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lundi 25 novembre 2024

La Leçon


                   

Je cherchais un sujet de devoir quand j’ai repensé à une toile de Mark Keller.

Une toile qui amena aussitôt une question : Où était cette image, j’étais sûr de l’avoir rangée quelque part dans les quelques milliers de gigaoctet qui encombraient ma machine.

Et la voilà, je l’ai retrouvée. Et je me demande encore que fait-elle, cette jeune femme ?

Qu’attend-elle ? Qui attend-elle ? Que pense-t-elle ? Sort-elle du lit ? Y va-telle ?

Bref, des tas de questions se pressent. J’espère lire vos réponses lundi…

 

Sidonie est songeuse :

— Et voilà, ça fait plus d'une heure qu'il discute avec elle au milieu de la rue. Exactement comme hier. Non, hier c'était pire, ça a duré plus de deux heures avant qu'il ne remonte à l'appartement. Il ne faut pas quand même qu'il pense que je vais attendre comme ça pendant des plombes, du début jusqu'à la fin de la semaine, pour lui donner sa leçon de violon  !

Bon voilà, il donne l'impression qu'il va la quitter. Il la prend par les épaules. Je suppose que c'est pour lui dire au revoir. Ah ben non ! C'est quand même un sale gosse : il tente de lui rouler un patin ! Mon Dieu, les jeunes d'aujourd'hui : ça m'affole ! Il n'a quand même que 12 ans. Et sa copine guère plus.

 D'accord, j'ai accepté le job pour faire plaisir à son père mais faut pas non plus me prendre pour une idiote. J'ai parfaitement compris ce que voudrait ce père. Le coup des leçons de violon fait uniquement partie des manœuvres d'approche.

J'ai tout à fait conscience que je suis jolie et attirante. C'est pas pour autant qu'il faut me prendre pour une traînée qu'on ramasse à la cuillère.

J'ai mal aux pieds. Les grolles que m'a offertes son paternel sélectionnait la marchandise sont trop petites. Je me demande même s'il ne les a pas récupérés auprès d'une maîtresse précédente.

Je suis quand même tombée sur une drôle de famille.

Ah ! Voilà le père qui se pointe.

 — Bonjour Mademoiselle Sidonie. Hubert n'est pas encore arrivé ?

— Il ne va pas tarder Monsieur Dupuis de la Margelle du Parc. Je le vois il est là dans la rue avec une copine. Il lui dit au revoir.

— Est-ce qu'il progresse en violon ?

— Oh ! Ça va certainement venir bientôt, je l'espère en tout cas ! Soupire Sidonie avec une lassitude non feinte.

— Madame la Comtesse et moi nous aurions dû choisir le piano, probablement. Mais vous ne donnez pas de leçons de piano j'imagine  ?

— Je ne touche pas la note de ce côté-là, répond Sidonie, qui tout à coup se croit subtile.

Monsieur Dupuis de la Margelle du Parc esquisse un rictus :

— Vous savez Mademoiselle Sidonie, je cherche une préceptrice pour ce jeune garçon qui paraît-il est mon fils. Seriez-vous disponible facilement ?

 Sidonie retient surtout le mot « facilement ». Monsieur Dupuis de Machinchose doit aimer les facilités que la vie peut lui offrir ou plutôt qu'il aime se payer. Elle songe : s'il croit qu'il peut se payer ma tête…

En même temps, il faut le reconnaître, ce n'est pas facile en ce moment avec son banquier. Alors… préceptrice… s'il ne faut pas faire trop d'heures supplémentaires nocturnes en dehors du service… pourquoi pas ! Et puis loger chez les « Dupuis  de Truc  »… ça la changerait de la chambre de bonne.

 

Hubert, le fils de la  Margelle du Parc arrive :

— Père, ma décision est prise, j'arrête le violon. Je veux apprendre à jouer de la batterie. Tu n'as pas le droit de t'y opposer, Mère ne le permettrait pas.

 Sidonie se dit qu'elle doit réfléchir à la place de préceptrice, parce que là… supporter Hubert 24 heures sur 24… ça semble mission impossible !

— Mon cher fils, la seule batterie que je peux tolérer, c'est la batterie de cuisine. Tu vas donc rentrer comme gosse à tout faire dans le Restaurant Gastronomique que j'ai choisi pour toi. Tu commences demain. Joignant le geste à la parole, il lui refile une paire de claques qui résonnent dans le salon comme un tambour de guerre. Et file dans ta chambre ou je te défonce le fion.

