J'en rêve encore… parce que je suis réaliste…
"Ce que nous accomplissons à l’intérieur modifie la réalité extérieure." (Plutarque)
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mercredi 11 décembre 2019

Suite de consigne....






Je donne satisfaction à la demande générale de quelques personnes, de donner une suite à la consigne de lundi dernier, sous forme d'une courte « nouvelle ».

Voici donc l'intégralité du texte :









Voir, c'est différent de voir 

Venir méditer au bord de l'océan immense a toujours fait partie de mes prédilections. En particulier à marée basse, lorsque la mer se fait lointaine. On se demande alors si elle ne va pas disparaître définitivement derrière l'horizon. Je me prenais à penser qu'elle ne reviendrait pas. Elle abandonnerait l'humain qui a tendance à laisser ses empreintes détestables partout.

Ce bel après-midi d'été, j'étais là à me recueillir en méditation océanique. Le soleil dardait, sous un ciel bleu immaculé, le sable avait la blondeur des blés. L'estran reflétait le ciel bleu, là où les trous d'eau retenaient l'eau salée et les petits crustacés`; ils feraient le bonheur des mouettes et des goélands qui arrivaient en bande organisée et faisaient entendre leur appétit avec des cris de joie.

Quelques barques de pêcheurs et de plaisanciers se penchaient lascivement. Peut-être pour une petite sieste avant la nuit venue, pour alors s’y livrer à des sabbats orgiaques et des ribotes poissonnières  dont le commun des mortels ignore tout, y compris les marins.

Je n'ai pas tout de suite remarqué cet homme sur ma gauche quelque peu en retrait. Il n’était pas bien loin et de trois quarts dos par rapport à moi. Son chevalet était déployé, ses peintures sorties ainsi que sa toile. Sans quitter véritablement  ma méditation, je l'ai observé dans son mouvement créatif, d'autant qu'il portait un chapeau à large bord du plus bel effet, ainsi qu'une blouse grise tachée çà et là de couleurs vives.

Il se mit à peindre ce que je ne voyais pas. Un océan qui n'était pas le mien. Et pourtant manifestement il peignait l'océan à marée basse. qu'il avait devant les yeux.  Le même que je contemplais. Mais son monde à lui était sombre, gris, triste, verdâtre comme le sont sans doute des cadavres. Son tableau devait sentir la vase nauséabonde qui vous envahissait les narines jusqu'à la nausée.
Tout à coup il tourna son visage vers moi. Je fus saisi d'un pincement de peur. Son regard était vide. Son teint glabre. On aurait dit un crâne avec chapeau, sortant directement de son bocal à formol.

Une phrase de Frédéric Lenoir met alors revenue en mémoire :
Le regard que nous portons sur le monde n’est pas le monde lui-même, mais le monde tel que nous le percevons à travers le prisme de notre sensibilité, de nos émotions.



Qui était donc cet homme étrange ? Quels étaient ces nuages noirs qu'il transportait dans son cerveau probablement abîmé. J'hésitais à me lever pour m'approcher de lui. J'avais ce vague sentiment qu'un danger pouvait surgir à tout instant. C'était sans doute ma nature craintive depuis l'enfance, à cause des explosions orageuses de ma mère qui surgissait dans un ciel clair, et dont manifestement j'étais nécessairement responsable.

Rassemblant mon esprit cartésien, je me suis levé et dirigé vers lui. Bien souvent les peintres aiment que l'on s'intéresse à eux et sont toujours prêts à vous commenter la merveille qu'ils sont en train de peaufiner, laquelle va inaugurer une nouvelle école picturale. Un peu comme ces auteurs qui ne comprennent pas pourquoi le Goncourt ne leur a toujours pas été attribué.

— Puis-je vous demander ce que vous peignez ? C'était la question conne par excellence.
— Vous voyez bien : ce qu'il y a devant moi !
En matière de tentative de contact sympathique, je n'avais pas mis dans le mille.
J'ai tenté de me rattraper.
— J'aime beaucoup ce que vous faites !
— Beaucoup ? C'est-à-dire combien ? répliqua l'homme au chapeau dont je réalisais à l'instant qu'il était d'une effarante maigreur. J'ai botté en touche.
— Vos nuages sont une réussite. Vous jouez extraordinairement bien avec la lumière sombre.
— Ce n'est pas moi Monsieur. C'est la nature qui est ainsi.
Il ne s'arrêtait pas de peindre, s'était à peine retourné à mon arrivée. Il ne m'ignorait pas totalement puisqu'il répondait à mes questions. Un petit dialogue s'instaurait. J'ai profité de la brèche.
— La nature, certes ! Mais aujourd'hui il fait grand soleil ! La lumière est intense, presque éblouissante. D'ailleurs je regrette de ne pas avoir pris mes lunettes de soleil.
— Aujourd'hui ? Probablement ! L'autre jour aussi il faisait beau, ce n'était pas très intéressant, marmonna l'homme au chapeau.
Il sembla montrer un certain agacement et je me demandais si je ne ferai pas mieux de retourner m'asseoir là-bas plus loin. Je poursuivis cependant.
— Oui, je comprends, vous préférez les paysages tourmentés. C'est une option intéressante. Malheureusement en ce moment nous traversons une longue période de grand beau temps. Pas de quoi faire vos affaires si vous préférez les tempêtes.
— Cela ne va pas durer, Monsieur. D'ailleurs regardez ce que je suis en train de peindre.
— Ah bon ? La météo annonce un changement de temps ?
— Je ne m'intéresse pas à la météo. Inutile pour moi. Je peins l'avenir.
Et aussitôt il s'est retourné pour me regarder droit dans les yeux, en prononçant ces derniers mots. J'ai eu peur tout à coup. Une peur irraisonnée. Mon pouls venait de s'accélérer et tapait dans ma poitrine.

