Pages

vendredi 29 mai 2020

Échappées enfantines

Souvent, enfant, je me suis évadé loin des prisons du quartier Rempart où les hauts murs m'enfermaient.
Il suffisait de gravir les étages jusqu'au sommet de la Tour Mansarde, en ayant pris soin de prendre sous le bras l'imagier très grand format. Ses dimensions étaient telles que seul le bout de mes doigts arrivait à se refermer sur l'ouvrage alors que j'avais le haut du grand livre sous l'aisselle. À chaque marche gravie je craignais qu'il ne tombât jusqu'au bas de l'escalier.

Ivan Generalić  peintre croate, (1914 - 1992)
Allongé sur le trop grand lit, dans la pièce froide, je me couvrais de l'édredon. Il suffisait alors d'ouvrir au hasard, de contempler la page étonnante, et en quelques instants j'étais déjà loin. La méthode était simple. Se concentrer sur un détail. Longuement. Et puis passer à un autre, si possible plus loin, ailleurs sur la page. Et là se concentrer tout autant.

Ainsi se fit l'apprentissage des voyages dans des lieux connus de moi seul. Là-bas, personne d'autre que l'inconnu, le surprenant, l'étonnant délicieux, la brillance solaire, les mystères de l'obscurité. J'ai toujours ignoré combien de temps duraient les escapades. D'ailleurs cela n'avait aucune importance. Le temps n'est rien d'autre qu'un éphémère passage entre deux intervalles d'infini.

Il arrivait parfois que les sons environnants s'amplifiaient dans mes oreilles, comme dans une immense caverne, un gouffre, un aven halluciné. D'autres fois tout bruit disparaissait. Le gouffre devenait cocon  ouateux, délivrant des mystères de relations secrètes. Il n'est pas impossible que le sommeil me prenait dans ses bras.

La triste réalité revenait aux cris de ma mère affolée, comme d'habitude.





lundi 25 mai 2020

Cocktail sur canapé.


40e devoir du lundi
Mais que diable peut-il bien lui raconter ?
Où veut-il en venir.
Qu’attend-elle ?
Que pense-t-elle de sa ballade ?
À l’instant je n’en sais rien.
Grâce à vous j’espère en savoir plus lundi sur ce que vous inspire cette toile d'Aldo Balding.
-o0o-

— Pourquoi Harold invite-t-il toujours des hommes de si peu d'intérêt ? Se demande Edwige. Il espère toujours me trouver « chaussure à mon pied » comme il dit. Je déteste cette expression nullissime. Qu'est-ce que ça veut dire ? Que je suis un produit qu'il cherche à placer en clientèle ? Et d'ailleurs pourquoi est-ce que j'irai me fourguer avec un type qui finira, par trouver que je ne suis pas suffisamment ceci, trop cela, et qu'on aurait pu quand même vivre quelque chose de chouette si au moins j'y avais mis du mien… bah voyons !

— Cette fois je crois que j'ai trouvé le type qui lui faut, songeait Harold en sirotant une tequila reposado, qu'au passage il  estima insuffisamment vieillie. Il serait temps que ma sœur se stabilise avec un homme à sa hauteur. Alessandro est tout à fait le personnage de la situation. Sérieux, travailleur, appelé à un bel avenir. D'ailleurs j'envisage, si l'affaire se fait, de le prendre comme collaborateur particulier dans l'entreprise de papa. Après tout je vais bientôt lui succéder. Il faut renouveler les équipes.

— Elle est comme Harold me l'avait décrite, s'étonna presque Alessandro. Une belle femme, élégante, à la fois chic et réservée. un peu rigide peut-être avec cette chevelure trop sage, ce visage carré au menton volontaire. Cependant elle arbore un décolleté plongeant sur une robe courte, soulignant ainsi toute son ambivalence de femme qui continue à se chercher.