Sortie d'Hubert du salon.

 

Le Maître et Seigneur Dupuis de la Margelle du Parc adopte instantanément un ton très doux, presque tendre, en regardant Sidonie du sommet du crâne aux pieds dénudés. Manifestement il évalue le dévoilement des possibilités. La rentabilité est possible.

 — Mademoiselle Sidonie, pour la fonction de préceptrice, votre prix sera le mien, que diriez-vous de commencer par 1500 € par semaine, logée et nourrie ? Durant la période d'essai bien entendu ! Ensuite nous définirons un salaire convenable en fonction des résultats.

 Vlan ! Le maître de ces lieux n'a rien vu venir. À présent il est affalé par terre, le crâne en feu, à cause des coups de violon qui lui ont fracassé la tête. L'instrument est en miettes.  Il se touche l'oreille. Il un peu de sang apparaît sur ses doigts.

— Mademoiselle Sidonie ? Vous êtes toujours là ?

vendredi 22 novembre 2024

Les amoureux du Pont-Neuf



Jeu d'écriture N° 100 proposé par Filigrane (clic)
photo + phrase à placer. — « Que serais-je sans toi ? »

En ce temps-là, la symbolique de l'amour était au cadenas. On se rendait sur le nouveau pont parisien avec l'accessoire indispensable aux ébats amoureux. Depuis longtemps plus personne ne convolait en justes noces, c'eût été ringard en diable. Même Cupidon n'était pas loin de débander son arc. L'amour se voulait cadenassé et pour qu'il ne s'enfuit pas, on jetait la clé par-dessus le parapet et : plouf !

C'est là-bas que j'ai photographié Firmin et Angèle les bouches collées, lui l'enfermant par les épaules pour qu'elle comprenne bien que désormais elle était sa possession légitime puisqu'elle avait accepté le cadenas. La chose était entendue. Elle, le sac pendant au bout du bras s'apprêtait à le lâcher. Ce serait le signe de son abandon total à tous ses désirs, même les plus fous, les plus invasifs, les plus interdits.
Quand il décolla ses lèvres, Angèle s'écria : « que serais-je sans toi ? »
Firmin aussitôt répondit : « et moi, que serais-je sans Toit ! » Songeant que sans elle il serait toujours à la rue.
Témoin involontaire de ces paroles je me suis forgé un dicton personnel :
« jamais Toi sans Toit », pensant bien trouver la photo d'une maison cossue dans ma collection.
Ainsi donc ils seraient heureux !

Tout cela avait le poids de la passion fermée à clé.
Bien plus tard, lorsque le pont s'écroula sous le poids des cadenas, ceux-ci partirent à vau-l'eau jusqu'à la mer.

Angèle et Firmin avaient dès lors laissé tomber à l'eau leur projet amoureux et les baisers mouillés de larmes leur faisaient prendre conscience qu'ils auraient mieux fait de garder la clé…

lundi 18 novembre 2024

En terre happy

 

200ème Devoir de Lakevio du Goût.

Je suis sûr qu’il y a chez chacune et chacun de vous une endroit qui, bien qu’il ait peu changé a subi un changement qui, pour petit qu’il soit, a modifié grandement votre perception de l’endroit où il a eu lieu.
Et je suis tout aussi sûr que vous mourez d’envie de le raconter…

Pour la suite de la présentation vous pouvez la lire sur le blog de « le goût »


En terre happy

La consigne demande d'évoquer un endroit lié à quelque chose d'important pour soi, et depuis cet endroit a changé…Bon, ben, ça en fait des endroits possibles dans ma vie ! Et a priori aucun ne s'impose à moi plus que d'autres.

Tous ces lieux modifiés au fil des années par la modernité, l'urbanisation ou la destruction, s'il m'arrive d'y retourner et que je n'y reconnaisse plus grand-chose, je pense à  certains quartiers de mon enfance qui ont tous été grandement transformés, ça ne change rien à mes souvenirs. Il suffit que je ferme les yeux et me voilà sur les lieux avant. Quand je les rouvre, je me dis que les rénovations étaient nécessaires, pas toutes réussies, mais certaines offrent de nouveaux enchantements.

