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mercredi 4 février 2026

Vivre « après »

 


 Il était là, devant nous, de l'autre côté de la table. Il était venu pour nous demander un avis avant de signer quelques papiers officiels.
Il était là, un peu absent, un peu présent, balbutiant des mercis qui n'étaient pas nécessaires et encore moins utiles.
Il était là, avec de la tristesse au fond des yeux.
Il était là, et les larmes se sont mises à couler, et puis les sanglots qui s'en venaient de si loin.
Il était là, mon beau-frère, qui venait de perdre sa femme il y a quelques semaines. Elle est, partie en quelques jours d'un cancer foudroyant. Je les aime bien tous les deux, ensemble et chacun. Depuis quelques années ils vivaient une retraite heureuse. Elle toujours joyeuse, lui toujours prêt à rendre service.

Un abattement d'impuissance m'a envahi, auquel s'ajouta un profond sentiment d'injustice lorsqu'il prononça entre deux sanglots : « elle est partie bien trop tôt, bien trop vite… ».
Il avait tellement raison.

Ni mon épouse, ni moi, n'avons prononcé de ces mots inutiles qu'on entend parfois dans de tels moments. Être là, seulement là, recevoir sa détresse.
Et puis l'apaisement est venu, en lui, en nous aussi. Son cœur s'apaisait. Bien sûr il y en aura d'autres épisodes.

« Il faut faire son deuil », entend-on souvent. On en a fait une affaire psychologique de cette expression qui signifiait marquer et pratiquer l'ensemble des signes extérieurs de la période dite du deuil (vêtements notamment).
 Je crois surtout qu'il faut peu à peu passer à la suite de sa vie, dans un prolongement autre, sans le/la défunt/e, mais avec sa présence, manifestée autrement.
Une nouvelle aventure de vie en quelque sorte.
C'est ce que j'ai vu certains de mes ami(e)s et familles. C'est ce que j'ai vécu moi-même,parfois de manière étonnante, surprenante, du style « on n'aurait jamais pensé que… ».
La vie plus forte que la mort. En voilà une illustration.


 

lundi 15 décembre 2025

Noël ? Pour vivre quoi ?



« Les fêtes de fin d'année » voilà l'expression ce que l'on entend désormais le plus souvent. Dans mon enfance on fêtait « la naissance de l'enfant Jésus », dont le sommet était la participation à la « messe de minuit », durant laquelle montait mon impatience, car je savais qu'à ce moment-là « le petit Jésus » viendrait déposer mes cadeaux au pied de la cheminée. On y laissait une carotte et un navet pour son âne. (Celui qui l'avait amené jusqu'à Jérusalem). Au retour chacun déballait son cadeau, un et un seul, puis on mangeait le « pain gâteau » confectionné par mon frère avec mon aide modeste. La seule nuit où on avait le droit de se coucher très tard.

Bien sûr la magie de tout cela a disparu l'année où on se moqua de moi à l'école parce que « je croyais encore au Père Noël ». Ma mère  m'expliqua le pourquoi du comment, que j'étais devenu « un grand garçon ». C'était très bien. De ma déception naquit une fierté.

Me voilà septuagénaire, le souvenir de cette époque apparaît comme une bienfaisance de l'enfance. Quel terrible contraste face au spectacle affligeant de la consommation effrénée qui ne cesse de gonfler et finira un jour dans une explosion dévastatrice.

Noël, littéralement, signifie la naissance [dies natalis : jour de naissance]
25 décembre : fin de la nuit la plus longue. Retour progressif de la lumière.
Célébration de la naissance du Christ pour les chrétiens — célébration du retour de la lumière pour certains et fête de la grande bouffe pour d'autres. Bien souvent, l'alcool aidant,on s'engueule pour tout et pour rien, pour la poularde trop cuite, pour la politique en France, forcément déplorable,  et vivement l'extrême droite au pouvoir. Faut bien essayer la dictature, pour voir ce que c'est ! Ou alors, vive la liberté de faire n'importe quoi et d'emmerder son voisin. Supprimons la police mais gardons la cocaïne. Enfin bref, on finira de toute façon par se quitter fâchés… et rendez-vous à Noël prochain !

Dans mon cabinet de consultation, en janvier je ramassais à la petite cuillère les dégâts des [soi-disant] fêtes qui avaient viré au cauchemar, et on ne savait même plus comment vraiment c'était arrivé, ni qui avait commencé… heureusement j'avais fait le renouvellement des boîtes de mouchoirs en papier !

