117ème devoir de Lakevio du Goût
Où mène cette passerelle peinte par Toutounov ?
Que traverse-t-elle ?
Le savez-vous ?
Si vous le savez, dites-le !
Si vous ne le savez pas, inventez-le !
J’essaierai de trouver où mène cette passerelle.
À lundi…
Isabelle à la passerelle
Voilà bien longtemps qu'Isabelle bat la campagne sans bien savoir ce qu'il en est du destin. Elle rêve encore de cet homme idéal, toujours espéré sans véritablement le trouver, si ce n'est des parcelles éparses, çà et là, des frémissements, des vibrations, des espoirs, des trop longues nuits sans le vrai plaisir, des petits matins fades où on voudrait qu'il parte aussitôt. Rien de complet en quelque sorte, aucun être qui fut le « tout en un » à qui on se donne sans réserve.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que Maximilien ne croit plus aux lendemains qui chantent ce qu'encore la veille on entonnait à tue-tête la poitrine bombée, la main sur le cœur. La déception a pris la place de l'ardeur brûlante. À quoi cela sert de s'engager s'il n’y a plus de cause défendable ? Tout lasse, tout glace, tout s'efface. Il paraît que c'est la vie. « Une vallée de larmes », comme dit sa mère. Pouvait-il encore croire au petit chemin qui sent la lavande ? Au petit pont de bois de la chanson ? Celui qui ne tenait que par un grand mystère. Désormais la verdure odorante sent le cloaque, la petite rivière est morte et on l'enterre demain.
Là-haut, assis sur le trône de son mari absent, la femme de Dieu regarde perplexe ce qui se déroule sous son œil céleste. Elle entend distinctement les pensées humaines, parce que son mec, lui a refilé ce pouvoir à force d'en avoir marre d'entendre tant de bêtises dans les cerveaux humains. — « C'est un truc de bonne femme d'écouter les bavardages, vous devriez vous couper les oreilles » lui avait soufflé un collectif de neurones à ailes blanches chargé d'ordonner la création dans le bon sens. Ainsi fut fait.
Dieu étant parti en vacances dans une autre galaxie, sa femme décide de changer quelques trucs. Tiens justement elle remarque deux bipèdes, mâle et femelle en pleine balade déprimante dans une forêt., chacun de part et d'autre d'une petite rivière délicieuse, où Madame Dieu, si elle s'incarnait en nana, irait volontiers batifoler et tenter quelques trucs sexuels qui paraît-il emmènent au septième ciel (les pauvres, s'ils savaient ce qu'il en est vraiment ici du septième ciel… enfin bref…). Mais repartons sur terre. Donc pense la femme de Dieu je vais intervenir dans le destin de ces deux-là.
Isabelle arrive près d'un petit pont qui enjambe une rivière. Elle s'arrête. Elle ne traverse pas. Comme un pressentiment. Elle ne fait pas demi-tour non plus, à quoi bon revenir sur ses pas et repasser par les mêmes tourments. Elle attend que ça passe.
Maximilien traîne son désespoir à pas lourds. Le sentier se fait plus étroit, la végétation plus touffue, comme un danger qui menace. Au loin il aperçoit une passerelle qu'il trouve du genre sympathique. Tout à coup ça le ragaillardit. Un semblant de moral meilleur. Il repense aux lendemains qui pourraient se remettre à chanter de manière guillerette. Lorsqu'il arrive, il voit le bois vermoulu qui franchit la petite rivière. Il s'arrête, puis lève les yeux, et là c'est la révélation. Une pure beauté lumineuse face à lui. Une femme ? Non ça doit être une fée ! Il y a des étincelles dans les yeux. Où est donc la baguette magique ?.
Isabelle aperçoit l'homme, « enfin un vrai, complet des pieds à la tête » pense-t-elle en sentant monter un désir au ventre d'une intensité qu'elle n'a jamais connue. Elle fixe ses yeux dans le regard de l'homme et tout à coup des éclairs sortent de leurs orbites et traversent le pont avec fulgurance et intensité. Dans le même temps le pont fait entendre des craquements.
La femme de Dieu se demande si elle n’en fait pas un peu trop question mise en scène. Mais bon, son mari n'est pas là, faut en profiter pour sortir des sentiers battus. Et puis elle n'est pas peu fière du coup du lancé d'éclairs chargés de poudre magique d'amour instantané, à l'instar de la rapidité du café lyophilisé dans l'eau. Madame Dieu se met à sourire, elle oserait presque rire si la dignité de sa place et de son rôle permettait un tel écart. La femme de Dieu venait d'inventer le « coup de foudre ».
Alors, subjugués et attirés l'un vers l'autre Maximilien de son côté, Isabelle de l'autre, tous deux s'avancent sur le pont passerelle, ne se quittant pas du regard. Ça ressemble à un film de Walt Disney pour adultes consentants, pense la femme de Dieu, matant la scène à travers ses jumelles célestes. Bientôt les deux corps sont prêts à se toucher au centre de la passerelle. À l'instant même, contre toute attente, la vieille passerelle cède sous leur poids et ils périssent noyés dans la rivière qui les emporte vers la mer afin que les poissons se régalent.
Là-haut, la femme de Dieu, qui adore Ubu, s'écrit : « Merdre ! Merdre ! J'ai encore fait une connerie ! Je vais subir la sainte colère de mon mari aussitôt qu'il rentre ! Et comme d'habitude il va se défouler en lançant des guerres sur la terre ! Et moi qui voulais bien faire en semant de l'amour à foison ! »