 Je suis resté en silence. La manière dont il avait dit « je peins l'avenir » en se retournant avait pénétré loin dans mon cerveau, y vrillant une sorte de certitude : il connaissait VRAIMENT l'avenir… c'était totalement irrationnel, mais cela venait de s'inscrire dans ma tête. Il vivait ailleurs, c'était l'évidence. Il représentait un danger, sinon je n'aurais pas ce froid en train de me pénétrer alors que nous sommes en pleine canicule. Cependant je restais immobile, comme figé.
Il continua à travailler sa toile, les nuages sombres éclairés par la lune, comme si de rien n'était. Puis il se mit à parler, sans vraiment s'adresser à moi, comme un monologue qui sortait de lui.
— Voilà ! C'est bientôt terminé. Je savais que cela arriverait. Cette effroyable tempête qui emportera tout. Dont on se souviendra dans les siècles à venir. Le commencement de la destruction d'un monde. Je le sais maintenant, je le vois, je l'ai sorti de moi. L'avenir, l'avenir, l'horrible avenir…

J'avais devant moi un fou. Un illuminé. Cela existait donc encore les prophètes de malheur ? Un spécimen était sur la plage dans ce bel après-midi ou le soleil dardait. Bien sûr, les médias s'inquiétaient : plus de cinq mois qu'il n'était pas tombé une seule goutte sur le pays et au-delà. Pas un seul nuage dans le ciel. De mémoire d'homme on n'avait pas connu une aussi longue canicule. Mais bon ! Les choses finissent toujours par s'arranger.

C'est alors que l'homme au chapeau, maigre, teint blafard, se tourna vers moi et il me fallut de nouveau supporter son terrible regard.
— Aimeriez-vous que je fasse votre portrait ? Votre portrait dans l'avenir ?
— Non ! Ça jamais ! Ma réponse avait jailli spontanément avec une voix forte et mon corps s'est instantanément reculé de quelques pas en arrière.
Je ne voulais pas me voir mort. Mais pourquoi cette pensée me traversa soudain ? Pourquoi mort ? J'étais jeune et en parfaite santé. Je n'allais quand même pas croire ce fou et penser qu'il pouvait prendre pouvoir sur moi ! Mais force était de constater que je commençais à accorder du crédit à ses propos.

Alors je me suis enfui. J'ai couru dans le sable, remonté sur la digue. Je me dirigeais au hasard, n'importe où, de rue en rue. Il n'y avait personne dans les rues. Normal sans doute, il faisait tellement chaud, tout le monde tentait de se rafraîchir derrière ses volets fermés. Mais quand même, aucune voiture climatisée ne circulait.

J'ai couru, couru encore, sans m'arrêter comme un fou. Voilà c'est cela : comme un fou !
 Soudait je m'écroule, la gorge sèche, le gosier en feu. Tourné sur le dos je regarde le soleil qui sembe grossir. La chaleur s'intensifie.

*


Après ? Je ne me souviens plus très bien. Non je n'ai jamais revu l'homme au chapeau. Oui, les orages tonnent et grondent depuis un mois sans s'arrêter. La pluie est diluvienne, jour et nuit. Le niveau des eaux ne cesse de monter. Nous nous sommes réfugiés au cinquième étage. L'eau est maintenant à la hauteur du quatrième. Il nous reste juste quatre boîtes de conserves.

Dans ma tête,  je peins l'avenir.


lundi 9 décembre 2019

Voir, c'est différent de voir


Sur cette plage étrange, je pressens des évènements surprenants se déroulant sous la lumière de la Lune
(Et ne dites rien, le TLF dit que l’on peut mettre un accent grave à « évènement » comme le laisse entendre la prononciation).
Dites nous ce que vous inspire cette inquiétante lumière traversant avec difficulté ces nuages tempétueux.
Je vais tenter quant à moi d’y lire quelque chose d’ici lundi… 






Voir, c'est différent de voir 

Venir méditer au bord de l'océan immense a toujours fait partie de mes prédilections. En particulier à marée basse, lorsque la mer se fait lointaine. On se demande alors si elle ne va pas disparaître définitivement derrière l'horizon. Je me prenais à penser qu'elle ne reviendrait pas. Elle abandonnerait l'humain qui a tendance à laisser ses empreintes détestables partout.

Ce bel après-midi d'été, j'étais là à me recueillir en méditation océanique. Le soleil dardait, sous un ciel bleu immaculé, le sable avait la blondeur des blés. L'estran reflétait le ciel bleu, là où les trous d'eau retenaient l'eau salée et les petits crustacés`; ils feraient le bonheur des mouettes et des goélands qui arrivaient en bande organisée et faisaient entendre leur appétit avec des cris de joie.

Quelques barques de pêcheurs et de plaisanciers se penchaient lascivement. Peut-être pour une petite sieste avant la nuit venue, pour alors s’y livrer à des sabbats orgiaques et des ribotes poissonnières  dont le commun des mortels ignore tout, y compris les marins.