— Quel prétexte je vais bientôt pouvoir trouver, s'interroge Edwige, pour échapper à cette conversation sur les banalités du temps. Je devrais me lever avec naturel, me contenter du fameux « excusez-moi » que l'on dit dans ces cas-là en faisant croire qu'on va aller se remettre un peu de rimmel, de poudre sur le nez, et faire un petit pipi. C'est fou comme nous les femmes, avons besoin d'aller aux toilettes pour se débarrasser des importuns. Au lieu de leur dire tout de go : c'est sans intérêt ce que tu racontes, trouve quelqu'un d'autre à draguer. Mais non. Jamais on n'oserait dire cela, surtout dans le milieu auquel j'appartiens, où il faut faire bonne figure et jamais, au grand jamais, proférer un « dans ton cul ! » avant de planter le zigoto.

— Je me demande si ce n'est pas le moment d'intervenir. Je vois bien que ma sœur a l'air de s'ennuyer, une fois de plus. Franchement c'est trop. Elle exagère. Elle ne réalise pas mes visées sur Alessandro. Ce garçon est brillant, si tout va bien j'envisage d'en faire à terme un associé. Ma chère sœur Edwige, ne vois-tu pas que je te prépare un avenir radieux ? Tu ne sais rien faire de tes 10 doigts. Il reste le mariage avec un bon parti comme Alessandro. Je leur laisse encore trois minutes et j'interviens pour mettre de l'huile dans les rouages.

— À mesure que nous échangeons, se dit Alessandro, cette femme attire parce qu'elle cache un secret, un vrai. J'en suis persuadé. On ne construit pas une telle façade quand on a ce regard au fond duquel se révèle une détresse qui ne peut que m'émouvoir. Est-ce que nous nous ressemblerions ? Je crois bien, il y a des signes qui ne trompent pas. Il y a chez elle, envers moi, de la distance et de la proximité tout à la fois. Comme si elle s'apprêtait à se confier, mais ne le fera nullement. Jamais. À moins que ce sois moi qui parle en premier. Qui, comme ça, ex abrupto, déclarerait : « je suis homosexuel ».
Et alors qu'elle me réponde avec autant de spontanéité libératrice : « je suis lesbienne ».


samedi 23 mai 2020

Objet libre flottant


Pourquoi j'apprécie les œuvres de Gier ? Artiste peintre autodidacte.
 Il est des questions auxquelles on ne sait pas vraiment répondre.
Peut-être parce qu'il a une approche du corps féminin qui ne le transforme pas en objet, mais invite à un autre regard, au-delà de la toile ou du support. 
Il porte sur la nudité, parfois crue, une pudeur et un respect pour ce qu'on devine de la personne. Ce qu'il en est parfois explicitement indiqué.

D'autres œuvres encore font réfléchir, y compris dans des choix animaliers.
Mais là, j'ai retenu une œuvre abstraite, dont il n'est pas coutumier, mais qui m'a emmené loin, temps suspendu, profondeur éprouvée.

Il m'a inspiré le texte que j'ai fait figurer.

J'ai hésité à inclure le texte dans l'œuvre, ce qui risque de la transformer un peu.
L'artiste appréciera… ou pas… alors je retirerai…




GIER - Objet libre flottant
48X36 cm. Technique mixte sur papier toilé. 2020. 



lundi 18 mai 2020

L'Élégante en visite




Cette femme attend, mélancolique.
À quoi pense-t-elle ?
Dans votre histoire il y aura ces dix mots :
- Bibi. 
- Légèreté. 
- Trait. 
- Tomenteux. 
- Envie. 
- Nourrain. 
- Gypaète.
- Nyctanthe. 
- Physique. 
- Nuage. 



J'habite la maison d'en face, une grande bâtisse, froide l'hiver, et froide l'été. C'est dire si l'endroit est agréable. En face, un long mur en meulières, haut de 2,50 m, long comme la tristesse, entoure la grande propriété que tout le monde appelle « Le Château »». Bien peu de gens savent s'il s'agit d'un château ou d'une ruine. Ici, à Vergougneux-les-Piconnelles, dans la France profonde des années 1930, personne ne se parle vraiment depuis des temps immémoriaux. Moi non plus d'ailleurs.
Au milieu du mur, une porte dérobée et triste. Elle n'a pas dû avoir la joie de s'ouvrir pour une visite agréable depuis bien longtemps.

