dimanche 22 avril 2018

L'arbre et la tête

Photo et transformation alainx (CLIC)


“… A peine achève-elle sa prière que Daphné sent ses membres s’engourdir ; une fine écorce enveloppe sa poitrine délicate ; ses cheveux se changent en feuillage, ses bras s’allongent en rameaux ; ses pieds, tout à l’heure si rapides, prennent racine et s’attachent à la terre ; la cime d’un arbre couronne sa tête ; il ne reste plus d’elle-même que l’éclat de sa beauté passée.”


“….Apollon cependant l’aime toujours. Sa main posée sur le tronc, il sent encore le cœur palpiter sous l’écorce nouvelle et couvre le bois de ses baisers.

Il dit alors : « Eh bien, puisque tu ne peux pas être mon épouse, du moins tu seras mon arbre. À tout jamais tu orneras, ma chevelure, mes cithares et mes carquois et ton feuillage restera toujours vert. » L’[arbre] inclina ses branches nouvelles et Apollon vit sa cime remuer comme une tête.”


 Ovide : « Les Métamorphoses »

mardi 17 avril 2018

La photo de l'année ???



Ceci est la photo  prise par Ronaldo Schemidt qui a reçu le prix du World Press Photo.
Au cours d'une manifestation avec affrontements violents, et suite à l'explosion  du réservoir d’essence d’une moto de la Garde nationale, le jeune manifestant se transforme en torche humaine. 

Coup de bol magistral : le photographe est là pour fixer la scène !
C’est la photo de l’année !

La présidente du jury, Magdalena Herrera, a justifié son choix en déclarant que « la photo de l’année doit raconter un événement. Elle doit aussi soulever des questions… Elle doit nous parler et montrer un point de vue sur ce qui s’est passé dans le monde cette année. C’est une photo classique, mais elle a une énergie et une dynamique instantanées, des couleurs, du mouvement et elle est très bien composée. Elle a de la force. »

Voilà, voilà ! Si, si, elle a déclaré exactement cela… mais oui je vous l'assure !
Étonnant, non ?

Voici deux autres images que le jury avait sélectionnées.




C'est vrai que ces deux images inspirent de la compassion. C'est un peu ringard, et puis ce n'est pas une image « assez forte » a estimé Madame la présidente.
C'est statique et banal, ça manque de nouveauté, et pas des belles couleurs ni des mouvements artistiques… 
C'est vrai qu'un type  en feu qui court, ça en jette. On dirait presque de la photographie de plateau de tournage d'Apocalypse now de Francis Ford Coppola ! Franchement, il y a de la couleur, c'est même assez esthétique finalement. Le ton rouge domine, comme le feu, le mur de briques rouges aussi
c'est quasiment meilleur qu'une photo posée en studio. Celui qui a réalisé ce chef-d’oeuvre photographique  est un véritable artiste ! Il faut s'incliner devant lui. Respect, mec !

Évidemment, mec de mes deux, tu aurais pu déposer ton appareil photo, courir au secours de ce manifestant victime, tenter de le secourir, mais non, tu justifies parfaitement la manière dont tu t'es comporté :
«J’ai été guidé par l’instinct, c’était très rapide. Je n’ai pas arrêté de déclencher avant de réaliser ce qui se passait »
ah bon ? Tu réalisais pas ?

Ah ! L'instinct de Ronaldo Schemidt Quelle bête !
 Tu as raison, tu fus très animal en quelque sorte…Peut-être as-tu pensé  ou ton inconscient a pensé pour toi :  « Putain ! Je vais faire la photo du Siècle ! Succès assuré ! »

C'est sans doute pour cela que tu as déclenché instinctivement, parce que dans ton cerveau conditionné depuis des années par ton fulgurant désir de célébrité, tu ne fais que rêver à une situation comme celle-là, à la perspective d’être publié et d'avoir le premier prix d'un jury. Ne me raconte pas d'histoire on sait bien que tous les photographes de reportages en rêvent… Faire LA photo. Alors Putain ! Quelle belle occasion ! Pas question de secourir ce pauvre type ! Déclencher, déclencher, déclencher… et surtout envoyer très vite la photo à tous les médias… Fallait vraiment pas faire le con à ce moment-là et surtout ne pas se comporter en humain qui tente de secourir son semblable  ! Surtout pas !! Professionnel ! Vas-y  ! à l'instinct Coco, à l’instinct !
Putain !  Quel succès !