Je n'ai pas tout de suite remarqué cet homme sur ma gauche quelque peu en retrait. Il n’était pas bien loin et de trois quarts dos par rapport à moi. Son chevalet était déployé, ses peintures sorties ainsi que sa toile. Sans quitter véritablement  ma méditation, je l'ai observé dans son mouvement créatif, d'autant qu'il portait un chapeau à large bord du plus bel effet, ainsi qu'une blouse grise tachée çà et là de couleurs vives.

Il se mit à peindre ce que je ne voyais pas. Un océan qui n'était pas le mien. Et pourtant manifestement il peignait l'océan à marée basse. qu'il avait devant les yeux.  Le même que je contemplais. Mais son monde à lui était sombre, gris, triste, verdâtre comme le sont sans doute des cadavres. Son tableau devait sentir la vase nauséabonde qui vous envahissait les narines jusqu'à la nausée.
Tout à coup il tourna son visage vers moi. Je fus saisi d'un pincement de peur. Son regard était vide. Son teint glabre. On aurait dit un crâne avec chapeau, sortant directement de son bocal à formol.

Une phrase de Frédéric Lenoir met alors revenue en mémoire :
Le regard que nous portons sur le monde n’est pas le monde lui-même, mais le monde tel que nous le percevons à travers le prisme de notre sensibilité, de nos émotions.


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Merci à Daniel Genty : La citation ci-dessus figure dans un de ses récents billets. Elle m'a inspiré ce texte.

jeudi 5 décembre 2019

grève du petit train





Par suite d'un mouvementsocio
nous ne sommes pas en mesure de diffuser l'excellentissime chronique
émise par la merveilleuse personne qui tient ce blog 
depuis plusieurs éternités.

Nous prions nos lectrices et nos lecteurs 
émérites
 intelligents et cultivés
subtils et distingués,
 remarquables et illustres,

 de bien vouloir nous en excuser.



lundi 2 décembre 2019

Pensées enfantines.







En regardant cette toile d’Harold Harvey je m’interroge.
À quoi peuvent bien penser ces trois enfants ?
J’ai bien une idée, mais vous ?
Je vous dirai lundi ce qu’ils ont d’après moi à l’esprit…




-o0o-






Pensées enfantines.

Sidonie : — Si au moins j'avais une sœur ! On pourrait inventer des jeux intéressants. Pas forcément jouer à la poupée, encore que j'aime bien. Maman m'a offert une dînette tout en porcelaine fine. C'est joli, mais jouer toute seule en invitant mes poupées et en inventant des conversations de « grandes », cela finit par être ennuyeux.
Remarquez, attendre là avec le cerf-volant, c'est pas mieux non plus. De toute façon quand je serai grande, je trouverais un homme gentil, et nous partirons ensemble très loin. Tiens, pourquoi pas aux Amériques ! ?

Gonzague : — Une fois de plus il essaie de démêler la ficelle du cerf-volant. Une fois de plus il va encore tout embrouiller et ce sera pire. Moi, évidemment, je ne dois toucher à rien. Je ne suis jamais que ce petit frère qui ne connaît pas grand-chose à quoi que ce soit. Enfin, c'est ce qu'il pense avec sa casquette vissée sur la tête. S'il savait comme il a l'air ridicule à vouloir jouer ainsi à « Monsieur je sais tout » sous prétexte que c'est la casquette du grand-père. Il sent la mort son couvre-chef. Et grand-père pourrit dans son cercueil. Je l'aimais bien grand-père, et même très fort. Mais le jour où il a refilé sa casquette au petit-fils aîné, cela a tout changé dans ma tête. Un jour je me vengerai de toute le monde. Un jour ils verront que la petite tête blonde qui semble aujourd'hui être soumise et approuver tout le monde, peut devenir un être sanguinaire.

Charles-Henri : — Je sais que je vais y arriver. Je DOIS y arriver. C'est moi l'aîné. Je me dois d'être exemplaire. Papa me l'a toujours dit : Tu es responsable de ta sœur et de ton frère. Quand je ne serai plus là, et crois-moi cela ne va pas tarder, c'est toi qui reprendras les usines avec ton oncle Firmin. Tu le considéreras comme un second père. Tu veilleras à ce que ton petit frère réussisse dans ses études. Quant à ta petite sœur, je te charge de lui trouver un bon parti. Tu n'auras qu'à demander conseil à l'oncle Firmin. Veille aussi à ce qu'elle devienne une épouse dévouée,  obéissante à son mari et bonne mère de famille. Quant à toi, nous avons pris la décision avec ta mère : tu épouseras la fille des Demongeron-Duplaisir. C'est une fille soumise, malléable et déférente. Elle est parfaitement éduquée, il n'y aura pas de problème.

*

En ce temps-là,  la campagne était belle, la journée ensoleillée. C'était le plein été. L'avenir aurait pu être prometteur, dans cette nature aussi simple que luxuriante dans sa beauté ordinaire. Le calme environnait la douceur. Les usines n'avaient pas encore tout envahi. Le brouillard gris des pollutions était alors une chimère.
Tout aurait pu être aussi parfait que dans le meilleur des mondes.
Harold Harvey s'était installé en Cornouailles, entre campagne et petite montagne.

Chaque jour il peignait des enfants. Pas les siens, ceux qu'il espérait que sa femme Gertrude lui ferait un jour.

dimanche 1 décembre 2019

La face cachée d'AlainX


Reconnaissez qu'avec un tel titre, il y a de quoi attirer du monde !
J'aurais pu ajouter que ce serait des révélations de « cash investissement » par Élise Sucette. Mais cela aurait peut-être fait un peu trop !

