosse cloche de la grille d'entrée. Qui pouvait bien venir l'importuner en cette fin d'après-midi hivernale ? Il se retourna, aperçut une femme faisant des signes des deux bras. Il ne la connaissait pas, mais descendit toutefois les marches et s'engagea dans l'allée jusqu'à rejoindre l'entrée de la propriété.
Ce fut la première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide, malgré son jeune âge. À l'évidence elle n'avait pas 30 ans, lui qui avait atteint la cinquantaine bien mûre. Elle était vêtue comme un sac, le cheveu filasse, les lèvres trop épaisses, et le regard terne. Et cependant une forte émotion le saisit. Celle-ci s'accentua lorsque les lèvres trop épaisses se transformèrent en un large sourire découvrant des dents d'une blancheur étincelante.

Bérénice se présenta comme l'amie d'une lointaine cousine qui lui avait recommandé Aurélien comme pouvant la loger quelques jours, tandis qu'elle chercherait du travail. Elle désirait s'employer comme domestique ou dame de compagnie.

Dérogeant à ses habitudes parfaitement ancrées de vieux célibataire oisif et fortuné, Aurélien se surprit lui-même à accepter de l'héberger dans sa vaste demeure, précisant toutefois que la chambre qui serait mise à sa disposition ne serait pas chauffée.

*

Bérénice partait de bon matin et ne rentrait qu'à la tombée de la nuit. Malheureusement elle ne trouvait pas d'emploi. Aurélien semblait indifférent. Toutefois le soir il préparait un repas, qu'ils partageaient ensemble dans la grande salle à manger.

Ce jour-là elle revint à la demeure en début d'après-midi. Aurélien était en train de mesurer ses fameux platanes, une fois encore. Évidemment les troncs n'avaient pas grossi par rapport à la semaine précédente. mais que faire d'autre que mesurer et mesurer encore lorsqu'on souffre d'une névrose obsessionnelle.

Aurélien tenta de cacher son trouble, mais Bérénice, contre toute attente, fit preuve d'un intérêt pour les platanes et posa de multiples questions à leur sujet. Aurélien se montra prolixe pour y répondre et commença à penser qu'elle n'était pas si laide que cela. Pour la première fois, ce soir-là, non seulement Aurélien améliora l'ordinaire du repas mais de plus il fit un grand feu dans la cheminée au pied de laquelle s'étalait sur le parquet de chêne un vaste tapis en véritable fourrure de mouton.

Vous dire comment la soirée s'est terminée me gêne quelque peu. les poils des moutons s'en souviennent encore. Il faut savoir rester pudique. On peut toutefois remarquer que Bérénice cachait sous des vêtements trop sages et démodés, des charmes  et trésors qui firent sur Aurélien des effets que la morale et la bienséance m'interdisent de décrire plus avant.

Durant les mois qui suivirent, et grâce aux bienfaisances que Bérénice prodiguait quotidiennement à Aurélien, on ne vit plus ce dernier mesurer ses platanes. Même au printemps, lors de la montée de la sève Aurélien s'abstint. En revanche la même montée de sève printanière fut particulièrement remarquée par Bérénice qui ne cessait de s'extasier des prouesses de ce quinquagénaire, pour son plus grand plaisir.

Moi-même, je n'imaginais pas que mon oncle Aurélien ait pu changer ainsi du tout au tout, lorsque je descendis le visiter en province. Il avait rajeuni de 10 ans. Il était même gai. Vous me croirez si vous voulez, mais je l'ai même vu partir d'un grand éclat de rire. Bérénice semblait à présent occuper toute l'existence d'Aurélien. Je me suis même demandé ce que pouvaient bien en penser les platanes.


*

Quelques années plus tard, lorsque je revins de cette trop longue guerre, je rendis visite à mon oncle Aurélien. Tout du moins c'est ce que j'espérais. Arrivé à la grille de sa propriété quelle ne fut pas ma surprise de voir que tous les platanes avaient été abattus.
la grille était fermée par un lourd cadenas. La maison semblait inhabitée. Au village, j'ai appris que mon oncle était décédé de chagrin. La rumeur publique disait que c'était à cause de Mademoiselle Bérénice, que d'ailleurs on n’avait plus revue.

Je me rendis chez le notaire qui m'apprit que j’étais le seul héritier. La grande demeure m'appartenait désormais. Puis le notaire me remit une enveloppe. Plus tard, dans ma voiture je l'ouvris. Il y avait le début d'un poème, griffonné sur un morceau de papier informe :

Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force 
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit 
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix 
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie 
Sa vie est un étrange et douloureux divorce 
Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes 
Qu'on avait …..

…. Et puis plus rien…  

Je me suis dit que c'était pas mal pour un début. Et comme j'écrivais moi aussi quelques poèmes, quelques textes, et même des romans, j'ai pensé que je n'avais plus qu'à continuer celui-ci.


