J'en rêve encore… parce que je suis réaliste…
"Ce que nous accomplissons à l’intérieur modifie la réalité extérieure." (Plutarque)
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lundi 15 avril 2019

La carte postale


"En haut de la rue Saint-Vincent, un poète et une inconnue,
S'aimèr'nt l'espace d'un instant, mais il ne l'a jamais revue.
Cette chanson, il composa, espérant que son inconnue,
Un matin d'printemps l'entendra quelque part au coin d'une rue."
(La Complainte de la Butte)


C'est de "l'espace de l'instant" que je voudrais que vous me parliez.

Histoire inattendue, éphémère, dès lundi !







La carte postale

Trier, mettre de l'ordre, ranger, se débarrasser, détruire. Voilà ce à quoi s'emploie Jean-François depuis plusieurs semaines. Il sait bien que la fin de sa vie s'en vient. D'ailleurs les médecins ont été clairs. Le vieux célibataire sans véritable descendance va bientôt rendre la vie qu'il avait reçue par hasard.

Depuis un moment il regarde cette carte postale en noir et blanc  d'Albert Monnier, représentant les berges de la Seine au petit jour.(*) C'est en la retournant quelques instants auparavant que le souvenir est revenu. Il était écrit : « À toi que j'aime pour toujours — Paris 20 juillet 1964 — Sylvie ».

C'était si loin. Et pourtant tout lui revint en mémoire, la Place du Trocadéro  comme si c'était hier. Son visage souriant de petite brune aux yeux bleus, son parfum discret, son corps qu'il estima merveilleux, svelte et souple. Cette petite robe toute simple et néanmoins élégante qui laissait voir ses genoux. Ils avaient échangé quelques mots. Des banalités sur la beauté du lieu.   Jean-François avait fait une plaisanterie sur la tour Eiffel qui changeait de place la nuit. Elle avait ri. Elle était seule. Il était seul. Pourquoi quelques instants plus tard se serraient-ils  dans les bras ? Comment savoir : c'est tellement mystérieux parfois la rencontre d'un homme et d'une femme. C'est sans raison. Mais que viendrait faire la raison dans cette histoire, puisqu'elle n'y a pas sa place.

On n'est pas sérieux quand on a 17 ans. À 20 ans non plus. On n'est pas sérieux dans les années 1960. Alors quand il approcha ses lèvres, ils n'échangèrent pas un baiser sérieux. Simplement un baiser délicieux qui dura au moins une éternité.

La journée passa comme un éclair blanc dans un ciel d'été andalou. Jean-François pensa : je suis amoureux. L'était-il vraiment ? Encore une question inutile. C'est un état que l'on reconnaît même si on ne l'a jamais ressenti auparavant. Pour Sylvie c'était évident. Elle avait découvert l'homme de sa vie. En un instant tout devenait possible. Mais tout à coup elle se montra pressée de partir, comme une urgence. Elle devint fébrile, lui dit qu'elle était en retard. Presque tremblante elle lui annonça qu'on l'attendait dans un hôtel chic du côté du Louvre.

 Il voulut la retenir d'un baiser, elle se dégagea et s'enfuit presque, le laissant comme figé sur place par l'étonnement. Ils eurent tout juste le temps de se donner rendez-vous le lendemain à 14 heures au même endroit du Trocadéro.

À l'hôtel, les Dupont-Duville attendaient impatiemment leur fille Sylvie en compagnie de Gonzague, son fiancé, un des fils Mercier-Poulain. Les deux familles se réjouissaient du prochain mariage de leurs enfants respectifs. Ce rapprochement était bon et nécessaire pour les affaires. 

Le soir, dans sa chambre d'étudiant sous les combles, Jean-François découvrit la carte postale que Sylvie Dupont-Duville avait glissée discrètement dans sa poche. Le lendemain, au Trocadéro, personne ne vint. Pas plus que les jours suivants. Jamais il ne sut ce qu'il advint de Sylvie. Et dire qu'il ne savait même pas son nom de famille. Il garda longtemps la nostalgie de son parfum chaque fois qu'il croisait une femme qui le portait. Et puis il oublia Sylvie. On oublie toujours. 