Il s'agit de quelque chose que je n'ai pas encore osé aborder ici malgré les années. Peut-être, çà et là, ai-je fait une vague illusion. Mais sans plus. Je pratique de manière plutôt solitaire. Il faut me comprendre, ma compagne de vie n'est pas une adepte de la chose.
Décemment, je ne vais quand même pas la forcer.

Dans mon enfance il n'aurait pas pu en être question. Chez moi on n'aimait pas ça du tout. Bien sûr depuis les mœurs ont évolué, et aujourd'hui j'en connais plus d'un qui pratique, et même totalement ouvertement.

Alors voilà : en secret, je fréquente Ahmad Jamal. Oui, je sais il va avoir 90 ans ! En plus il est noir, et il s'est converti à l'islam. Lui il a commencé à l'âge de trois ans. C'est son oncle qui l'a initié. Depuis il n'a pas arrêté. Il met ses doigts partout…


J'espère que vous ne m'en voudrez pas, et que vous comprendrez.


lundi 25 novembre 2019

Vésanie

Chez « le goût », cette semaine on est censé déambuler dans le 16e.


Quelque chose m’est suggéré en regardant cette toile.
Mais vous ? Que vous dit cette toile ?
Si voulez bien faire ce « devoir de Lakevio du Goût », commencez-le par cette phrase « J’ai arpenté pendant plusieurs jours le XVIème arrondissement, car la rue silencieuse bordée d’arbres que je revoyais dans mon souvenir correspondait aux rues de ce quartier. »
Et closez le par « Ce fut un chagrin désordonné. »


-0o-





Vésanie

J’ai arpenté pendant plusieurs jours le XVIème arrondissement, car la rue silencieuse bordée d’arbres que je revoyais dans mon souvenir correspondait aux rues de ce quartier. C'est du moins ce qu'ils m'ont dit quand… quand quoi d'ailleurs ?
Était-ce bien ce quartier cependant. Pour se souvenir d'un lieu, ne faut-il pas au moins y être allé une fois ? Certes, je connaissais Paris, n'est-ce pas là-bas qu'il y a un Arc de Triomphe et une tour métallique, d'une hauteur certaine ? Mais  cette peinture représentant le 16e arrondissement, prétendent-ils, cette femme, qui plus est sous la neige,  en hiver donc ?. Or l'hiver je ne vais pas à Paris. Alors peut-être était-ce à Caen, mais quand ? Quand les poules auront des dents répondait ma mère. Quand passent les cigognes prétendait mon père. Alors c'était sans doute à Strasbourg. Y a-t-il des arrondissements à Strasbourg ? Sont-ils 16 à s'aligner le long de la frontière, de la réserve naturelle de l'île de Rohrschollen à l'Etang de Leueesheim ?

J'en étais encore à me poser toutes ces questions, lorsqu'on sonna à la porte. C'était elle. Dans son manteau rouge, bottée, et cet éternel sac à la main. Je ne voyais que sa chevelure d'ébène et ses yeux bleus. Dehors il neigeait, je ne m'étais point trompé sur l'air du temps. J'aurais préféré de la brume,  laquelle aurait justifié probablement celle qui encombrait mon cerveau.
 Je me fais vieux.

Mais où étais-je finalement ? Là-bas ou ici, hier ou aujourd'hui. Cette année ou une autre. Étions-nous encore en guerre ? Paris brûle-t-il ? L'autre jour ils m'ont affirmé que l'expérience allait bientôt se terminer. J'avais accepté de servir de cobaye sur les effets à long terme de ce qu'on nous avait inoculé dans les camps. Je ne me souvenais de rien. Sauf elle. Je l'appelais mon chaperon. À cause de ce manteau rouge qu'elle arborait à chacune de ses visites. On m'avait fait comprendre que j'évoquais sans doute un conte de l'enfance.

Elle déclara : je suis la remplaçante, et je viens pour la première fois. Ce sera pareil qu'avec Madame Yvette. Je m'occupe de tout. Pourtant elle avait ce manteau rouge depuis des années.

Y aura-t-il un jour quelqu'un à qui je pourrais tout raconter ? Jusqu'au bout ? La première fois j'ai cru que mon récit était compréhensible. Quand j'ai réalisé, en voyant dans leurs yeux cette sorte de compassion attristée dans laquelle  apparaissait clairement l'immense distance qui  me séparait d'eux de manière définitive, je me suis mis à pleurer.
Ce fut un chagrin désordonné.



jeudi 21 novembre 2019

De la solidarité.


Il existe une solidarité « en creux », une « solidarité contre ». Elle est assez fréquente. Il ne faut pas faire de gros efforts pour trouver « un ennemi commun », s'unir contre lui, le combattre, et si possible l'abattre…

Quelques leaders construisaient « les unions sacrées ». On partait alors au combat, la fleur au fusil. Cela ne ferait pas un pli : la victoire en chantant ! Peu à peu on oubliait les victimes des combats, les morts, les estropiés les gueules cassées, les dévastations, puisqu'on  construisait, c'était tellement clair, un monde meilleur. Mais comme au final on n'y parvenait pas il y avait toujours un ancien pour déclarer : « Ce qui nous manque, c'est une bonne guerre ! ».

Aujourd'hui, la merveilleuse modernité des rézosocios offre l'extraordinaire possibilité des « solidarités contre », il n'y a qu'à cliquer pour les ramasser. Le rassemblement est permanent, des toujours mécontents, de tout, quoi qu'il en soit, qui réclament les grands changements à condition de ne toucher à rien du tout de ce qui les concerne personnellement. Je suis pour l'abolition de tous les privilèges : sauf les miens ! (Et les privilèges de mes enfants et petits-enfants, bien évidemment, je suis un citoyen responsable tout de même !).


