Après bien des hésitations et avec l'accord de mon épouse (j'avais besoin de vérifier la justesse de mes propos), je publie cette lettre dont l'écriture a commencé il y a déjà quelques temps.
Mon cher papa,
Depuis plusieurs semaines une de tes photos est sur mon bureau, à portée de mes yeux. Je l'ai sortie de mes archives, en noir et blanc, développée par mes soins, du temps où j'étais fondu de photos argentiques et de labo de développement.
Tu souris, tu me regardes avec de l'affection dans les yeux.
Je me souviens parfaitement de ce jour-là. Les vacances de l'été 1968, dans un petit village de la Drôme, sur la terrasse d'une vieille bâtisse transformée en petit hôtel qu'on qualifierait de familial. Je ne sais comment tu as dégotté l'endroit, mais c'est tout ce que tu aimes : être loin de tout et surtout de la vie professionnelle trépidante qui est la tienne. Tu respires la paix, la tranquillité, dans un environnement sans touristes.
— « Ici c'est une belle nature » aimes-tu à dire dès que nous sommes loin de tout et surtout des trépidations de la grande ville.
Moi j'apprécie la solitude. L'écriture. La chasse photographique. La lecture. Ne rien faire en écoutant le bourdonnement des abeilles.
En vacances, tu es un « autre papa », celui qui me manque un peu trop le reste de l'année. J'ai une autre photo de toi dans ton bureau, au travail, en costume-cravate, sérieux comme l'homme d'affaires que tu es, examinant un dossier avant de recevoir le client qui a besoin de conseils. C'est du sérieux, je tire la photo et m'éclipse rapidement. Là tu es mon père plus que mon papa.
D'un côté, un père que j'admire ; de l'autre, un papa que j'aime et de qui je me sens aimé comme sur la première photo que j'évoque.
J'aurais apprécié à l'époque d'être conscient de tout ce que tu vivais et nous donnais silencieusement, mais efficacement. Il aurait fallu pour cela que toi ou quelqu'un d'autre exprime avec des mots ce qui se vivait. Le silence n'est pas toujours d'or…
— De toi, mon père, j'ai reçu des valeurs fortes et surtout je t'ai vu les mettre en pratique plus d'une fois comme : la droiture, l'honnêteté, la rigueur, la recherche de vérité, le sens du service, l'aversion pour la compromission et les magouilles, le courage, la ténacité, et aussi une sorte de grand respect de la personne quelle que soit son origine ou sa condition. Ce qui ne t'empêchait pas de porter une appréciation et un jugement sur les actes accomplis, surtout s'ils enfreignent les lois et règlements. Beaucoup de pudeur aussi dans le sens du respect. Jamais dans ta bouche je n'ai entendu de propos racistes, discriminatoires, ou définitifs. Ce n'est pas dans ta nature profonde
Sur tout cela et d'autres choses encore, sache que le jour de ton enterrement, Pierre, le chirurgien, professeur de faculté, qui était un de tes amis, m'a dit : — « Ton papa, c'était vraiment un grand Monsieur ! ». J'en fus énormément touché, parce que c'était juste et vrai.
— J'ai reçu de toi, mon papa, une attention silencieuse, que j'ai mis du temps à ressentir. J'aurais aimé des mots affectueux… au moins de temps en temps… Mais, enfant, je ne réalisais pas les conséquences de te retrouver très jeune orphelin de mère, morte à la guerre. Recueilli par une tante bienveillante, te voilà cependant envoyé en pension chez les frères maristes. Je sais que tu en as des bons souvenirs, mais ça ne remplace pas l'amour d'une mère qui n'est plus.
Tu as rempli auprès de tes deux fils ton rôle d'autorité ferme mais douce. De toute façon tu n'avais pas besoin ni de lever la main, ni vraiment de hausser le ton pour que je sache à quoi s'en tenir, surtout quand j'avais fait une connerie ou ramené de l'école un bulletin lamentable. Mais là, si ta femme avait rempli son rôle d'ancienne institutrice pour m'apprendre le minimum… mais bon… c'est un autre sujet.
