Ce n'est pas la première fois que j'évoque cette disposition à la générosité de la personne humaine à l'égard d'autrui. Sans cette aptitude qui, je crois, quelque part, nous est conaturelle, nous serions probablement incapables d'une quelconque vie sociale qui soit autre qu'une jungle et un combat permanent d'opposition en vue d'une domination.
Si elle est conaturelle (pas conférée de l'extérieur) c'est par potentialité, comme la graine contient l'arbre en entier. Mais l'arbre ne grandit pas sans une forme « d'éducation » qu'il trouve dans son environnement. Même chose pour l'être humain. La potentialité de bienveillance envers autrui ne se développe pas si on la laisse en friche dans le processus éducatif, pire, si on se comporte « méchamment » à l'égard de l'enfant, soit volontairement, soit par inconscience, en particulier des lois de son développement. À cela s'ajoute les avatars et les avanies de l'existence, qui font qu’on peut se retrouver dans une forme de méfiance plus ou moins forte, plus ou moins permanente, envers l'autre considéré comme un danger pour ne pas dire un ennemi. En tout cas quelqu'un qui, par nature, ne nous voudrait pas du bien.
Dans mon enfance trop solitaire, il n'y avait que « des grands » qui ne m'apparaissaient guère comme de possibles protecteurs, mais le plus souvent comme des personnes dont j'avais à me méfier, déguisées en faux amis qui me voudraient soit disant du bien. La catastrophe que fut mon entrée à l'école (ce sentiment de rejet des autres parce que je n'étais pas « socialisé », que j'ignorais les codes et les comportements qu'il convenait d'avoir) n'a fait qu'augmenter ma défiance envers autrui.
Il me faudra sans doute mon accident de santé à 12 ans pour découvrir qu'il existait chez les adultes des personnes « bienfaisantes » qui semblaient véritablement désirer mon bien et ma progression pour retrouver une autonomie suffisante pour vivre par moi-même. J'ai fini par accepter ce concept que l'autre n'était pas nécessairement un ennemi, qu’il pouvait être animé d’une bienveillance naturelle, même si j'ai gardé des zones de méfiance.
Ce n'est pas pour rien que j'ai choisi en premier un métier qui avait trait à « la justice », et que j'ai œuvré, comme je pouvais, pour la défense du faible vis-à-vis du Fort. Comprendre qu'il n'y avait pas que le combat singulier, fut-il juridique et/ou judiciaire pour construire un monde acceptable, fut un autre combat personnel de pacification. Un jour m'apparut comme une intuition flagrante qu'il me faudrait bien me décider à « déposer les armes ». Sauf que je n'avais pas alors les véritables clés de l'intériorité et que je n'étais pas encore rentré suffisamment dans ma pacification personnelle.
Cette pacification n'est manifestement pas achevée en moi. Je crains toujours le « trop bon, trop con ».
Après ce long préambule, (trop long), j'en viens à ce qui m'a motivé à l'écrire, c'est-à-dire quelque chose de très concret qui m'est arrivé ces jours derniers.
Certains le savent, pour me déplacer à l'extérieur, je suis tributaire d'un fauteuil roulant électrique, sans lequel je ne peux pas aller bien loin par mes propres moyens. Qui dit fauteuil électrique dit batteries. Il y a un an je les ai changées. Fin de vie normale, après 3 ans 1/2 environ. Les nouvelles se sont montrées défaillantes totalement il y a environ trois semaines. La société de matériel médical dont je suis client depuis une quinzaine d'années est venu me poser des batteries de secours, en attendant de diagnostiquer le dysfonctionnement. Le résultat ne s'est pas fait attendre : les batteries étaient mortes. Il fallait les changer.
J’ai reçu un devis par la poste. La sécurité sociale, dans sa grande générosité, m'offre royalement un forfait entretien de 100 €, partant du principe qu'un tel fauteuil électrique ne s’use certainement pas beaucoup… Le changement des batteries entraîne un « reste à charge » personnel d'environ 650 €. Pas grand-chose en quelque sorte !