En fait j'ai l'impression de ne pas être tellement ni progressiste ni passéiste, au sens que la réalité concrète, c'est le présent et rien d'autre. Mais il nous  est sans cesse proposé d'échapper au réel, soit par retour arrière, soit par élucubrations sur l'avenir dont on ignore tout. Le métier de prévisionniste est une superbe arnaque, qui fonctionne parfaitement. Il n'y a qu'à écouter les médias chaque jour. Et, comme tout un chacun, à mes heures, je me fais avoir.

Geneviève Tabouis, célèbre chroniqueuse politique, des années 50/60, aurait encore du succès avec son célèbre « Attendez-vous à savoir… ». Elle concluait toujours son éditorial à radio Luxembourg par : « Au revoir, Mesdames et Messieurs, et à dimanche prochain, pour les dernières nouvelles de demain. ». Mon père n'en loupait pas une. Comme gosse, je n'y comprenais rien, mais j'écoutais quand même, pour faire « comme les grands » (clin d'œil pour  mes vieux lecteurs et lectrices).

Alors je vais choisir l'inverse. La rue où j'allais à l'école, qui existe toujours, relativement semblable à elle-même. Cette école qui fut mon enfer. Et là lorsqu'il m'est arrivé d'y repasser, il y a bien des années, j'ai dû arrêter ma voiture à cause d'une envie de vomir qui m'a saisi.
Le petit déjeuner qui passait mal, certainement.
 
À l'époque, je travaillais sur cette enfance lamentable qui fut la mienne. Quand j'ai raconté ça à la  psy elle a esquissé un sourire avant de dire une phrase du genre : « Alors donc, il a vraiment fallu que vous alliez repasser dans cette rue ? »
J'ai répondu que c'était un peu par obligation, j'avais un rendez-vous dans le quartier. En fait j'ai menti , j'avais fait le détour sciemment.
La fine mouche m'a répondu : « Je ne vous crois pas ! » J'ai osé murmurer :

- « Bah moi non plus… »
Ensuite, durant la séance, j'ai trucidé post-mortem au moins quatre ou cinq frères des écoles chrétiennes !
Une séquence mémorable ! Oh happy day !

vendredi 15 novembre 2024

Il y a une terre pour toi

Sur le blog de mon amie Myrte un billet intitulé « Ajaccio d'automne » avec un diaporama sur Ajaccio vu autrement que les cartes postales touristiques.
Et puis il y a une chanson Corse qui accompagne l'enchaînement des photos.
Je suis profondément ému, quelque chose d'indéfinissable qui m'envoûte et m'emmène loin.

Le refrain qui revient : « Il y a une terre pour toi ».
Et voilà que je me sens interpellé, comme si les photos, la douceur du chant, la magie des voix, la simplicité et la profondeur de l'interprétation créaient cette intense émotion.

Où est-elle donc la terre pour moi ? Est-ce que je la connais ? Est-ce que j'y suis, peut-être ?.
Il y a longtemps que j'ai renoncé à un quelconque « Ailleurs » qui viendrait un jour ou qu'on rejoindrait plus tard.
Alors pourquoi ce refrain produit-il une intensité, comme un soulèvement de désir, mais là, pour tout de suite. Dans l'instant.
Je compléterai volontiers : « il y a une terre pour toi, tu y es déjà, et qu'attends-tu d'autres ? »

 
Voilà, c'est tout !
C'est un simple petit événement, une étincelle vibrante, comme une sorte d'étonnement que ce soit ainsi et que bien souvent je passe à côté.

— Le billet de myrte est ici

— Une autre version du chant

— Une traduction automatique du texte Corse
(je n'en connais pas la valeur, ne connaissant rien à cette langue…)

Il y a une terre pour toi
Des larmes d'hiver
Les heures qui passent
Et de lumière qui finit
Touchez septembre, douce frontière.
Il y a une terre pour toi
Des sarres effrayés
Charges sur les doigts
Hommes dans des tanières et des cabanes
Quand les tons s'entrechoquent.
Il y a une terre pour toi
Détruit par le feu
Brûlé par les coupures
Mariage éternel
Entre la nuit et la foi, et l'enfer.
Il y a une terre pour toi
De la mer, du monde et du désert
Des contestations et des dommages auxquels il ne s'est pas ouvert
Les rues de l'amitié
Il y a une terre... division !

lundi 11 novembre 2024

La femme en rose et la maison

 199ème Devoir de Lakevio du Goût.