Ah, je ne vous ai pas dit je crois, je me prénomme Louis A.

28 commentaires:

  1. Une histoire à la fin particulièrement bien choisie, avec ce choc visuel - l'absence de platanes - et ce cadenas qui met fin à la vie. A vrai dire, je me disais en moi-même qu'un obsessionnel ne pouvait pas se guérir aussi vite ;) Belle utilisation du poème d'Aragon.

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    1. J'aime bien ton analyse de mon texte.
      Et il me fallait bien une allusion à Aragon, en effet.

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  2. Pauvres platanes. A mon avis, ils ont dû attraper un chancre coloré. Souvent cette maladie arrive à cause des outils de taille qui disséminent un champignon particulièrement virulent. Un amateur d'arbres n'abat jamais les siens à cause d'une peine de coeur, ça ne s'est jamais vu, ou alors il faisait semblant d'aimer les arbres. Mais lui les aimait. Alors? C'est le chancre du platane, j'en suis sûre. Quant à Bérénice, franchement... ;-)

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    1. C'est tout à fait clair que le héros n'aimait pas les arbres… Ils n'étaient là que pour l'exercice de sa compulsion obsessionnelle…
      autre hypothèse :
      Peut-être qu'ils aimaient surtout Bérénice… et en sont tombés malades… obligeant à cette opération chirurgicale…

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  3. C'était pourtant beau... trop beau en fait...

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    1. Oui, tu as raison…
      on va chanter ensemble :
      « c'est un beau roman, c'est une belle histoire… »
      ;-)

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  4. Avoir un oncle souffrant de platanomesuromanie, c'est quand même un sacré héritage pour un poète...
    Voilà qui explique peut-être qu'il est consacré un recueil entier à une célèbre forêt...

    Ah combien de Merlins sous ces pierres tombales
    Et tous les arbres sont des arbres enchantés
    [...]
    Grande nuit en plein jour cymbales des symboles
    Se déchire la fleur pour que naisse le fruit
    Le ciel éclatera d'un bruit de carambole
    Et l'homme sortira de l'écorce à ce bruit


    Aragon, Brocéliande, 1942

    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. c'est peut-être un peu beaucoup d'évoquer Brocéliande à propos de mon petit texte sans prétention…
      même si tu sais que, comme toi, je suis fan d'Aragon !

      « Brocéliande " est quand même un recueil d'une puissance métaphorique extraordinaire contre l'occupant nazi… qui a réussi à déjouer la censure imbécile de Vichy qui n'y a rien compris…
      Aragon s'enorgueillissait de ce que Gilbert DRU, jeune héros de la résistance, fut arrêté avec dans sa poche « Brocéliande » dont il ne se séparait jamais…

      Bref extrait de ce long texte lyrique.

      il fait une chaleur à crever depuis depuis
      je n'ose pas dire depuis combien de temps
      qui sont les dieux qui ouvrent les fenêtres
      et chassent la pestilence épouvantable de l'été
      cette chambre de feu pleine de soldats et de bottes
      (…)
      je ne peux pas m'habituer à vivre à tu et à toi avec la mort
      c'est l'enfer à moins que vous ne me donniez un nuage
      (…)
      car un jour viendra bien qui pourrait être proche
      ou la pluie et le beau temps seront aux mains capricieuses du premier venu
      homme homme précisément par ce pouvoir sur le ciel
      alors il ne fera plus bon pour la sécheresse ni pour la poussière
      alors il n'y aura plus de place pour la soif dans le gosier des plantes
      (…
      alors personne ne te dira plus des mots étrangers pour limiter tes pas
      tu ne craindras plus de te brûler en touchant la porte de ta propre maison
      tu ne seras plus valet de labour chez un maître qui ne sait pas prononcer ton nom
      (…)
      pluie adorable pluie aussi tendre que l'amour
      que tout un peuple espère les yeux tournés vers le ciel
      et tendant alternativement le dos de sa main et sa paume
      pour voir
      si déjà vient de commencer la bénédiction des larmes.


      Brocéliande
      –prière pour faire pleuvoir qui se dit une fois la sur le seuil de Brocéliande à la margelle de La Fontaine de Bellenton.


      C'est hyper puissant quand même !
      Et mon petit texte n'est que pale évocation d'un désordre psychique.