Et Madame la présidente du jury Magdalena Herrera,  qui a l'audace d’oser justifier son choix par les propos  cités plus haut. ( « une énergie et une dynamique instantanées, des couleurs, du mouvement »). Je vous rappelle, madame la présidente, que le type est en train de cramer, souffrir, qu'il fuit en panique, et qu'il va peut-être mourir …. Et pour vous : c'est magnifiquement photographié !

Moi, madame la présidente, j'aurais honte de tenir de tels propos… inhumains… Comment pouvez-vous être tombée aussi bas ! ?
Vous avez quoi dans le cerveau ? un Polaroïd ?

Mais que voulez-vous, la fonction crée l'organe… la fonction crée la connerie…
Plus c'est horrible, plus il faut montrer.
et Madame la présidente a une devise qui a le mérite de la simplicité idiote :
 plus c'est horrible… plus  c’est artistique…Plus ça mérite le 1er prix !

On vit dans une époque merveilleuse.

N’est-il pas ?

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EDIT : Grâce à un commentaire, je m'aperçois que j'ai commis une coquille à propos des noms. Confondant le nom de la victime et  celui du photographe. J'ai donc bien évidemment rectifié mon texte et je m'en excuse auprès  des lecteurs.
(ma source : Télérama — mais c'est bien moi qui avais commis l'erreur…) 

lundi 16 avril 2018

Histoire d'une bergère



Cette semaine, chez Lakevio, deux histoires pour le prix d'une seule.

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Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?... (Lamartine)

Thèse, antithèse ou j'aime/je n'aime pas. Pour ET contre, noir ET blanc.

Ce fauteuil doit vous inspirer deux (courts) textes, avec des points de vue différents : un positif, un négatif. 



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TEXTE 1

Le fauteuil jaune de Madame  Etsuko 悦子 (dans le patronyme, comme chacun sait, signifie délicieuse enfant du plaisir), avaient longtemps fait la réputation de «la lande aux roseaux»  (吉原), petit établissement aux spécialités très prisées par ces messieurs. Un jeu de mot avec le kanji yoshi donnait à la maison le sens de "lande de la bonne fortune", et chacun comprenait de quoi il s'agissait.

Les courtisanes les plus expérimentées connaissaient parfaitement la manière de prodiguer des fausses preuves d'amour au client. L'offrande se faisait toujours dans le fauteuil jaune. Il s'agissait, selon la coutume, de s'arracher un ongle pour l'offrir au client exigeant. Souffrir physiquement pour prouver son amour répondait à la tradition. Pour pallier à cette offrande extrêmement douloureuse,  les courtisanes, qui n'avaient jamais que 10 ongles à offrir,…  découpaient un faux ongle dans une plume de corbeau qu'elles enduisaient de sang, avant de maquiller leur doigt de manière à ce que le client n'y voit que du feu. (*)
En partant, les clients les plus satisfaits, laissaient sur le fauteuil jaune leur portrait en photo, et inscrivaient au verso un haïku, généralement érotique.

(*) Historiquement authentique
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TEXTE 2


Mgr Dupanloup-de-Garenne, archevêque de son état, officiait dans l'archidiocèse de Tours les Dijon. Le prélat avait le plus grand attachement à la bergère jaune qui lui fut offerte par la révérende mère Alma de Pastagas de Jésus, supérieure de la Congrégation du Saint Prépuce.(**)

C’était un fauteuil du XVIIè siècle, en acajou massif, recouvert d'une soierie délicate, spécialement tissée pour l'archevêque par les moniales les plus expertes et les plus priantes, de manière à être en parfaite harmonie avec les chaussettes de Monseigneur. C'est dire si l'archevêque était reconnaissant de cette délicatesse à son endroit.


En outre, et selon une légende canonique, ledit fauteuil avait été témoin de plusieurs miracles. Dès lors, notre archevêque, chaque fois qu'il posait son séant sur la soierie délicate du coussin,  se laissait emporter vers les plaisirs les plus subtils que peut procurer une bergère à ce point généreuse et sanctifiée. Proche de l’extase mystique, il se considérait déjà l’Élu Divin, qui bientôt dirigerait   « Le Saint-Siège »… à miracles.

(**)  PAS historiquement authentique