J’ai un excellent rapport depuis toujours avec l'équipe de cette société importante de matériel médical. Je dois reconnaître leurs compétences, leur dévouement, j'ai eu une fois un dépannage tard le soir parce que j'avais crevé un pneu.
Recevant ce devis, j'envoie un mail circonstancié, en estimant que la garantie devrait jouer pour ces batteries qui se sont montrées défaillantes très précocement. 15 jours se passent sans que je ne reçoive une réponse. Peu m'importe. Les batteries de remplacement fonctionnent parfaitement. J'attends leur réponse.
Rentrons de mon séjour à la mer, je reçois de leur part une lettre froide, administrative, quasiment comminatoire, en substance : vous n'avez pas accepté le devis. Si vous ne le régularisez pas par retour du courrier nous viendrons vous remettre « le matériel d'origine ».
Mais c'est quoi ce grand n'importe quoi ! Ils veulent me remettre leurs batteries pourries ! Non mais je rêve !…
Je suis outré. Je téléphone pour avoir la personne qui suit cette affaire. (c'est une grosse société médicale). On me dit qu'elle est en congés jusqu'à ce jour.
Je vis tout cela très mal. Je suis repris par ce sentiment confus toujours tapi dans l'ombre, prêt à resurgir au moindre gratouillage sur cette zone sensible. Quelque chose du genre : « Décidément ! Tous des salauds ! cette société HandiMachinTruc ne s'intéresse à rien d'autre que faire du fric. Ils n'ont que les sourires de façade. Je les déteste… »
Malgré les propos apaisants de ma chère et tendre compagne d'existence, je n'arrive pas vraiment à me sortir de cette confusion absurde. J'ai ce sentiment quasi « victimal », qui par ailleurs me dégoûte tant… Bon d'accord, ça ne me met pas non plus au bord du suicide. Disons que ça me gâche partiellement le week-end. Déjà qu'il va falloir aller voter dans le cadre de cette campagne électorale qui a quand même frôlé les sommets de la finesse intellectuelle, du débat démocratique de très haute tenue, et qui fut véritablement digne du siècle des Lumières.
Ce matin j'appelle et on me passe l'habituelle charmante Madame GentilleVoix, qui suit mon dossier. Je suis prêt à engager le combat singulier avec mon gourdin de Cro-Magnon, mon épée de Roland, ma Kalashnikov piquée à un terroriste…
J’évoque cette lettre reçue, que j'estime « peu admissible compte tenu des circonstances » j’emploie une formule light, je tire une balle à blanc.
Madame GentilleVoix est toute surprise.
— « Ah mais non ! Ça c'est une lettre automatique de relance aux clients qui exagèrent ! Vous n'auriez pas dû la recevoir… je m'occupe de votre dossier. On est en pourparlers avec le fournisseur pour qu'il prenne cela en garantie. C'est pour ça que ça prend du temps. Ne vous inquiétez pas. Je m'occupe de vous. Tout va bien avec les batteries de remplacement ? »
Bref je me suis bourré le mou pour rien ! Cette fois c'est contre moi-même que j'enrage. Et dans le même temps ce soulagement, qui me ramène à la réalité et non pas à mes fantasmes de gosse exploité dans son enfance, auquel on a fait volontairement mal.
Je retrouve cette humanité à laquelle je crois profondément. Mais voilà. Il n'est pas toujours évident de demeurer dans la profondeur de soi en toutes circonstances. Je m'en croyais davantage capable. Il me faut revenir à l'humble réalité du seul petit chemin parcouru jusque-là.
L’important c’est le chemin, dit-on. Bien. À condition que ce ne soit pas une justification. Car quand même il faut bien espérer que le chemin mène quelque part, vers ce à quoi je crois de toute mon âme…


