Depuis plusieurs semaines mon environnement cérébral et intérieur ressemblait un peu à cette image :
Ce n'était pas un naufrage dangereux, mais une surcharge trop forte qui fait que l'on finit par avoir la tentation de bazarder pas mal de choses par-dessus bord. Malheureusement l'image s'arrête là, car passer par-dessus bord et une vue de l'esprit sous forme d'un souhait irréaliste.
Alors, j'ai fait comme d'habitude : faire face le mieux possible en me disant que « ça ira mieux demain ». Sauf que le lendemain ça n'allait pas mieux et même un nouveau ballot bien trop lourd tombait dans ma frêle embarcation pour l'alourdir au risque de chavirer.
. Alors j'ai repensé qu'au fond j'avais toujours été un frêle esquif depuis bien longtemps et qui cependant avait su assumer des tempêtes parfois bien plus terribles.
. Alors j'ai aussi repensé que c'était il y a des années et que j'étais plus jeune en ce temps-là.
. Alors j'ai enfin repensé à ce concept que je voudrais abolir et que je commence à voir inscrit un peu partout : « la fragilité de la personne âgée ».
J'essaie de me défendre : — « hé oh ! Y'a pas que le vieux qui soit fragile ! ». Je connais des perdreaux de l'année qui le sont déjà. OK, c'est une défense archinulle, mais quand même, on se raccroche à ce qu'on peut et on peut peu dans ces moments-là.
Il n'empêche, au fil des jours le gros temps des nuages noirs s'éloigna quelque peu. Il y eut même quelques trouées bleutées et je crois avoir aperçu un ou deux rayons de soleil.
Qu'est-ce que je pourrais vous en dire sur le détail de ce qui s'est passé. Bah rien ! Ou alors il faudrait que vous soyez prêts à deux bonnes heures de lecture sans interruption d'un côté, et d'un autre côté il faudrait que j'ai le courage de vous écrire tout ça, et je ne l'ai pas. Alors je vais faire mon petit philosophe alacon pour 0,50 centime d'anciens francs.
C'est rapport à la notion de flottement justement. Tant qu'on flotte, on ne coule pas. C'est con hein ! Mais c'est vrai. Et donc il faut faire confiance à ce constat : on flotte, on en est capable. D'ailleurs c'est ce qu'on dit en cas de risque de noyade : ne pas se débattre et se laisser flotter. Ça semble passif mais c'est au contraire très actif.
J'arrête ma comparaison aquatique. Je remplace par l'équilibre. Lorsque j'ai appris à remarcher, et aujourd'hui encore, ça fonctionne uniquement lorsque j'ai confiance que je ne vais pas perdre l'équilibre et marcher sans risque majeur. À la suite de mon Covid récent la perte importante de mes forces physiques fut telle que j'ai perdu totalement la possibilité de marcher. (Il a même fallu faire appel aux pompiers) Et en même temps, malgré mes persuasions volontaires, j'avais perdu toute confiance en ma capacité d'un corps qui tienne debout avec tout l'attirail de prothèses nécessaires. Il me fallut six semaines à raison de plusieurs séances de kiné par jour pour retrouver des forces qui sont revenues peu à peu, mais bien plus encore pour retrouver cette sensation de confiance en ce corps qui une fois encore semblait m'abandonner et cette fois avoir jeté l'éponge définitivement.
Il existe une sorte de négociation subtile entre lui et moi. Ça me fait penser à ces longues tractations qui n'en finissent pas pour mettre au point un accord d'importance vitale. Négociations silencieuses en apparence, mais il y a une foule de ressentis qui veulent s'exprimer tour à tour et tous ont de bonnes raisons à faire valoir.
Et puis cela finit par se faire au moment où on ne s'y attend plus.
Ce fut au cours d'une nouvelle séance d'équilibre avec les cannes, où ma kiné me provoqua doucement mais fermement pour tester mon équilibre. Un peu du genre « je veux que tu tombes mais je te retiendrai » et ça réveille des souvenirs vieux de plus de 60 ans… mes premiers vertiges à me remettre debout.
J'ai alors prononcé ces mots que mon corps a imposés : « Bon, ça suffit, je me lance ». Et tout fut rétabli. J'ai fait plusieurs allers-retours dans le couloir sans assistance. J'ai retrouvé cette fameuse confiance en lui, mon corps, qui il faut bien le dire, n'avait jamais cessé de désirer me servir autant qu'il pouvait, malgré la défaillance de 70 % de muscles ayant déserté depuis si longtemps.