Chaque jour, vers midi, une Traction Citroën 7A, qui coûte une fortune, s'arrête le long du mur et une belle Élégante   en descend, retenant son bibi d'une main élégamment gantée. Son visage a des traits fins, son rouge à lèvres est arrogant, mais le pire, c'est ce parfum entêtant à base d'essence de fleurs de nyctanthes qui se voudrait luxueux, mais qu'on respire souvent dans ces endroits mal famés, ces bordels provinciaux ou en mettant quelques sous dans le nourrain de l’entrée pour des femmes aux physiques improbables qui vous font miroiter des délices dont on vous privera sitôt arrivé en haut de l'escalier.

L'Élégante tambourine dans la porte en bois rare, secouant le marteau en métal sculpté représentant un serpent en train de muer. Puis elle se retourne et attend dans l'encoignure de la porte . L'attente est longue, presque éternelle. Le chauffeur est resté dans la voiture, n'a pas éteint le moteur. Craint-il de ne pas savoir redémarrer ? De se salir avec la manivelle si cela doit se faire ? À moins qu'il ne devine la suite qui risque d'être comme d'habitude.

Debout derrière ma fenêtre, soulevant un coin de rideau, j'observe. Longuement. Certains jours elle ne bouge pas. D'autres fois elle prend des poses. Parfois elle est d’une légèreté confondante qui pourrait faire penser à une femme de mauvaise vie. Parfois me prend l'envie de sortir, la rejoindre, l'interroger, mais je n'ose guère. Je ne suis pas d'une nature timide, mais là je  prétexte intérieurement que le côté tomenteux de l'hermine qu'elle porte autour du cou va me provoquer une crise d'asthme dont je suis fréquent.

L'attente perdure, l'Élégante  lève les yeux au ciel, aperçoit  de lourds nuages. Son regard est attiré par un vol de gypaètes, ces terribles vautours charognards qu'on appelait autrefois les Phènes des Alpes. Tout cela ne présage rien de bon !

Comme d'habitude personne ne viendra, et l'Élégante  repartira, ne laissant rien paraître sur le visage. Et moi je n'aurais plus qu'à m'interroger une fois encore. Mais voilà que tout à coup la porte s'ouvre dans un grincement lugubre. Notre Élégante  se retourne brusquement et instantanément s'affaisse sur elle-même, comme si elle était saisie d'une syncope. Fort heureusement la silhouette vêtue de noir dont je vois à peine le visage basané la retient par les épaules, l'attire vers l'intérieur de la propriété. Puis il claque la lourde porte en bois,  dont les gonds poussent un cri d'enfer.

Je sais que je devrais intervenir, peut-être alerter le voisinage, mais quel serait ma légitimité à prévenir les gendarmes ? D'ici qu'on me reproche de lorgner à mes fenêtres comme un dépravé.
C'est alors que la Traction Citroën 7A démarre dans un intense bruit de moteur surchauffé.
Je n'ai jamais revu, ni la Traction, ni l'Élégante   .

mercredi 13 mai 2020

S'en remettre… ?


Hier soir, j'échangeais au téléphone avec l'un de mes proches de ma parentèle. Évidemment on évoquait l'actualité de la pandémie. Existe-t-il des conversations sans que ce sujet soit abordé ?
La femme eut cette phrase : — « À un moment il faut s'en remettre au ciel »
Il était question de ne pas trop sombrer dans la surprotection, la méfiance de tous et de tout, et autres choses du genre. C'était une remarque générale.
Cette petite phrase m'a fait cogiter au réveil, tandis que je faisais dans mon lit quelques exercices de respiration profonde bienfaisante.