Néanmoins, durant les vacances, les week-ends, tu aimais les jeux, la rigolade, comme si tu t'autorisais à être l'enfant que tu ne n'avais pas pu être. Et puis on allait à la pêche, fréquemment. La veille on préparait l'attirail dans le grenier. Arrivé au bord de l'étang C'était le grand calme, l'apprentissage de la patience à surveiller le bouchon qui flottait. avec les reflets de lumière et les ondulations de l'eau, c'était hypnotique. Parfois j'avais une touche »: — tu en as une ! t'exclamais- tu. faut ferrer ! Et, bingo, au bout de la ligne, un petit poisson qu'on ramenait avec l'épuisette jusque dans la bourriche. J'étais près de toi, papa, en silence ou avec peu de mots, comme toujours, mais c'étaient tellement de délicieux instants.
Lors de mon accident de santé, tu as été un papa admirable, accomplissant tout, absolument tout ce qui était en ton pouvoir auprès du corps médical et au-delà. Tu as même contacté des sommités aux États-Unis où il y avait beaucoup de polios. J'ai retrouvé les échanges de correspondance. Mais hélas aussi, des espoirs déçus, outre-Atlantique on n'avait pas de solution miracle..
Tu sais, je regrette de n'en avoir rien su avant que tu ne quittes cette terre… mais tu ne te mettais jamais en avant. Tu accomplissais selon ta conscience. Cela n'était que normal et n'avait besoin d'aucune publicité.
Voilà. J'aurais encore d'autres choses à dire. Ou plutôt, des questions à te poser sur ton intériorité, ce qu'on appelle parfois « le jardin secret » où il n'y a rien de répréhensible à cacher, mais un trésor à protéger. Tu étais un homme qui avait une foi profonde dans ce que ta femme appelait « la Providence ». Je sais que tu étais en accord avec elle là-dessus, mais ta pudeur silencieuse ne te permettait pas de mettre des mots sur « tout cela ».
C'était une autre époque. Tu n'aurais sans doute pas apprécié les réseaux sociaux, et les déballages actuels tous azimuts.
Voilà. Les lecteurs de mon blog vont lire tout ça. (je t'expliquerai de quoi il s'agit plus tard…) J'espère qu'ils ne se contenteront pas de penser : — « Oui, il est mort, et on sait bien que les morts sont tous des braves types ! »
Non, tu n'étais pas un brave type, tu étais un homme admirable et admiré à juste titre. J'en ai vu tant de témoignages dans des écrits de tes archives.
Mon épouse, que tu appelais d'un petit mot affectueux, t'aimait beaucoup, mais ça tu l'as su ! Encore aujourd'hui elle parle de toi avec beaucoup de gratitude
Enfin, comment oublier tes dernières paroles. Les temps fatidiques sont venus. Cette année-là tu passes les fêtes de fin d'année chez nous. et transformer mon bureau professionnel en chambre avec lit médicalisé. Tu nous y réunis, mon frère, moi et nos épouses. C'est un véritable testament moral que tu exprimes, comme si tu savais… que, de fait, début janvier, il serait impératif de devoir à nouveau t'hospitaliser. Ton état se dégrade rapidement.. Je viens seul, sur la pose du midi. Tu as encore « toute ta tête » une infirmière est près de toi. je comprends que tu n'échapperas pas à l'amputation d'une jambe, car la gangrène gagne rapidement. Nous échangeons assez brièvement, car ce n'était pas l'heure des visites comme le fait comprendre gentiment l'infirmière qui a des soins à te faire. Je dis que je reviendrai le soir.
En sortant de la chambre tu lances : — « Au revoir, mon fils ! ».
De fait, c'est un adieu.
Le soir tu es dans le coma.
Tu es mort la nuit suivante.
Les années ont passé.
Peu à peu je t'ai retrouvé au fond de moi.
Désormais je ne te quitte plus.
Ton fils.
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