mercredi 30 mai 2018

Le destin d’un CRS



Une consigne d'écriture de Kaléïdoplumes




Ecrivez un texte inspiré de cette photo et dont l'excipit sera cette phrase de Zola:

En mai, une végétation formidable crevait ce sol de cailloux

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Le destin d’un CRS

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Ce jour là, mon mari m’avait offert du muguet. D'habitude, pour le 1er mai, il n'agissait pas de la sorte. Faut dire que la plupart du temps il était de service. Mais pas cette année-là, exceptionnellement il avait congé. C'est deux jours plus tard que tout a commencé. Quand ils ont envahi la Sorbonne.
— Encore un truc de ces cons d’étudiants, s'était-il exclamé avant de rejoindre ses collègues.

Dès le 6 mai on vit apparaître le slogan CRS = SS. Ça n'a vraiment pas plu au gars de la CRS-5, que commandait mon mari. Cela lui a encore moins plu lorsqu'il apprit que notre fils Jean-Marie, en première année de droit, participait aux manifs. Ils se sont engueulés à la maison, et j'ai même cru, à un moment, que mon mari en viendrait aux mains. Ce soir-là, je crois que je n'avais jamais gueulé aussi fort de ma vie. Ça les a tellement surpris, qu'ils se sont calmés. Mes cris ne se sont pas calmés pour autant. Une véritable crise hystérique. Aujourd'hui j'y repense avec un sourire en forme de rictus, car mes deux hommes se sont réconciliés en me consolant. Ma crise se termina dans des profonds sanglots irrépressibles.

Comment oublier le coup de sonnette de ce 11 mai 1968, accompagné de tambourinement dans la porte, qui me firent accourir affolée, craignant le pire. Comment oublier les propos du commandant des pompiers, quand dans son jargon officiel, il parla de « blessé au front, d'enfoncement de la boîte crânienne, d'hospitalisation, de séquelles qui pourraient être graves » et d'autres termes de ce genre. Mon mari, Commandant de la CRS-5 avait été blessé, recevant en pleine face un pavé lancé par un étudiant manifestant. Ses jours étaient peut-être en danger. Et mon fils qui n'était pas rentré. Et la radio qui venait de parler d'affrontements terribles dans la nuit du 10 au 11 mai entre étudiants et forces de l'ordre.
Cela devait arriver : Quelle allure ils avaient tous ces CRS, avec leurs blousons de cuir qui ne les protégeaient de rien, leurs casques sans visière, de banales lunettes de motos pour protéger les yeux, mais rien pour être à l'abri de jets de gaz ou d'acide. Et cette obligation ridicule de porter cravate ! Et pour se défendre, une simple petite matraque ! Ah si ! : un pistolet Mac 50. Mais ils n'allaient quand même pas tirer sur des étudiants qui pourraient être leurs enfants !
Les étudiants se protégeaient mieux qu’eux ! De plus ils utilisaient des pavés comme projectiles qui venaient de fendre en deux la tête de mon mari !
D'accord, mon époux fut bien soigné, il eut droit à des remerciements chaleureux de sa hiérarchie. Même le Ministre se manifesta. Et puis… plus rien…

C'est au cours de l'été 1969 que mon mari mourut dans un grave accident de voiture, sur une route toute droite, il finit contre un arbre. Ne croyez pas que l'enquête démontrera qu'il roulait trop vite, ou mal, les autres automobilistes témoins de l'accident déclarèrent que la voiture alla directement se planter dans l'arbre. Certains eurent l'outrecuidance de faire l'hypothèse qu'il se serait suicidé. En réalité il eut un malaise au volant. IL s'agissait des suites directes des séquelles irrémédiables qu'il gardera du pavé qu'il avait pris dans la gueule.
J'ai fait des pieds et des mains, je suis intervenue auprès du préfet de police Grimaud pour obtenir la reconnaissance des origines de l'accident. Rien à faire. Il me faudra attendre 15 ans pour enfin obtenir cette légitime reconnaissance de la part de l'État, grâce à Henri Emmanuelli secrétaire d'État. Je n’ai jamais reçu qu’une pension minime.
Voilà comment l'État montre sa reconnaissance à ses serviteurs qui défendent l'ordre public.

