Elle est dans son bureau principal, pas loin du mien.
Scruich ! Scruich ! Scruich !
Le bruit du déchirement incessant depuis plus d’une heure.
Déchirement de documents, papiers, notes, dossiers…
Scruich ! Scruich ! Scruich !
Lancinant…
Deux grandes armoires entières du sol au plafond.
Deux belles armoires bibliothèque en bois précieux ont accueilli 30 ans au moins de vie professionnelle.
Quand on quitte un entreprise, on embarque ses petites affaires. Le reste ne nous appartient pas, il est à l’entreprise, qui archivera, détruira aussi, mais sans nous….
Quand on exerce en libéral, sans successeur possible, puisque le métier de psy est lié à la personne unique, il reste toutes ces archives à détruire….
Bientôt ce sera le bruit de la déchiqueteuse, machine à transformer en bandelettes tristes et filandreuses 30 années de recherches, notes, travaux annotés, 30 années de traces vivantes de tous ces gens qu’on aura tenter d’aider modestement.
Scruich ! Scruich ! Scruich !
J’ai fait de même il y a quelques années.
Sensation de s’arracher des lambeaux de peau, des petits morceaux de coeur aimant de toutes ces personnes qui venaient avec l’espoir d’un meilleur entrevu. Sinon on ne vient pas. Si on n’a rien entrevu d’un possible, ou si on l’a entrevu, mais concluant, c’est pas pour moi, dans ma situation, à mon âge, c’est trop tard, et puis on s’accommode si bien du malheur…. Alors, on s’endurcit, on se dessèche l’intérieur sans bien le savoir, la surface reste agréable, conviviale, les amours sont bonnes d’une relation à une autre. Mais on se cancérise, on se résigne au malheur intérieur, comme s’il devait toujours gagner la partie truquée.
Un jour parfois, on finit par y croire. Alors on vient :
— Je te donne son numéro. Appelle. Tu verras, elle est vraiment compétente et accueillante, elle peut tout entendre, tout…. Elle peut t’aider…
On ne peut rien d’autre que proposer un chemin. Celui qu’on croit valable évidemment, on n’est pas des charlatans ,des avidadollars. Mais seul(e) l’autre peut prendre le chemin… ou pas…
On n’est pas grand chose au fond, juste des passagers embarqués pour un temps sur des navires de tempêtes que sont des êtres en errance, plus ou moins perdus, qui ont au bord des lèvres ce :
— « Je ne sais plus comment m’en sortir, dites-moi, que dois-je faire ?… »
Et il faudra du temps parfois pour passer au : « Qui dois-je être ? » - puis au : « Qui suis-je ? »
Scruich ! Scruich ! Scruich !
Tout s’en ira… Tous ces passés douloureux dont on avait gardé traces anonymement. Tous ces pseudonymes inventés sur des dossiers, pour qu’ « au cas où » personne ne sache de qui il était question.
Mais aussi toutes ces résurrections, ces remises en vie, ces petits mots de remerciement (du temps où on écrivait encore sur des papiers…) qu’on a gardé par mauvais orgueil…
Il n’en restera rien.
Ou plutôt si, il en restera la trace indélébile en soi…
La trace qui s’est inscrite sur le coeur, dans l’âme, dans la sensibilité. Parce que, forcément, et comme on dit : « on y a laissé des plumes »
Des plumes colorées, des plumes mortes, des plumes joyeuses, des plumes noyées dans les larmes…
Alors viendront des temps nouveaux.
Alors on pourra dire, on n’a pas été si mauvais.
Et n’y en aurait-il eu qu’un(e) seul(e), cela en valait le prix.
Le prix des vivants.
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| Photo AlainX |