Je connais depuis longtemps cette toile d’Andrew Wyeth.
Chaque fois me vient une série de questions.
Souvent les mêmes questions…
Cette jeune femme couchée dans l’’herbe, qu’y fait-elle ?
Tente-t-elle de fuir ?
Est-elle surveillée par une marâtre ?
Veut-elle atteindre ou fuir la maison qu’on aperçoit au loin ?
Et si oui, pourquoi ?
Et si non, pourquoi ?
Faites part de vos conjectures et je vous ferai part des miennes.
À lundi…


La première fois que j'ai vu cette œuvre c'était… il y a tellement longtemps… que ma mémoire ne garde plus que des traces de peintures affadies. Pourtant cela m'avait marqué. Bien sûr il s'agissait d'une jeune femme par terre. Mais moi je me suis projeté aussitôt. Cette attitude je la connaissais, elle était mienne. C'est comme cela que je rampais quand je n'avais pas mes orthèses marche. Exactement comme ça. Une sorte de réputation en tirant sur les bras. Il fallait que le peintre connaisse parfaitement cette attitude pour la représenter aussi bien, avec autant de réalisme.


Ce sont des dizaines d'années plus tard qu'il fut remis sous mes yeux. Exactement comme ici par « le goût », lors d'une proposition d'atelier d'écriture. Le thème s'intitulait quelque chose comme : « la longue quête vers là-bas ». Et nous y revoilà.
C'est à la fin de l'atelier que l'animatrice exposa l'histoire du tableau. C'est là que j'ai compris que c'était moi cette femme en rose. Enfin, disons c'était ma sœur d'infortune.
Comme moi, elle était victime de la poliomyélite*. Elle rampait, faute d'un appareillage adapté. J'avais appris à faire de la même manière, lorsque je me retrouve sans mon attirail orthopédique, chez moi, le soir et le matin, à l'hôtel pour prendre la douche, à la plage dans le sable, etc. je faisais l'admiration ou la risée, ou l'interrogation. Je m'en foutais.… Enfin c'est ce que je disais…

Mais au-delà de cette projection égocentrique, le thème était tellement juste. Celui de la quête pour vivre et s'accomplir. La maison au loin (qui est en réalité celle de l'auteur du tableau) c'est le but. À la fois immense et dérisoire. Celui que l'on n'atteindra pas. Celui pour lequel on fera des efforts désespérés.
« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » Interrogeait Louis Aragon, dans le roman inachevé.

Est-ce ainsi que j'ai vécu ?
Peut-être. Peut-être pas. La quête n'est pas finie. Elle ne finira pas. Au final elle concerne chacun. Sauf la vie d'errance désespérante, chacun désire et désire encore. Le grand Désir du Vivre. Peut-être est-ce pour cela que le tableau fascine.

Je reviens à la femme en noir qui regarde :… sa fille ?
Son regard se fixe sur elle, sa reptation, son effort. Elle ne regarde pas la maison.
Réalisme ? Désespérance ? Encouragement silencieux ? Mais non, ses mains témoignent d'une forme de résignation. Évidemment qu'elle ne rampera pas jusqu'à la maison. Il faut se rendre à l'évidence, elle n'en aura pas la force. Bientôt la femme se relèvera pour s'avancer vers sa fille la prendre dans ses bras, ( elle est si maigrichonne), et il faudra bien rentrer parce que le temps va finir par se couvrir, le soleil disparaître, l'ordinaire reprendre ses droits de tristesse…

Finalement j'aime bien m'identifier à la jeune fille/femme, parce que nous avons cela en commun elle et moi, c'est une évidence, nous vivons de la conviction de l'atteindre cette maison et vivre autrement parce que la vie qui nous anime est une force que l'on croit invincible. La vulnérabilité doit être vaincue.
Avançons le bras droit. Tirons sur les hanches, on gagne quelques centimètres, et on recommence, on recommence, on recommence,…
On a bien le droit de se tromper !
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* Plus tard on estima qu'il s'agissait plutôt de la maladie de Charcot.

lundi 4 novembre 2024

L'étranger.