Je suis actuellement dans un dilemme de choix. Comme disent les médecins, l'analyse du bénéfice/risque. Vais-je reprendre ou non mes séances de kiné ? Ceci dans le cadre de mon option pour prolonger une protection personnelle stricte. Ce dernier point est une évidence pour moi bien avant que qu'on discutaille du confinement des bipèdes ou de leur déconfinement.
Mon médecin, sollicité sur la question, m'a répondu que c'était à moi de choisir et qu'il n'avait rien à induire sur le sujet. C'était la bonne réponse à une question que je n'aurais pas dû lui poser. Ça ne regarde que moi, ma santé et ma conscience.
Alors, cette petite phrase m'apaise : « s'en remettre au ciel » et même elle me fait un bien profond.
« Le ciel » ne parle pas. Il ne s'agit donc pas de demander à autrui ce que l'on doit faire, de lire des tas d'arguments du pour et du contre sur le sujet ou sur un autre. De toute façon avec l'inflation galopante des avis dans tous les sens, ça n'a strictement qu'un seul intérêt : faire monter l'angoisse du lecteur. Et plus il y a d'angoisse, plus on cherche à en lire encore plus pour trouver d'autres avis et d'autres avis encore.
Le phénomène est addictif, bien connu des psychologues, cela a des effets néfastes et délétères autant que l'alcoolisme chronique. Actuellement ça prend des proportions galopantes et donc socialement dangereuses. Mais ce serait un autre débat.

Alors, si le ciel ne parle pas, que signifie s'en remettre à lui ?
Soit c'est une formule idiote, soit elle a un sens profond. La personne avec qui je parlais n'est pas une idiote, je vous l'affirme.
J'opte pour le sens profond.
Dans ma « terre intérieure », dont je vous bassine régulièrement, il y a un ciel qui abreuve et un soleil qui réchauffe. Dès lors c'est une terre de confiance. La confiance  c'est : se fier à…
C'est plus que se référer qui a une connotation vers l'extérieur intellectuellement.
La confiance il faut descendre dedans et profond, comme un spéléologue à la recherche de son trésor.
Alors, c'est le calme et la paix intérieure, sans spéculation cérébrale incessante.
Sous la terre intérieure, dans ses profondeurs, il y a l'extraordinaire foisonnement de la vie souterraine qui fait tout advenir à l'existence.
C'est le paradoxe. « S'en remettre au ciel » c'est descendre dans les sous-sols, dans l'invisible, où seul le silence permet d'entendre le suintement des gouttes d'eau bienfaitrice, l'explosion magique du petit bruit aigu de la goutte nourricière qui tombe et vient nourrir en mourant.

Alors je m'en remets à ma conscience profonde, cette petite voix douce qui n'impose jamais rien, mais propose à chaque instant. C'est là que réside ma liberté totale, à la fois ce merveilleux cadeau offert à l'homme, et à la fois cette exigence pour être pleinement humain. Cette liberté absolue, que personne ne peut m'enlever, même en m'enfermant, en m'enchaînant dans mon corps. D'ailleurs c'est fait,  mon corps paralysé ne m'a jamais empêché d'exercer ma liberté intérieure. Et si je suis fidèle à ma conscience, l'espèce de « magie de la puissance de vie » opère à coup sûr.
Je n'y crois par conviction, mais par expérience sans cesse renouvelée au long de mon existence.

Alors voilà, j'ai pris ma décision librement à propos des séances de kiné.
Vous aimeriez peut-être savoir ce qu'il en est. Et bien je vais vous frustrer, j'en resterai là.

lundi 11 mai 2020

On est vraiment des billes.




chez Harold Harvey une œuvre :
Elle a immédiatement attiré mon attention car elle est liée à un souvenir qui aujourd’hui me fait sourire mais qui m’a terriblement mortifié et frustré quand est survenu l’évènement.
Je suppose que vous aussi aurez quelque histoire à raconter à propos d’enfants, de jeu de billes ou simplement de campagne…




On est vraiment des billes.