Mais aujourd'hui tout revient. Comme une blessure qui saigne à nouveau. 

***
*

(*) Ci-après la carte postale de Sylvie retrouvée par Jean-François. 
(clic/photo pour agrandir)





28 commentaires:

  1. L'Ile-St-Louis en sépia! J'en aurais presque la nostalgie... Et la Tour Eiffel qui changerait de place la nuit, quelle bonne idée! Aah! les années 60, les trente glorieuses... on en est bien loin!

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    1. Le coup de la tour Eiffel, c'est un peu en pensant à Charles Trenet « Y a d' la joie » (la tour Eiffel part en balade… je m'ennuyais toute seule dans mon coin)
      merci pour ce commentaire sympathiquement nostalgique, et pour cause…

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  2. Une rencontre aussi exaltante qu'éphémère, qui laisse à Jean-François un souvenir inoubliable et...un goût de cendres.
    Le récit est vivant, sensible, chargé d'émotions, alors que la carte postale des quais évoque les grands films néo-classiques du Paris des années soixante.

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    1. Merci d'avoir apprécié mon petit récit.
      En ce temps-là j'adorais les photos d'Albert Monier que je tentais d'imiter avec mes photos en noir et blanc que je développais et agrandissais sans toutefois parvenir à la qualité et la profondeur du maître.
      (Il en a quand même vendu 80 millions d'exemplaires dans le monde…)

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  3. Bonjour Alain,
    j'aime beaucoup cette histoire qui me touche en plein coeur, et la photo (la carte postale) tout autant!

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    1. Ce n'était pas mon objectif, mais je comprends bien que ce récit puisse te toucher en plein cœur…
      (sur la photo, voir le commentaire ci-dessus)
      Merci d'être passée et bonne journée à toi.

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  4. Ah ouais !
    J'ai aimé cette histoire et tu l'as superbement contée.
    Où as-tu dégoté cette vue de l'île Saint Louis ?
    Tu sais qu'elle est toujours comme ça à cet endroit ?

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    1. Content que tu aies aimé l'histoire.
      Sur la carte postale, je reprends ce que j'ai répondu à Antoine ci-dessus :

      En ce temps-là j'adorais les photos d'Albert Monier que je tentais d'imiter avec mes photos en noir et blanc que je développais et agrandissais sans toutefois parvenir à la qualité et la profondeur du maître.
      (Il en a quand même vendu 80 millions d'exemplaires dans le monde…)


      J'ai pris la photo sur Internet, mais je dois encore avoir quelques originaux des cartes postales parisiennes d'Albert Monier. Comme le personnage de mon histoire, je mets de l'ordre dans mes affaires je vais bien les retrouver un jour !

      Et je suis bien content d'apprendre que l'endroit n'a pas changé…

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  5. Il était poète puisqu'il a gardé la carte postale.

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    1. Je me plais à l'imaginer poète, en effet.

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  6. L'ile Saint Louis, l'ile aux mille et un parfums... des ex glaces Berthillon ! Beau récit encore évocateur de souvenirs...

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    1. Peut-être que mon héros est allé chez ce célèbre Glacier pour se consoler de ne pas retrouver Sylvie !…
      ;-)

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  7. Que c'est beau... L'amour impossible, qu'on "oublie" parce qu'il le faut bien mais qui pourtant n'attend qu'un petit "psssst, psssst!" pour battre le tambour, et reprendre sa place. Et si seulement.

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    1. Une tel commentaire de la part de l'écrivain tu es… je ne peux qu'apprécier !
      Merci

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  8. Anonyme15/4/19

    Très joli récit. Captivant.

    Pivoine Blanche.

