
En ces temps d’emprisonnement généralisé racontez nous une histoire de liberté récouvrée.
Théophile Grospied est un avocat d'affaires dans un grand cabinet international parisien. Dans ce métier il est à son affaire, des affaires, il aime faire. Je suis prisonnier de mon travail dit-il régulièrement. Ce n'est pas faux, il travaille à l'international, et l'international est à l'œuvre 24 heures sur 24. En conséquence Théophile dort peu, son téléphone sonne jour et nuit.
« Les prisonniers du boulot ne font pas de vieux os » chantait un célèbre Henri.
Théophile veut vivre longtemps. Il aimerait s'évader. Prendre quelques vacances. Dans une île paradisiaque, par exemple. Et pourquoi pas en bonne compagnie. Et pourquoi pas Mademoiselle Fang, avocate délicieusement discrète, mince chinoise aux yeux de jade, toujours si parfumée comme son nom l'indique. Depuis le temps qu'il rêve d'une aventure exotique. Ils iraient à Hainàn, cette île tropicale au sud de la Chine.
Un matin il tente d'en parler à Mademoiselle Fang, avec toute la diplomatie nécessaire, en insistant essentiellement sur le côté culturel du projet. Sur place il serait temps d'envisager si l'exotisme peut aller jusqu'à l'exploration de zones plus privilégiées. Mademoiselle Fang de par son éducation chinoise stricte est enfermée dans des principes tout aussi stricts. Elle décline la proposition avec de grands sourires et une fermeté tout aussi grande dans le regard.
Le lendemain Théophile Grospied affiche dans son bureau, juste derrière derrière son fauteuil à bascule, un dessin d'Albert Marquet, évocateur de calligraphie chinoise qui aurait pu symboliser l'évasion et même la fuite dans on ne sait quel véhicule bizarre mais dont la légèreté permet certainement d'être emporté très loin. Il convoque alors Mademoiselle Fang pour étudier un dossier épineux relatif à l'évasion fiscale massive d'une multinationale de renom dont ils assurent la défense et qui a l'avantage de verser des honoraires faramineux directement dans les derniers paradis fiscaux. Bien entendu, Mademoiselle Fang bénéficie également de ces petits arrangements financiers entre amis. C'est normal. Pour bien connaître les mécanismes d'évasion fiscale, les pratiquer soi-même est une méthode à la fois efficace, professionnelle et donc morale.
Alors qu'ils sont penchés ensemble sur l'épineux dossier, Théophile laisse entendre à Mademoiselle Fang qu'il rencontre désormais des problèmes de conscience à propos de toutes ces magouilles fiscales dans lesquelles il trempe. Il indique qu'elles sont d'une telle ampleur qu'il envisage de les dévoiler à la presse spécialisée, quand bien même cela déclenchera un énorme scandale. Évidemment il allait perdre sa place avec tous les avantages afférents. Il se déclare désolé de devoir emporter dans sa chute Mademoiselle Fang elle-même puisqu'elle trempe avec lui dans toutes leurs magouilles.
L'intelligence de Mademoiselle Fang fonctionne à la vitesse de la lumière. Elle indique aussitôt qu'à la réflexion des vacances exotiques serait une évasion tout à fait nécessaire pour mettre fin à la surcharge de travail qu'ils ont tous les deux.
15 jours plus tard Théophile Grospied et Mademoiselle Fang goûtent aux délices des massages dans les sources chaudes de l'île d’Hainàn, ainsi qu'à la cuisine chinoise particulière. C'est le quatrième soir qu'ils goûtent également à d'autres plaisirs aussi gustatifs que sensoriels.
Cette nuit-là Mademoiselle Fang déclare :
— Pouvait-on rêver plus belle évasion ? Sais-tu ce qui m'a décidé ? (Oui, cela fait 45 minutes qu'ils se tutoient).
— Non, je ne vois pas ! réplique Théophile avec la plus belle hypocrisie en pensant au scandale évité de l'évasion fiscale.
— C'est la calligraphie qui était au mur derrière ton bureau. C'est fou comme elle m'a donné ce désir irrépressible d'évasion… (puis avec un temps d'arrêt)… avec toi !


















