Lorsque l’homme grimpait à la corde à noeuds dans les greniers de sa mémoire, ou même lorsqu'il descendait en rappel dans les abysses de celle-ci, il retrouvait des souvenirs de l'enfance baignés dans les lueurs arc-en-ciel de son bonheur de gosse qu'il n'avait cessé de répandre autour de lui, malgré les corbeaux noircissant ses cieux, et bien qu'il ait lui-même vécu par ailleurs des désespérances, tels des trous noirs où tout est appelé à disparaître éternellement.
Les bonheurs indigo, le bonheur arc-en-ciel, créaient des ponts entre les horizons contrastés des adultes préoccupés par des problèmes d'adultes. L'arc-en-ciel n'est jamais éphémère dans l'univers de l'enfance.
Les joies jaunes, les plaisirs violets, l'allégresse verte, la jubilation orangée, l’enchantement rouge, la volupté bleue, que l'on pouvait apercevoir dans les irisations des gouttelettes d'étoiles de rosée, n'arrivaient pas jusqu'à la rétine des adultes, trop occupés à chercher sous la table de travail, dans l'obscurité, avec une et lampe de poche, les petites miettes de griserie temporaire qu'ils avaient malencontreusement balayées d'un revers de main. Ils tentaient de les saisir au bout de leurs doigts mouillés de la sueur des travailleurs. Il fallait sur ces terres arides de l'incessant labeur, ramasser les miettes de ce qu'ils croyaient être le sommet de la félicité accordée aux gens sérieux.
Lorsque l’homme ouvrit le quatrième tiroir à gauche du semainier oublié dans le grenier des souvenirs pénibles, rejaillit ce jour où le père avait plaqué sur sa joue cinq doigts dans un bruit sec auquel s'était ajouté un commentaire explicatif : — « Tu l’as bien méritée ! » Son mérite fut d'avoir tenté, vainement, de dérider le front de ce père que des années de vaines préoccupations pour l'avenir allaient finalement amener à la tombe. Cet acharné du travail s'était certainement évertué au long de la sainte journée à creuser un peu plus sa ride du lion, en sorte qu'il lui fallait rugir. Tandis qu'il parlait avec sa femme de cet insoluble problème, qui était certainement celui du siècle ; pour les distraire tous deux de leur préoccupation majeure, et qu'après tout le soir il faut savoir penser à autre chose, le fils se mit à chanter l’air célèbre de l’opérette Dédé, vue en famille : « Dans la vie faut pas s'en faire, moi je ne m’en fais pas, ces petites misères seront passagères…. » Le gamin ne poursuivit pas plus loin sa chanson. La main du père avait donné le coup de cymbale final.
Les jeunes comiques sont de grands incompris dans leur art de la dérision. Dérider par dérision, c'était pourtant une chouette idée.
Maintenant que l’homme approchait du commencement de la fin, il s'autorisa à penser qu'il avait toujours détenu en lui la capacité de mettre au monde un certain bonheur. L'accoucheur n'est pas l'accouchée, mais son aide peut-être précieuse. Mais en ce temps-là il n'avait pas l'art et la manière. Simplement quelques balbutiements inacceptables et d'ailleurs largement inadaptés, ce que lui confirma la douleur sur la joue. Il n'empêche, l'intention y était. Offrir un peu de bonheur par amour juvénile.
Plus tard il apprendra le chemin étroit, parfois escarpé, toujours passionnant, tantôt entouré de petites fleurs odorantes et multicolores, tantôt boueux et nauséabond, au point d'en être décourageant. Le chemin qui mène au bonheur et au partage du bonheur. Ce chemin rempli de petits bonheurs, de petites victoires, de grandes batailles, d'armistices renouvelés, et d’un traité de paix au final.
Plus tard encore, il apprendra que le père en question avait toujours regretté son geste. Il l’apprendra de sa bouche du père retraité, qui avait vu des milliers et des milliers d'hectolitres d'eau passer sous les ponts de son existence, dont il pouvait être fier. L'homme découvrira alors qu'il avait depuis longtemps pardonné ce geste, l'avait rangé dans sa mémoire, dans cette grande armoire étiquetée : « à ne jamais reproduire en tant qu'adulte ».
L'étonnement est une chose étonnante. L’homme avait cru que ses semblables étaient inlassablement et très concrètement en quête de bonheur. Mais non. C'est incroyable le nombre de personnes choisissant délibérément de ne pas emprunter le chemin, pourtant généreusement offert, et même balisé comme il se devait.
— Quoi ? Un chemin de bonheur ? Mais vous n'y pensez pas ! Ce n'est pas cela la vie. Soyez réaliste que diable ! Regardez donc autour de vous les malheurs du monde ne cessent de croître. Moi, Monsieur, je suis quelqu'un de pragmatique. Je ne crois que ce que je vois. Et je ne vois pas le bonheur autour de moi. Et d'ailleurs ceux qui se disent être heureux, sont soit des menteurs, soit des illuminés. Quant à moi je n'aurai pas l'outrecuidance de chercher à être heureux dans un monde voué au malheur à tout jamais. Question de solidarité avec les morts vivants de la planète.
L'homme se serait bien lancé à leur dire que si, autour de soi, des gens heureux de leur vie quelque soit la condition qui leur est faite, on en connaissait, on en voyait. Il n'osait pas dire : — « Regardez, moi, par exemple… j'en ai traversé des épreuves que je ne souhaite à personne, et cependant… »
S'il avait été audacieux, il aurait même ajouté que le bonheur est un devoir social.
Mais non il ne disait rien.
Faut dire qu'il n'avait pas envie de cinq doigts sur sa joue.
À moins que le début d’une sagesse consiste peut-être être heureux soi-même, sans chercher à convaincre quiconque préfère décider d'y renoncer ….