C'est ce jour-là que se déroule notre dernière rencontre. Louis-Philippe pense avoir une bonne idée, il ramène cette photo de nos enfances. Elle n'est pas en bon état. Il a fait faire une restauration. Quand on se prénomme Louis-Philippe on pense toujours aux restaurations. Il faut dire que son ancêtre célèbre fut le seul roi de France dont on dispose d'une réelle photographie. Un daguerréotype. Le nom est judicieux, composé de « Daguerre », l'inventeur du procédé, mais ce ne fut pas lui qui fera la photo sur plaque de cuivre ; et de « type », car on ne sait pas quel est le type qui a longuement fait poser sa majesté. Mais je ne vais pas vous faire un cours d'histoire, c'est juste parce qu'il est question de vieilles photos.

La photo a été prise par la mère de Louis-Philippe. Elle est morte il n'y a pas longtemps dans son château près d'Orléans. Enfin, château… il n'y a qu'elle et ses enfants pour donner cette dénomination à la grande bâtisse en ruines ou ils survivent grâce aux subsides de l'État français. Ils ont beau être royalistes, ils n'ont jamais craché sur la sécurité sociale païenne, ni les indemnités et subsides d'organismes non chrétiens, financés par des citoyens de la République.

Donc, on est quatre à jouer aux billes. A l'époque Firmin gagne toujours. Longtemps on le soupçonna de s'entraîner nuit et jour dans sa chambre. J'ai dédaigné Firmin jusqu'à son cancer. Sébastien, légèrement accroupi le surveille attentivement. Il est prêt à faire des remarques, rappeler les règles du jeu, bref nous emmerder. Sébastien n'a confiance en personne, toujours à se méfier de tout. Il a l'air con sur la photo on dirait qu'il va péter. Comment ai-je pu si longtemps le considérer comme un ami.

Gérard, assis sur la barrière, a gardé son surnom de « carotte râpée », rapport à ses cheveux. C'est le moins imbécile de nous tous. Il a fait des études. Des hautes études pour grimper au sommet. On a tous réalisé qu'il devait être très malheureux quand il nous a offert le bouquin qu'il avait écrit et dédicacé à l'intention de chacun de nous : « De l'évolution des échinodermes entre le Cénomanien moyen  et Cénomanien inférieur en Basse-Normandie ». Ce jour-là j'ai décidé de voler à son secours et essayer de lui trouver une compagne de vie. Malheureusement je n'y suis jamais parvenu.

Et puis moi, à gauche avec ma casquette. Celui qui prend un peu de distance avec ce jeu puéril des billes, hélas si répandu à cette époque-là. Il ne nécessite ni effort intellectuel ni effort physique. Peut-être un peu de dextérité, mais pourquoi l'acquérir pour ce truc idiot qu'on abandonnera dès qu'on s'intéressera aux filles des voisins, après avoir été déçu par des cousines aux visages ingrats.

Je regarde cette photo, puis la tête de ceux que je croyais être des amis. Je découvre alors qu'on n'a pratiquement rien en commun. Ni aujourd'hui, ni hier. Et donc, encore moins demain. À l'âge avancé auquel j'arrive il est temps de penser à ce qui semble désormais le plus essentiel : la mort. Y penser lorsqu'on est encore en vie, parce qu'après, manifestement, il est trop tard. Ne pas repousser à demain ce que l'on aurait dû faire dès hier soir.

Dans un discours improvisé je résume nos histoires lamentables de vies sans relief, plates comme des crêpes bretonnes ratées. La moue de chacun révèle leur silence approbateur.
Mieux vaut constater la défaite. Se quitter en buvant le verre de la rupture. C'est alors que Louis-Philippe a l'idée la plus lumineuse qu'il n'a jamais eue : il propose des bières. J'ai aussitôt acquiescé à condition que ce soient des «La Mort Subite ».

Mon propos déride l'atmosphère. « Carotte râpée » rit jaune, Firmin arbore une bille de clown, Sébastien se penche  mains sur les genoux et pète de rire.
Finalement on a passé un bon dernier moment. Nous voilà donc trés-passés.

lundi 4 mai 2020

Après l'avant, l'après.