En ce 1er mai 1998, 30 ans après tous ces événements tragiques, je suis allé me promener en forêt, repensant à ces années tragiques et celles des galères qui ont suivi. Mon fils, Jean-Marc, ne s'est jamais remis de tout cela. J’irai le voir très bientôt dans son hôpital psychiatrique.
Je me suis dit : la vie doit continuer, quoi qu'il arrive, la vie est plus forte que tout, plus forte que moi-même, et elle me soutient. Je la voyais surgir devant moi. L'Espérance ferait un jour ma joie. En ce mois de mai, une végétation formidable crevait ce sol de cailloux.


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Ce texte est librement inspiré et adapté à partir de  l'événement véritable concernant le Commandant Journiac de la CRS-5, qui eut un enfoncement de la boîte crânienne par un pavé lancé par un manifestant. Il décéda un an plus tard dans un accident de voiture. Sa veuve mena pendant 15 ans le combat brièvement évoqué dans ce texte.



8 commentaires:

  1. J'ai un pincement au coeur en lisant ton texte. Les CRS, ces "p'tits gars du peuple" méprisés par les étudiants "fils de bourgeois" qui s'amusaient, qui voulaient jouer aux résistants, à la révolution. Quand on pense que ces forces mobiles ont été en grande partie alimentées par le Parti communiste et qu'en face d'eux s'agitaient des gamins qui se réclamaient du maoïsme, du trotskisme, etc. Je pense aussi à ces Black Blocks qui, lors de la dernière manifestation, ont détruit une agence de la Matmut à Paris... La Matmut, une "assurance des travailleurs mutualistes" créée par des anarcho-syndicalistes... Décidément, le niveau idéologique a beaucoup baissé... ;-)

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    1. J'étais dans les « gamins » en question… mais je ne battais pas le pavé à Paris…
      c'est moins les personnes que le fait qu'ils représentent les forces de l'ordre répressive auquel on s'en prenait.
      tout comme nous étions globalisés comme « étudiants ».
      N'empêche, sans cela, il n'y aurait jamais eu les accords de Grenelle ! qui marque un tournant de la politique sociale en France.
      D'où mon texte qui ramène au niveau de la personne en tant que telle. Soit le CRS, soit le fils qui manifeste... l'un comme l'autre finiront mal… ( c'est la réalité pour le CRS et son épouse, c'est fictionnel pour le fils)

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  2. Très beau texte, sobre et émouvant ! Un métier pas facile que celui de CRS. Il faut avoir les nerfs solides !!

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    1. Merci !
      Pas facile d'appartenir à des forces de l'ordre quelles qu'elles soient.
      Ce n'est pas pour rien que le taux de suicide y est supérieur à d'autres catégories professionnelles…

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  3. C'est très sombre mais comment éviter toujours d'accepter ces vérités-là aussi. C'est terrible.

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    1. Nous vivons de plus en plus dans une sorte d'instantanéité des événements. Le dernier scoop chasse le précédent, qui datait de 30 minutes…
      finalement le risque est sans doute que tout devienne banal… encore un attentat ? Une grève ? Une fusillade ? Un viol ? Une guerre ? Une révolution ? Le dernier Star Wars ? Le petit nouveau de la chanson qui sera vieux dans trois mois ?…
      Mais les vérités du long terme qui n'apparaisse qu'après réflexion et distance…
      on ne prend même plus le temps de prendre du temps…

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  4. Elle est terrible cette histoire. Elle me fait penser à l'effet papillon. Sauf que là c'est l'effet pavé. Multiplié par mille au moins, donc. Pour trouver l'espérance dans tout ceci, il faut être drôlement fort.

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  5. Il ressort de ton histoire sensible et bien écrite que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. Il n’y a pas les gentils contre les mechants...il y a des êtres humains contre d’autres êtres humains...
    Mourir pour des idées d’accord...mais de mort lente...
    Je repense à une série extraordinaire qui s’aopelle Homeland, dans laquelle les auteurs refusent le manichéisme on voit bien que perdre un enfant sous les bombes est un drame, qu’on soit iranien, américain ou syrien.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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