Le couple bonheur/malheur fait-il forcément mauvais ménage ?
La vie n'est jamais tout l'un ou tout l'autre. Ni horreur absolue, ni félicité éternelle. Ce couple existe immanquablement en nous. Il ne peut ni être définitivement séparé, ni se vivre dans un état fusionnel et confus.
Autre couple : corps/esprit. Un classique !
On peut être obsédé par son corps. Soit pour l'améliorer sans cesse dans son apparence et/ou ses performances ; soit l'obsession se focalise sur sa souffrance, la douleur, la maladie a en devenir hypocondriaque etc.
À l'inverse on peut être obsédé par l'esprit qui doit tout dominer, le corps compris. Vivre « dans sa tête » sans véritablement de corps, consciemment. alors le registre des ressentis est bien faiblard… on a certes quelques sensations cérébrales comme la griserie intellectuelle ou le jeu d'esprit. Mais dans le corps ? On ne ressent rien, parfois pas même la douleur. J'ai accompagné quelqu'un qui n'avait jamais ressenti les rages de dents qui auraient dû le faire atrocement souffrir selon son dentiste.
Pourtant l'esprit n'est pas ailleurs que dans le corps. Même pour ceux qui pensent qu'après la mort « il s'envole » vers je ne sais quel ailleurs inconnu…
De fait nous ne faisons qu'un, tel un couple se compose d'une seule unité, et cependant dans un couple on est deux.
Je semble dire des choses qui peuvent paraître assez banales.
Pas tant que cela. Souvent, sous prétexte d'analyse, on aime séparer, cloisonner, mettre dans des cases, enfermer la liberté de l'être.
C'est en lisant les propos du Dr Christoph André sur la méditation(*) lorsqu'elle se fonde sur la douleur et la souffrance que sont remontés en moi des souvenirs anciens, dans les premiers temps de l'attaque de polio qui me paralysait tout en me donnant de grandes souffrances corporelles. Je fus qualifié de « polio souffrante » ce qui paraît-il été plutôt exceptionnel. À l'époque évidemment j'ignorais tout de ce que l'on appelle aujourd'hui « la méditation de pleine conscience » (pleine conscience pouvant être pleine conscience de sa douleur). Je l'ignorais, mais j'ai vécu quelque chose qui y ressemblait.
Brièvement : les circonstances. Revenu chez moi après la période d'isolement à l'hôpital, et dans l'attente de l'admission en centre de rééducation, je vivais dans ma chambre d'enfant, alité ne pouvant guère bouger, douloureux, (on me « faisait de la morphine »). On me soulevait le tronc avec des oreillers, devant moi une sorte de table médicale inclinée. On y posait une bande dessinée : « Quatre aventures de Spirou et Fantasio ». Je lisais deux pages et j'attendais que quelqu'un vienne tourner pour la page suivante. En lisant je pensais moins à ma douleur. Elle revenait fortement durant l'attente. Par moment j'étais content de l'évasion que cela me procurait. À d'autres je me disais que je ne pourrais plus courir comme Spirou et j'en ressentais l'angoissant avenir. À d'autres moments encore je me persuadais que cela reviendrait, qu'à nouveau je ferai du vélo.
Je naviguais sans cesse entre mon corps et mon esprit. Et puis, quelques jours plus tard l'usage de ma main droite est revenu. Pas le bras. On a bricolé je ne sais quoi pour que je puisse avoir la main sur la tablette inclinée. « En pianotant » avec les doigts, j'arrivais à tourner la page. Quel bonheur ! Quel grand bonheur ! J'avais le corps paralysé mais je tournais les pages pour que mon esprit vagabonde. Plus tard encore j'ai demandé du papier pour écrire. Mon papa m'a prêté un de ses stylos-plume que j'enviais. Le savait-il ? S'en doutait-il ?. Comme mon bras gauche était valide, mais pas la main gauche, refermée sur elle-même, je pouvais pousser mon bras droit sur la feuille pour accompagner l'écriture. C'était pas facile, mais j'y parvenais. Oui, j'y parvenais ! Il se fait que je me suis mis à rédiger des ordonnances dans un charabia que j'inventais, par mimétisme avec le médecin comme je le voyais faire avec son beau stylo plume…
Quel bonheur ! Quel grand bonheur !
Tout allait sûrement s'arranger.
Il pouvait donc y avoir du bonheur au cœur du malheur.
(À suivre… peut-être)
(*): Le temps de méditer. Ed. L'iconoclaste/France Inter