Il existe une solidarité « féconde », une « solidarité pour ». Elle est moins visible. Dès lors on pourrait la croire peu fréquente. Elle ne passionne pas les fanatiques des rézosocios, quoi que quand même, ils sont toujours prêts à une compassion cliquable. 
D'ailleurs, chaque jour, « change.org » nous invite à signer une pétition. C'est très simple, il n'y a qu'à cliquer. Solidarité gratuite et sans engagement. (Certains ont vraiment trouvé de superbes filons…).
Mais c'est le seul petit doigt qu'ils vont bouger, celui qui appuie sur la souris de l'ordinateur, ou sur l'écran de la tablette ou du Smartphone. Et juste après on écoute de la chansonnette ou du rap sur YouTube, parce qu'il faut quand même se changer les idées de temps en temps.

La solidarité féconde est faite de gens qui agissent dans le concret quotidien. Ils n'ont pas le temps de bavarder sur les rézosocios. Ils sont dans la rue, mais pas pour manifester, c'est pour rendre des services, se dévouer (mais oui, ce sont eux, ces cons qui se dévouent…), font les gardes de nuit, veillent les malades et les mourants, soignent les migrants, et toutes ces petites choses complètement sans intérêt aux yeux de ce qui dissertent devant leurs écrans.
 Comme moi en ce moment.


Nos incohérences humaines trouvent toujours leurs raisons d'être.

lundi 18 novembre 2019


Ce Lundi ça se passe comme ça pour 

(parce que la France a perdu Poulidor…)




J’aimerais que vous me racontiez quelque chose qui parle de vélo.
J’espère que ce tableau de Miki de Goodaboom vous inspirera.




Faut que je vous parle de cette époque-là

— Évidemment que je m'en souviens, on n'oublie pas ce genre de souvenirs d'enfance. Même si c'était il y a longtemps. En ce temps-là, on était inséparables : moi et Francis. Comme les doigts de la main. Et puis il y avait les deux autres, Firmin et Fernand, des cousins, qui s'étaient souvent acoquinés avec Sébastien pour faire des tours pendables aux fermiers du coin.

Mais le jeudi, c'était sacré on partait à vélo battre la campagne avec la fille du facteur. Il fallait gentiment demander la veille au soir la permission d'embarquer Paulette. Il était sympa le facteur avec sa grosse moustache et sa casquette vissée sur le crâne. Il ne disait jamais non. Il avait confiance, et il avait raison. On n'y pensait même pas en ce temps-là. Enfin pas vraiment, mais quand même certains d'entre nous, dont moi, je l'avoue, on faisait parfois « nos manières » pour attirer l'attention de cette jolie brune « dont j'aimerais voir la lune », comme gloussait Sébastien avec une espèce de rire gras dans la gorge et des yeux gros comme des ronds de flan.

La tradition était d'aller jusqu'à la rivière pour dégoter des sauterelles et des grenouilles que, l'été venu, on entendait croasser de loin. Pendant que les potes cherchaient les batraciens, je restais juste à côté de Paulette qui en avait peur. Alors je m'approchais d'elle le plus près possible pour respirer les senteurs magiques de sa chevelure. J'hésitais à lui prendre la main, j'avais autant peur qu'elle ne la retire brusquement, que d'être surpris dans ma tentative par un des autres ce qui aurait certainement rompu le charme de nos camaraderies.

Quant à mon père, pragmatique, il ne faisait que me dire du bien de Francis dont il aurait aimé que je sois encore plus proche. J'avais bien compris ce qu'il avait dans la tête. Je devais servir de faire-valoir. Mon père rêvait de promotion dans l'usine du père de Francis. J'ignore s'il en était vraiment capable. Je l'admirais beaucoup comme papa, et il semblait apprécié comme ouvrier, d'après ce que l'on disait, mais était-il capable de passer contremaître : telle était la question. Et puis c'était des affaires de grands, pas la mienne.

. Est-ce que Francis te parle parfois de Raymond, son papa ? 
Cela devenait lancinant la question de mon père à laquelle je ne savais que répondre.
La seule chose que je savais c'est que son usine se développait. Il fabriquait des poulies de plus en plus complexes et sophistiqués et même innovatrices, paraît-il.
Il faisait fortune le père de Francis. Si bien qu'on l'avait surnommé « Poulie-d'or ». Surtout des jaloux qui l'appelaient comme ça par derrière, alors que par devant ils mangeaient dans sa main, avec des oui Monsieur Raymond, bien Monsieur Raymond, d'accord Monsieur Raymond. Des vrais faux-culs.

— Vous voulez savoir si c'est vrai ? Eh bien oui, c'est vrai, j'ai épousé Paulette, parce que quelques années après nous avons (comme ils disent) « fauté » dans le champ de blé du père Lafleur. Ça s'est passé comme une lettre à la poste, (plaisanta après coup son père facteur). Mais à l'époque ce ne fut pas la même chanson lorsqu'il vit le ventre de sa fille s'arrondir. Il a fallu régulariser pour pas avoir la honte dans le village.

C'était il y a 45 ans ! On est toujours ensemble. On a eu des enfants, et aujourd'hui un de nos petits-fils vient de recevoir le prix Marcel-Bergereau, la célèbre course cycliste de Saint-Georges des Coteaux.