Magritte avait eu vent du « Covid-19 » j’en suis sûr.
Les amants qu’il a peints en sont la preuve.
Quelle sensation peut laisser un baiser quand on respecte les « gestes barrière » ?
Imaginez donc la chose.
Tentez-la.
Puis supputez ou racontez l’effet du coronavirus sur ce baiser.
Surtout un baiser « protégé » de cette façon…




Enfin, dans quelque temps nous allons pouvoir nous retrouver. On se répétait au téléphone, en Visio ou par message un peu toujours la même chose :
 — « tu me manques ». Et voilà que nous allions pouvoir reprendre nos ébats où ils avaient été interrompus.

On ne se connaissait que depuis peu, mais ce fut comme un coup de foudre. Une tempête dans une chope de bière d'au moins 50 cl. Ça débordait de partout et la mousse était abondante. On échangeait des baisers profonds, avec des crampes dont la langue. Très vite on est allé beaucoup plus loin.
Cette fin d'après-midi-là, en quittant l'hôtel, on se dit à jeudi, lèvres collées sur le trottoir. Non, on ne s'était pas mis à plat ventre pour lécher le trottoir. Nous étions debout sur le trottoir serrés l'un contre l'autre, mes lèvres collées aux siennes. C'est clair comme ça ?

Avant de rentrer retrouver ma légitime, j'étais passé acheter une nouvelle boîte de capotes, enfin, je veux dire des préservatifs pour les jeunes qui liraient ça et ne connaîtrait pas la terminologie de mon temps. Les dernières dont je disposais avaient disparu dans la poubelle de salle de bain de l'hôtel. Oui je sais, ce sont des détails triviaux, mais si on se protège pas… Je serai paré pour jeudi.

 C'était sans compter avec le discours du Président le lundi, anonçant le confinement pour le lendemain midi. Plus question de sortir. Plus question d'aller à l'hôtel, qui de toute façon ferma. Et donc il me tarde d'être le 11 mai. Ce ne sera pas l'hôtel, mais chez Benoît, un pote compréhensif, en même temps que célibataire, qui ne sera plus en télétravail. Bien entendu j'aurai les préservatifs. Mais le problème ce sont les masques. La distance réglementaire : on pourra faire exception. Mais le bouche-à-bouche ! C'est beaucoup plus risqué. La grande porte d'entrée du covid ! Si on ne porte pas les masques on risque d'être incapable de résister aux baisers profonds, dont elle dit avoir un besoin impérieux pour qu'ensuite ça se passe bien côté plus intime. Personnellement je pense qu'on pourrait pratiquer autre chose que « le missionnaire ». Il y a quand même des positions qui permettent de ne pas faire trop d'écart avec les mesures barrières. Il faut bien innover. Et puis nécessité fait loi.
Faut que je réfléchisse.

****

Bon voilà, le jour est arrivé. On va se retrouver chez Benoît à 14 heures. J'ai pris un masque propre. Je l'ai légèrement parfumé avec un reste d'après rasage à base de vétiver. Faut pas non plus que ça sente la pharmacie. Il est midi, tout est prêt.

Pour tout vous avouer je suis assez hésitant. Il y a quand même encore des risques d'être contaminé. Ce serait idiot, surtout pour moi. Est-ce que le jeu en vaut la chandelle, si j'ose dire. Il est exact que nous avons pris du bon temps ensemble. Mais avec cette levée de confinement il y a un avant et un après. D'ailleurs j'entends beaucoup parler autour de moi « du monde d'après ». Est-ce qu'il n'est pas temps que personnellement j'opte pour le changement ? Certes je suis entreprenant, mais pas forcément téméraire. La hardiesse c'est bien, mais il ne faut pas non plus être excessif. Et puis j'ai charge de famille. Je ne voudrais pas contaminer ma femme et mes enfants Parfois dans la vie il est nécessaire de prendre ses responsabilités en se montrant prudent.
D'autant que pendant le confinement, ma femme a eu une certaine audace au lit qui a quand même sérieusement revigoré notre couple qui avait tendance à sombrer dans la routine.
 Rencontrer de nouveau une maîtresse est-ce vraiment une priorité dans la situation actuelle ? Il me faut prendre mes responsabilités, avoir une attitude digne et réaliste.
 Je vais lui envoyer un message :

— [désolé, empêchement de dernière minute. On se recontacte un de ces jours ?]

