Après réception de la family par morceaux successifs, reprise d'une activité de repos estival de retraité . C'est alors que traînant du côté d'Arte-concert je tombe sans me faire mal sur un « live » (comme on dit maintenant) d'Elvis Presley de 1968. Je regarde un peu en me disant qu'Elvis ça n'a pas vieilli tant que ça, en revanche le public, l'orchestre, c'est vraiment super ringard et je me dis c'étais le temps de ma jeunesse ça ? Ben oui ! Les filles avec coiffure en choucroute et les mecs en costards. Et tout ça ne bouge pas ou à peine. On est loin de Patriiiiiiiiiiiick et autres glissades verbales dans les aigus qui viendront bien plus tard avec l'hystérie des foules.
C'est alors que ma mémoire, qui n'a pas son pareil pour ressortir quelques vieilleries d'un placard dont on croyait avoir perdu la clé, me balance un 45-tours qui revient de loin. Certes je ne l'ai pas oublié mais le voilà qui ressurgit un moment où je ne m'y attendais pas.
Bill Haley & His Comets - Rock Around The Clock . Je vais vous expliquer pourquoi dans un instant. Auparavant je me mets à une recherche et je trouve sur le net une version en public de 1968 du groupe en question. Le comportement de la jeunesse de ce temps n'est guère mieux que la version Elvis.
Je reviens à mon souvenir du 45-tours. Il m'a été remis par mon père vers 1960/61 qui le tenait d'un de ses clients, lequel avait relaté à sa fille que j'étais un jeune comme elle qui avait été terrassé par la polio. C'est vrai que la chose avait fait le tour de la clientèle de mes parents. Alors il paraît que la toute jeune fille avait décidé de « m'offrir » ce 45-tours à la mode. Je ne connaissais pas mais ça m'avait emballé. Je l'ai écouté encore et encore sur l'électrophone que j'avais aussi reçu en cadeau suite à la polio.
La paralysie ça a quand même ses bons côtés).
Mais quand même je ne pouvais guère remuer mon corps au rythme de l'enfance perdue. J'ai toujours le 45-tours, comme une sorte de relique bienfaisante.
Voici pourquoi :
J'ai appris bien plus tard, par mon père, que la fille du client en question avait choisi un 45-tours auquel elle tenait beaucoup et elle en faisait « le sacrifice » en espérant que ça me plairait et apaiserait mon malheur. Ça m'avait marqué. Mais c'est bien plus tard encore que j'ai mesuré (ou supposé) ce que cela avait pu représenter pour elle.
Je n'ai jamais vu cette fille devenue femme âgée comme moi si elle vit encore. Je ne sais même pas son nom et mon père n'est plus là pour évoquer ce souvenir.
Alors ces quelques lignes c'est un peu pour lui rendre hommage et lui dire que c'est peut-être le souvenir le plus marquant de ce que j'ai pu recevoir à l'époque comme signe qui me reste tangible et palpable de ce temps-là.
« Madame la fille du client » vous ne lirez jamais ces lignes. Je les écris cependant pour vous à travers le temps et l'espace, parce que des personnes qui vous ressemblent avec générosité manifestée avec intensité, en ce temps de trouble des esprits, vous méritez bien que je vous évoque pour faire figure d'une certaine illustration de ce qui devrait être une ordinaire solidarité active et une générosité, fussent-ils un modeste 45-tours sans grande valeur, mais emblématique pour moi, dont je ne me séparerais jamais.
Puissiez-vous avoir eu une vie heureuse.