Quand à « Poulie-d'or ». Tout le monde l'a oublié. Sauf nous, les potes d'antan. Francis, l'héritier de Raymond, a vendu l'entreprise aux chinois. Il paraît que Raymond serait décédé. C'est bien possible. Il aurait eu quel âge déjà ?
 Ah ben oui, au moins....

*
Avec un remerciement posthume à Monsieur Yves Montand.

lundi 11 novembre 2019

Spéculations




Chez Le Goût, cette semaine, il s'agit de se débrouiller avec un tableau de Degas, qui est actuellement à L'Opéra.
Enfin, pas vraiment, puisque c'est au musée d'Orsay... qu'il est à l'Opéra. Comprenne qui peut.
Cela ne semblait pas facile. Mais un détail m'a donné une idée. À vous de voir  !


-o0o-



Spéculations

— Dis-moi, est-ce que tu connais David ?
— David Hallyday ? Oui bien sûr que je le connais, sang pour sang !

— Non, je te parle de néoclassique.
—  Tu veux dire le genre pompier  ?

— Oui, Louis David, par exemple.
— Jean-Louis David ? Le coiffeur expert de mes cheveux ? Celui qui a coiffé Kim Novak dans « sueurs froides » ?

— Je ne te connaissais pas aussi people ! Moi je te parlais de Jacques Louis David, célèbre peintre, l'auteur de la légendaire toile, « la mort de Marat ». Une photo du tableau figure dans n'importe quel livre d'histoire qui évoque la période révolutionnaire.
— Bien sûr, je vois ce dont il s'agit. Mais pourquoi tu me parles de ça devant cette toile de Degas : Cette femme en train d'essuyer son pied, sans savoir si elle l'a pris vraiment ?

— Degas avait le fantasme du pied. Il a fait une palanquée de tableaux où des femmes à poil prennent leur pied ! Probablement qu'il n'a jamais su les aider à réussir ça au lit.
— Admettons, mais quel rapport avec l'assassinat de Marat ?

— La baignoire, mon pote ! La baignoire ! C'est celle de Marat. Elle s'essuie le pied avec le turban qu'il avait sur la tête. Je tiens la vérité d'un historien célèbre, Decaux !
— Jean-Claude Decaux ? C'est pas un historien, c'est un type qui fait des abribus !

— Mais non, Alain Decaux, qui dans ma jeunesse nous racontait toutes sortes d'histoires célèbres et croustillantes à la télévision, avec Stellion Lorenzi. Mais je sais de source peu sûre qu'il a refusé de révéler que Degas avait racheté la baignoire de Marat et qu'il l'utilisait avec ses modèles nues dans la série : mes selfies de salle de bains ! Va voir sur Pinterest !

— Tu sais que tu ne vas pas bien ? Mais pas du tout alors ! Cela remonte à quand ta dernière visite chez ton psychiatre ? 

vendredi 8 novembre 2019

La visite.




Texte écrit pour l'atelier d'écriture Kaléïdoplumes.
Il fallait placer cette phrase, qui aurait été prononcé par Marie Laforêt, décédée il y a quelques jours.

« Le bonheur est un métier, il s'apprend »




La visite.

C'était peu de temps avant Noël. Il y a bien longtemps, bien des années probablement. 

Durant cette période, on le voyait tous les soirs, il arrivait par le Nord en poussant une charrette éclairée par quelques lampes tempêtes à pétrole. Il était vêtu d'une sorte de houppelande jaune. S'il venait ainsi du village d'à côté, situé à quelque 8 km, marchant dans le froid, sous la bise glaçante qui s'infiltrait jusqu'entre les côtes au risque de refroidir le cœur, je me disais qu'il devait avoir un courage extraordinaire.

Il avait une voix tonitruante qui sortait de derrière une longue moustache :
— « Marchand de bonheur !… Qui veut du bonheur ! … Achetez mes petits bonheurs pour pas cher ! »

Il avançait lentement, espérant que s'ouvrent fenêtres et portes pour l'accueillir malgré le froid.  Hélas la plupart du temps les gens restaient calfeutrés bien au chaud chez eux. Peut-être qu'ils avaient déjà leurs petits bonheurs à domicile. Peut-être qu'ils en avaient acheté un les années précédentes et qu'il avait fini par faner sur la cheminée.
Tout le monde ne sait pas comment se comporter avec un petit bonheur. Le bonheur c'est un métier, il s'apprend, savoir en prendre soin est tout un art que malheureusement on n'enseigne pas dans les écoles.

Ce soir-là il est passé devant ma maison. À l'époque, il y avait bien longtemps que je n'étais pas sorti de chez moi pour ramasser un petit bonheur sur le bord d'un fossé. Vous savez, ces petits bonheurs sauvages qui poussent là où coulent les eaux usées, où ça sent mauvais, où parfois les rats d'égout s'en donnent à cœur joie en boulotant les petits bonheurs qui viennent d'éclore.