Je suis sûr d'avoir fait le bon choix. Il faut que je passe à la pharmacie acheter un nouveau masque, celui-là pue vraiment…



samedi 2 mai 2020

La distance dans la proximité.

C'est un thème que nous abordions récemment dans le comité de rédaction pour lequel je travaille depuis bien des années pour une collection de livres. « La juste distance relationnelle » on pourra exprimer la même chose par  « la juste proximité relationnelle ». Une dialectique complexe dans le domaine des relations. 
— Comment être vrai malgré la dissimulation nécessaire — comment s'affirmer sans faire de dégâts — comment pardonner l'impardonnable — comment devenir leader quand on est un petit chef autoritaire — comment redonner la confiance après une trahison — comment continuer d'aimer et le manifester à celui/celle qui m'a fait mal — etc.

Il n'y a pas de relation sans risques. Et même, allons plus loin, toute relation est à risques. « Quand on s'aime, on se fait mal », proclamait un de mes maîtres. il convient d'acquérir la capacité d'en assumer la réalité, les bonheurs et les souffrances, les conséquences. La liberté partagée, l'égalité vécue, l'authenticité et l'adaptation pourront rendre la relation pérenne.
Durer dans une relation est une aventure, comportant son lot de petits et grands exploits, ses défaites et ses rejaillissements.

J'observe dans mon petit environnement, ce qu'il peut en être à ce sujet depuis « le confinement ». Pour un certain nombre c'est une mise en vérité. Pour quelques-uns une perspective de rupture, une prise de conscience de quelques fondamentaux. Pour d'autres comme une parenthèse qui se sera « bien passée ». Pour d'autres encore une forme de révélation, de surprise, de « et moi qui croyais que… » ou la suite de la phrase peut être autant négative que positive. (Je n'évoque pas ici les cas douloureux de violence conjugale, de maltraitance d'enfants, etc. qui fort heureusement ne constituent pas la majorité relationnelle. Ce serait un autre sujet).

Pour ma part, et jusqu'à présent, c'est un approfondissement, une intensité et une forme de dépouillement avec la femme qui acompagne ma vie.  Découvrir peu à peu la richesse du dénuement, qui apparaît une fois que l'on s'est débarrassé de tout le superflu encombrant l'ordinaire des jours. Se  désapproprier de ce  que l'on avait maladroitement « emprunté à l'autre » en se comportant comme si l'autre nous appartenait, au moins pour une part. Le partenaire serait-il  comme un immeuble en copropriété dans lequel nous aurions acquis quelques appartements ?

C'est pour cela que j'essaye d'éviter des expressions comme « ma femme », « mon épouse », comme s'il s'agissait là d'une possession, et de la possession à l'exploitation par domination, il n'y a qu'une feuille de papier à cigarettes. Alors j'emploie les formules un peu longues telles « la femme qui partage ma vie », et je dois probablement paraître prétentieux, au mieux original. Mais ces formulations ont un sens excessivement profond pour moi. Même si j'emploie des formules comportant « ma » par raccourci nécessaire.

Il y a encore un long chemin devant moi. Des réflexes égocentriques  se dissimulent dans les détails ou le diable, qui fait son miel de la division, adore séjourner. Ils sont tellement incrustés et habituels qu'on ne les voyait même plus. 

J'aime beaucoup ce comité de travail, à la fois parce qu'il y a de belles interactions, mais aussi parce que chacun y  bosse sur ses propres comportements relationnels. Et notamment ceux entrent nous. D'ailleurs comment peut-on écrire « en vérité » si cela n'est pas la résultante d'expériences réelles, partagées et analysées. Il ne saurait être question de faire croire à une chimère appelée « la relation idéale ». Laissons à d'autres le soin de vendre ce rêve, qui se vend d'ailleurs très bien. 

Portez-vous bien, mes chères lectrices et lecteurs, et prenez soin de vos relations.