 


Je suis tombé sur un dessin d’Alcide, artiste dont j’ignorais totalement l’existence.
Ce dessin, probablement inspiré par le risque de voir l’extrême droite arriver à l’Élysée
m’a rappelé l’époque où les Algériens vivant en France étaient l’objet de remarques
racistes quand ce n’était pas d’agressions ou d’accusations diverses.
Ce dessin m’a rappelé quelques scènes vécues dans l’enfance.
Mais à vous ?
Je sais d’expérience que parmi les premières choses dont on avertit « l’étranger » qui arrive à la
Gare du Midi à Bruxelles est souvent « Faites attention aux Marocains ».
Les saints étant une petite minorité de la population, il est probable que le dessin donne une idée de ce que risque de devenir la société sous peu, vu la façon dont s’étend la pensée qui a mené à ce dessin…
Que vous ayez été témoin ou qu’un souvenir plus ancien vous revienne, on verra bien lundi ce que vous en pensez…


L'étranger.

Voilà un moment que je regarde ce dessin et que je relis la proposition de « Le Goût », cherchant une inspiration qui ne vient pas. Il y a un côté : trop c'est trop. Trop d'idées terribles qui me traversent, qui défilent dans ma tête, à la télé, dans les journaux, sur un état de la planète où l'étranger doit être rejeté, si possible supprimé. Qu'il aille mourir et se faire pendre ailleurs. Il faut se méfier de tous ceux qui ne sont pas comme nous, qui ne sont que de la racaille à éliminer.

Et tout à coup voilà que s'impose dans ma tête la chanson de Graeme ALWRIGHT « L'Étranger » que j'ai écoutée je ne sais combien de fois dans ma jeunesse et plus tard. Chanson qui est l'adaptation de «The Stranger Song» par Leonard Cohen. Sa mélodie qui est comme une berceuse qui nous piège ou comme une désespérance qui s'étale et envahit peu à peu comme une boue poisseuse.

Chanson dans laquelle il est question d'un autre. Il est question de moi.
J'ai tellement longtemps été étranger à moi-même. Étranger pour les autres parce que trop différent dans ce corps déglingué.
J'ai déposé « toutes [mes] cartes comme une défaite » *

Cette oscillation entre la médiocrité d'une existence qui a perdu son sens, et ce désir d'un « plus loin qui veut atteindre le ciel pour se livrer » *
ils sont nombreux ceux qui ont un désir ardent de relations « vraies », profondes et qui enrichissent. Or pour y parvenir il faut nécessairement sortir dehors, sortir de soi, aller au devant, et découvrir que l'autre, l'étranger, est une richesse qui nous est offerte, justement parce qu'il est autre que moi..

J'ai cette expérience. Une chance sans doute. La vie m'a permis de rencontrer de nombreuses personnes « étrangères », d'autres pays, d'autres continents. Et cependant je ne suis guère allé dans ces pays-là. Je n'ai jamais fait de tourisme à l'étranger. Mais j'ai vécu des rencontres d'une profondeur intense dans le cadre d'un organisme international consacré au développement. C'est en France. Avant de prendre ma retraite, j'y avais des responsabilités et je crois pouvoir dire que j'ai rencontré des personnes d'une bonne trentaine de nationalités différentes pendant des années assez régulièrement. Je précise que les personnes rencontrées n'appartenaient pas à des élites. Je n'avais pas un ami diplomate africain !
Ça fait partie de mes plus fortes expériences positives. Bien sûr ce n'est pas une merveille extraordinaire. On reste toujours un étranger pour l'autre. Au sein de cet organisme, j'ai vécu des tensions et des conflits inévitables dès lors qu'on cherche à se rapprocher, à s'apprécier, surtout à se comprendre « autre » et si possible à s'aimer différents. Les barrières culturelles sont parfois élevées comme les murailles. J'affirme que ce n'est pas impossible pour l'avoir vécu. Reste que je n'ai jamais rêvé d'une paix universelle qui est une illusion dangereuse.

Comme dans la chanson il faut abandonner ses cartes pour un nouveau chemin.
« En bas au bord du fleuve demain
Je t'attendrai si tu veux bien
Là tout près du pont qu'ils construisent » *

Et surtout ne jamais oublier cette réalité, sans cesse répétée :
« Je t'avais prévenue je suis étranger
Je t'avais prévenue je suis étranger... » *
 

* Extraits de la chanson de Graeme ALWRIGHT