— « Hé ! Monsieur ! Arrêtez-vous  ! Entrez donc chez moi je suis amateur de votre marchandise ! »

On a longuement discuté. C'était un homme passionnant. Il avait les yeux bleus qui brillaient. Je lui ai préparé un grog, par ce froid c'était bien normal. Il m'a raconté ses aventures avec un talent de conteur que je n'imaginais pas. Il parlait avec une voix grave mais très douce en même temps. Il me faisait penser à mon grand-père, si chaleureux et tendre, que je le chérissais tout particulièrement. Hélas il était mort depuis. C'est comme s'il avait su le faire revivre, car ce grand-père savait lui aussi raconter des histoires que j'écoutais émerveillé avec des paillettes dans les yeux. 
Quand il m'a fait comprendre qu'il allait partir, je lui ai demandé combien je lui devais pour ce petit bonheur qu'il venait de m'apporter.
Il m'a répondu :
— « Ce soir ? Rien du tout ! C'est bientôt Noël, non ? »

*

Ce texte m'a été inspiré par la chanson de Félix Leclerc « le p'tit bonheur »

lundi 4 novembre 2019

C'était au temps…







C'était au temps…

— Alors, matricule 127, Est-ce que tu te souviens ? Cela a beaucoup changé, depuis le temps, mais je t'assure que c'était ici.
Le morceau de bâtiment qu'on aperçoit derrière l'entrée délabrée, c'est là que nous étions, j'en suis persuadé.

— Tu sais, à mon âge, j'ai un peu perdu la mémoire, et plus qu'un peu d'ailleurs. Ça ne me dit rien. C'est possible. C'était quand même il y a vachement longtemps ! C'était même bien avant « Les Événements » !

— Matricule 127 ! Tu avais une excellente mémoire d'éléphant (cette espèce disparue). Ne me dis pas que tu te souviens de rien, je te croirais pas.

— Je me souviens d'un bâtiment tout blanc, avec des fenêtres étanches, un sas pour l'entrée, et de l'air contrôlé et dépollué. C'était ce que l'on faisait de mieux. Et là tu m'amènes devant une ruine. Comment veux-tu que je m'y retrouve !

— Tu as parfaitement raison, matricule 127, à l'époque c'était ce que l'on faisait de mieux dans le genre. Un bâtiment gouvernemental ultra sécurisé. On a travaillé là 10 ans sans sortir. Il faut dire que, question confort, on ne pouvait trouver mieux nulle part. Tiens, je me rappelle du slogan de l'époque qui faisait florès : « Sauver la planète ! ». Quelle époque quand même ! On y croyait ! C'est fou quand on est jeune tout ce à quoi on peut croire !

— Ah oui ! Maintenant je me souviens. Si je ne me trompe pas cela s'appelais « Ministère de l'environnement ». Au temps où on pensait qu'un ministère d'un petit pays d'Europe pouvait influer sur les tempêtes, les tornades, l'extrême pollution, la qualité des eaux et de l'air. J'en passe, et des meilleures !


— Et bien voilà, matricule 127, je suis heureux que tu retrouves tes facultés cybernétiques. Je commençais à m'inquiéter, tu es quand même un humanoïde de 14e génération. On va rentrer maintenant, le couvre-feu s'applique à tous, même à toi camarade humanoïde. De toute façon on a du travail à l'intérieur pour terminer la mise au point des humains génétiquement modifiés. Grâce aux bébés d'élevage, on est sur le point d'aboutir. Les humains vont pouvoir se nourrir de pesticides en gélules sans attraper de maladies. Et si on avance pas assez vite dans le projet les mecs de chez Monsanto vont encore une fois nous taper sur les doigts…

jeudi 31 octobre 2019

Parfois...




Parfois, il pose cette question : Qui es-tu Alain ? Qui es-tu vraiment ?
J'ignore sans ignorer qui est ce « il », peut-être moi, ou pas.

Parfois, il se dit qu'aucune réponse n'existe.
« Vous pouvez répéter la question ? »
Inutile. En particulier le « vraiment ».
Photo du net

Parfois il se sent être,
parfois il se sent absent à lui-même, 
parfois il est parti ailleurs, vers les contrées englouties des passés révolus, ou vers ces lointains sans existence que son imaginaire lui propose.

Parfois il est l'intense Présence, la densité extrême, la pesanteur de l'être qui lui manifeste la force, comme une sorte d'invincibilité fragile.
Parfois il est l'infinie tristesse de la dérive d'une barque qui prend l'eau.

Parfois il est luciole parce que certains prétendent qu'ils l'ont vu briller dans la nuit et ainsi retrouvé le chemin.
Parfois il est « capitaine, mon capitaine » parce qu'il croit avoir aperçu le phare ultime lorsque le vent de l'audace a dissipé les brumes de la peur. Mais ce n'est que sa lueur entrevue au-delà de l'horizon.

Qui es-tu, Alain ?

Rien que pas grand-chose, mais tellement déjà dans le possible.

vendredi 25 octobre 2019

La photographe




Le Goût ne proposant pas de devoir pour lundi, je suis parti chez Olivia Billington
qui propose d'écrire un texte avec des mots imposés

tapis – parking – araignée – avalanche – port – bouteille – bulle – préférence
Comme j'aime compléter d'un support photographique, j'ajoute une photo de mon cru.






La photographe

C'est toujours la même chose, il faut que Madame se fasse remarquer. Ce jour-là elle avait décidé qu'on irait de nouveau passer la journée sur le port. Je n'étais pas trop partant. C'était la pleine saison estivale, et comme d'habitude le parking allait déborder de bagnoles. On ne trouverait pas à se garer.
Évidemment, elle a encore remis les choses sur le tapis, comme quoi j'étais casanier, que je vieillissais, préférais rester tranquillement dans le jardin à me tourner les pouces en regardant les araignées tisser leurs toiles.
Bref, qu'elle a maugréé, : — Monsieur ne pense qu'à se coincer la bulle !