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    2. C'était pour dire un truc intelligent et c'est loupé. J'ai eu le second degré hasardeux mal-t-à propos, mais avant que tu me penses aussi imbécile que la censure de Vichy, (mortifiée je suis😉) je connais ce texte pour l'avoir étudié en long et en large au temps de mes humanités, avec une prof de lettres extraordinaire, je sais donc parfaitement de quoi il retourne... 😉
      Simplement j'essayais de raccrocher les arbres de ton texte à une idée d'arbre ou de forêt dont Aragon aurait pu parler dans un poème Et il ne m'est venu que ça. Ça n'allait pas plus loin qu'une simple association d'idées malencontreuse...♥︎

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    3. Je vais te dire un truc, très premier degré : je t'interdis de dévaloriser ton commentaire ! :)
      Bien sûr que l'on n'a pas en mémoire « Brocéliande » si on n'a pas eu l'occasion de l'étudier…
      Pour ma part c'est un ami qui m'a, si je puis dire, « initié » à Aragon. Nous étions jeunes à cette époque je l'écoutais beaucoup parce qu'il était un peu plus âgé que moi.

      Je pensais simplement que c'était bien trop d'honneur d'évoquer ce poème majeur à propos de mon petit texte.
      Ton association n'était pas malencontreuse, c'est quand même bien mieux que de référer aux niaiseries de Maurice Carême… par exemple… :)
      12 bises opportunes…

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    4. Merci 💜. Les résurgences d'auto-dévalorisation existent encore... mais heureusement tu es là

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  5. Malgré Aragon, cela me rappelle un peu, surtout pour le climat et l'écriture de l'Hubert Monteillhet. .
    As-tu déjà lu?

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    1. Non, je ne connais pas cet auteur.
      Mais je suis allé voir sur le net (merci Wikipédia) et ce que j'ai lu me fait dire que malheureusement je suis passé à côté… je vais mettre cet homme sur mes tablettes ! Ou plutôt… sur ma liseuse !…
      Donc, merci !

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  6. Je serai bien restée encore dans cette allée de platanes mais voici qu'elle a disparu... beau texte avec une chute de rêve !
    Lorsque j'ai associé Aragon et le tableau, je me répétais :

    Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange
    Un jour de palme un jour de feuillages au front
    Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront
    Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche.

    Et Heure Bleue dit que je suis romantique...

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    1. C'est vrai que… « un jour d'épaule nue »... cela collait bien avec l'illustration…

      mon texte est ce qu'il est… mais je me dis que si je le retravaillais je ne couperai plus les platanes !...

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  7. Et comment Louis a-t-il trouvé Elsa la première fois qu'il l'a vit ?
    Bravo d'avoir prolongé l'histoire jusqu'à la génération suivante...

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    1. La réponse est peut-être là :
      Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
      J'ai vu tous les soleils y venir se mirer

      ( « le fou d'Elsa »)

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  8. Excellent !
    Au début je pensais qu'il n'y avait d'amour heureux.
    Maintenant j'ai vu que les histoires d'amour finissent mal, en général.

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    1. Heureusement qu'il y a des exceptions qui ne confirment jamais la règle…

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  9. Excellent ! Pauvre Aurélien brisé mais naissance d'un grand poète ! Dommage pour les platanes qui n'y étaient pour rien ! dommage mais si l'on s'en tient à A, "il n'y a pas d'amour heureux" .....




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    1. Le problème avec ce poème d'Aragon, c'est qu'il a été mis en chanson, et pour rendre la chanson plus « universelle » le dernier vers a été supprimé, parce que ce poème s'adresse à Elsa.
      la vraie finale est ceci :

      Il n’y a pas d’amour heureux
      Mais c’est notre amour à tous les deux.


      ce qui offre quand même une perspective moins sombre, enfin, selon moi…

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  10. Difficile de contredire Aragon... mais quand même... pas d'amour heureux, mais des amours heureuses, oui!
    C'est bizarre, ce TOC "platanier", où vas-tu donc chercher tout ça?

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    1. Pour le poème d'Aragon, je renvoie ma réponse au commentaire précédent. Bien sûr qu'il y a des amours heureuses. Tiens, par exemple, celui que je partage avec ma compagne de vie… et il me semble que toi aussi…

      Quant au TOC, je suis allé le chercher au fond de mes souvenirs… une légende familiale raconte qu'un de nos ancêtres du XIXe siècle, que je n'ai pas connu, et qui répondait au doux prénom de Vidal, mesurait ainsi la circonférence les arbres de son jardin… j'ignore si c'était vrai…
      :-)

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  11. Charlotte27/2/18

    Et pourquoi n'est elle pas tombée enceinte ? Il aurait pu tous les jours s'adonner encore à sa passion névrotique et à défaut de mesurer les contours de ses platanes mesurer pendant 9 mois le contour du ventre de sa bien aimée.

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    1. héhé ! Va savoir si ce n'est pas à cause de cela qu'elle est partie !…

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  12. je fais un essai pour voir si j'arrive à commenter surtout pour te remercier pour tes passages chez moi! Je suis nulle en ordi! :)

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    1. Et bien tu vois ! Ça marche !…
      :)
      Heureux de t'accueillir ici.

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  13. L'Amour peut guérir bien des maux, mais il peut également en causer... Pauvres platanes... ;-)
    J'adore ton écriture, Alain. :-)

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