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    1. Je m'efforce le plus souvent de construire une petite histoire à partir de la consigne. Alors j'apprécie ton commentaire à sa juste mesure. Merci.

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  9. Il me semble que presque toutes les cartes postales de l'époque étaient signées Albert Monier... Je les aimais beaucoup. Souvent très poétiques.
    J'ai bien aimé ton récit années 60. Et bien sûr le fugitif instant sur la ligne des possibles et puis tout se défait mais le souvenir est inscrit à jamais...
    C'était très beau et doux-amer comme j'aime.
    Merci, Alain.
    Porte-toi bien.

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    1. C'est vrai que ce photographe a eu un énorme succès. Je crois aussi que cela tient au fait qu'il avait une véritable originalité dans les années 1960, par rapport aux autres « cartes postales » classique et banales.
      Et merci pour tes mots sur mon texte. C'est bien cela que je voulais signifier notamment.

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  10. Superbe texte remarquablement bien écrit. Une écriture fluide, comme je l'aime. Un souvenir fugace, à partir d'une carte postale retrouvée et quelques mots écrits au dos.
    Je suis passée moi aussi il y a une semaine dans ce même endroit de l'île Saint-Louis. Un pur hasard. Rien n'a changé.
    Bonne journée Alain.

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    1. Oui, d'après mes recherches comparatives avec Google Maps, je crois avoir retrouvé l'endroit exact quai d'Anjou. À cet endroit rien n'est changé. De ce quai on ne peut pas voir Notre-Dame.
      Merci d'avoir aimé ce texte. Je dois avouer ne pas en être trop mécontent…

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  11. J'arrive un peu en retard, mais c'est que je déguste par petites lampées mon passage intermittent sur la blogo (en gardant le meilleur pour la fin, bien sûr !)
    Faire du tri, élaguer, jeter, ranger...ça ne veut pas forcément dire qu'on est au bout de sa vie, hein...
    Une phrase a particulièrement vibré en moi :
    « c'est tellement mystérieux parfois la rencontre d'un homme et d'une femme. C'est sans raison. »
    Oui, c'est mystérieux, improbable, étonnant, doux, bizarre, fabuleux, et complètement irrationnel...
    Bisous mon Babar. Tu es doué en récit. Très doué.
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

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    1. Te voilà donc devenue intermittente du spectacle blogosphèrien...
      je crois pouvoir bien comprendre la phrase de mon texte que tu cites.
      La vie nous apprend beaucoup de choses…
      bon week-end de Pâques !

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  12. Comme c'est beau... j'en ai le coeur serré...
    Moi aussi en ce moment je passe pas mal à la broyeuse, c'est libérateur mais c'est également douloureux de voir partir une partie de sa vie en confettis.

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    1. Ah ! La broyeuse ! La mienne ce serait plutôt pour fabriquer des serpentins…
      pour être plus sérieux : je me demande si ce qui est libérateur n'est pas toujours quelque peu douloureux…

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  13. Les cartes postales ont ce curieux pouvoir de raviver la mémoire.. Un texte magnifique, poétique, et triste. Tellement triste.

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    1. Dans mon élagage personnel, je ne me suis pas résolu (pas encore) à me séparer de toutes ces cartes postales que j'ai gardées depuis l'enfance. Pour certaines qui remontent à si loin ce sont plutôt mes parents qui les avaient gardés pour moi. Je les ai retrouvées après leur décès. Des « cartes de Saint-Nicolas » colorisées avec des paillettes collées (par exemple)… toute une époque…
      merci pour l'appréciation sur mon texte.

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  14. romanesque à souhait, "les plus belles histoires d'amour ne finissent elles pas toujours mal, en général..." j'aime bien cette idée " qui dura au moins une éternité."

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    1. Au cœur de l'amour on est hors du temps…
      si au cours d'un long baiser langoureux l'un des partenaires regarde sa montre… c'est pas bon signe !
      ;-)
      Merci Emma pour ta visite.

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