C'est toujours la même chose, je suis responsable de tout ce qui ne va pas. Elle a toujours une avalanche de reproches à me déverser sur la tête, en prenant ses grands airs, comme si systématiquement c'était elle qui devait présider à tout, toujours et partout. Autant vous le dire tout net : j'en avais marre !

Comme d'habitude, j'ai cédé. On a quand même trouvé une place pour garer la DS. Et comme il faisait chaud, j'ai proposé de boire une bonne bouteille à la terrasse du bistro où on avait quand même nos habitudes. Que nenni : plutôt que boire un coup,  Madame avait une préférence pour faire de la photo. Elle avait embarqué son attirail.
Et voilà t'y pas qu'elle se fout à plat ventre pour photographier je ne sais trop quelle saloperie qui flottait à l'entrée de la passe, alors que la marée montait. Elle avait l'air totalement ridicule, avec son gros cul et j'ai pensé : j'espère que son appareil photo va lui tomber des mains, et s'engloutir dans la flotte. De toute façon la plupart de ses photos sont toujours ratées. Il n'y a qu'elle pour prétendre : « c'est de l'artistique ! ». 
C'est de la crotte, voilà ce que c'est !




lundi 21 octobre 2019

Morceaux de vie






Que fait-elle là, qui semble isolée du groupe ?
Elle semble penser à autre chose.
Mais à quoi ?
Peut-être le savez-vous.


-o0o-








Morceaux de vie

Il nous appelait « la bande des quatre ». Il est vrai que nous étions assez inséparables. Sophie, Ludivine (qui n'était pas de la Rochère, heureusement), Mélanie et moi. Nous étions simplement des copines de bureau dans une grande agence immobilière. On était payé à la commission, et croyez-moi, il n'y a pas que chez Stéphane Plaza qu'on engrange du blé à tous les étages. Le mois dernier, je me suis quand même fait 5000 € de Comm. : tir groupé de vente d'appartements. Les trois autres étaient vertes ! C'est pas pour dire, mais je suis la meilleure des négociatrices.

Ce midi on doit fêter ça « chez Marcel », le resto où on a nos habitudes. C'est moi qui régalerai, question de « cohésion du groupe » comme dirait le patron !
Ludivine, comme d'habitude, n'arrête pas de me poser des questions sur ma méthode de négociation. Elle a toujours cru que c'était une question de méthodologie. Mais non, ma belle, une question de feeling et de physique. « J'en dégage » plus que toi, c'est tout ! Déjà, tu perdrais quelques kilos… Mais je n'allais pas lui dire cela. Je l'aime bien Ludivine les deux autres aussi d'ailleurs.

On vient de franchir l'énorme porche qui permet facilement de passer de la rue des Cendriers au boulevard Mégaud. Grâce à la passerelle on arrive plus vite « chez Marcel », notre QG repas, sans devoir faire le tour par le pont des Six Gares. Et sur la passerelle, la vue du fleuve est splendide.

C'est alors que je l'aperçois. Heureusement il regarde les façades d'en face. Je fais un pas en arrière pour que les trois autres me cachent et m'abritent en quelque sorte. Il n'est absolument pas question qu'il me voit. Ça suffit comme ça !

Malheureusement, je ne peux cacher l'émoi qui me saisit. Mon cœur se met à battre la chamade. J'essaye de me donner une contenance. Je fixe mon regard sur le sol et remonte mon écharpe sur le cou. Évidemment, Ludivine va penser que je fais la gueule d'un seul coup.

Et voilà ! Tu crois l'avoir oublié. Mais rien du tout. Ce type tu l'as encore dans tout le corps, dans les pores de ta peau, le ventre et ailleurs. Ce n'est pas pour rien que tu l'appelais « Mon Sorcier ». Tu vas finir par y croire aux envoûtements. Cela fait six mois que tu ne l'a pas vu. Et ça repart. Tu ne pourrais même plus dire qui exactement a quitté l'autre. Ce fut tellement compliqué dans l'intensité, dans les mots, les cris, et cette passion dévorante qui revenait sans cesse. Fusions et rejets, parfois plusieurs fois en 24 heures. Ne me dis pas que tu as oublié l'épuisement et le délabrement dans lequel tout cela t'a laissée.
Folle comme tu es, tu serais bien capable de recommencer. Retourner au malheur.

***

C'était moi qui les appelais « la bande des quatre ». Moi, le photographe de l'agence immobilière. Moi qui n'en pouvais plus de ma timidité, de ne pas oser lui parler. J'aurais tellement voulu lui faire partager ma persuasion qu'elle était la femme de ma vie. Mais elle ne pensait qu'à son Sorcier ! Ce jour-là je rentrais à l'agence et je les ai croisés toutes les quatre. Et l'autre là, « le Sorcier » avec sa barbe et son bonnet.
J'ai fait cette photo. Je n'ai même pas fait attention qu'il y avait des gouttes de pluie sur l'objectif. J'ai instantanément compris ce que vivait Ludivine. Quand c'est la femme de votre vie, vous devinez tout, même si elle l'ignore.
Alors, peu de temps après, j'ai quitté l'immobilier et travaillé pour Magnum, en grand reportage, sur les terrains de guerre du monde. La recherche de l'oubli.
 Je repense parfois à Ludivine. Parfois ? Soyons honnête, j'y pense très souvent. Certainement qu'elle a fini par faire un ou des enfants.
 Probablement qu'elle est grand-mère à présent…

J'ai toujours la photo, chez moi, dans un cadre.