Et pour moi ?
Ce sera exactement le renouvellement du sens premier : fêter le jour de naissance.
— La mienne d'abord, puisque je suis né un soir de 24 décembre ! Plus tard, après mes 12 ans, fêter le commencement d'une renaissance. Et là s'imposent des pensées pour celles et ceux qui y ont contribué. J'ai eu souvent l'occasion de les évoquer.

— Ensuite,  la naissance de l'amour pour celle qui est devenue mon épouse pour toujours. Aujourd'hui nous pensons l'un et l'autre qu'une lumière nous fut donnée et qu'elle est comme celle de la flamme d'une bougie que l'on transmet à d'autres pour constituer une chaîne lumineuse dans la toute petite humanité où nous sommes en transit.

— Et encore le jour de naissance de chacun de nos enfants, reçus comme des promesses d'accomplissement.  Maintenant qu'elles approchent de la cinquantaine, je me réjouis de la chaîne de transmission positive que je vois vivre à l'échelon de mes petits-enfants. Suis-je justifié de m'en réjouir ? En tout cas j'admire ce que ma descendance accomplit. 

— Le cadeau de pouvoir nous réunir en famille plusieurs jours pour vivre et partager la joie d'être ensemble, car, ainsi en est-il de la génération d'aujourd'hui, chacun s'éparpille sur la planète. Certains feront plusieurs heures d'avion, de train ou de voiture pour être là.
J'en espère des jours lumineux. Que chacun apporte sa lumière intérieure, la laisse vivre. Le temps s'écoulera dans la joie simple, comme nous l'avons déjà vécu  de précédentes années.

Enfin , je me tourne vers toutes celles et ceux, connus et inconnus, qui traversent des épreuves, des ténèbres personnels, et j'en connais dans mon entourage proche.
 Les victimes de toutes sortes, des guerres, des violences physiques, les femmes particulièrement. Et puis toutes les autres crapuleries à travers le monde en particulier celles de l'ombre que l'on crée ou entretient, parce que c'est là, à l'abri des regards, que l'on peut agir impunément.

Mais  la lumière rejaillira toujours jusqu'à ce que vienne « le jour de clarté »
celui que chantait Graeme Allwright en 1968



lundi 3 novembre 2025

Hommage.

Mon père est né un 3 novembre dans les premiers temps du siècle dernier. Comme beaucoup de nos ancêtres, il connut la première et la deuxième guerre mondiale. Cela marqua fortement et douloureusement l'existence de toute une génération. 
Est-ce que je connaîtrais la troisième  guerre mondiale et/ou atomique ?

Voilà bien des années qu'il nous a quitté. Il serait encore là, on fêterait ses 114 ans.  Selon la tradition, parmi les cadeaux, il y aurait un 33 tours de chants Grégorien. Paradoxe apparent, pour un homme d'affaires, juriste, surbooké comme on dit aujourd'hui. Mais qui, dès qu'il a un peu de temps, va désherber le jardin,  ouvre un livre dans son fauteuil club en cuir véritable, écoute les fameux chants religieux.

Voilà un homme qui ne s'exprime jamais pour ne rien dire. Non pas que ces mots soient rares et mesurés, mais il y a toujours une justesse dans le ton et les propos. Mais plus que les paroles, ses actes parlent pour lui, parlent de lui.
Mais moi trop souvent je ne vois rien. Jeune imbécile que je suis. Tout ce qu'il a pu faire pour moi dans la lumière de l'ombre, je ne le découvre et le comprends que bien plus tard. Et même après sa mort dans bien des documents.

Chez moi, comme dans beaucoup de familles de cette génération là, on ne parle quasiment jamais d'amour. Tout se dit autrement par les gestes et les actions directes. Les mots tendres sont excessivement rares, comme s'ils ne pouvaient être que des maladresses. Cependant la bienveillance est présente ou n'est jamais loin. Dans un silence réfléchi l'action se mène, se déroule et s'enchaîne. Il m'a accompagné de cette manière  dans l'existence  pas après pas. Mais je ressentais bien plus ses exigences éducatives que l'affection qui les accompagnait.

 

Si on lui manifeste une reconnaissance, j'en fus témoin bien des fois, il estime qu'il n'a jamais fait que  son devoir, ce qu'il fallait, en pensant souvent qu'un autre en aurait fait tout autant. Et pourtant, ce n'est pas nécessairement évident.

J'ai mis des années après sa mort à découvrir toute la richesse de sa personnalité d'homme intègre que je voyais insuffisamment, contrairement à d'autres qui le côtoyaient, travaillaient avec lui,  ou  ses côtés dans divers engagements caritatifs ou associatifs.

Le jour de son enterrement, un de ses amis, chirurgien, me déclara : 

— « Ton père, c'était vraiment un grand Monsieur ! ».
 Je n'ai pas su que répondre. J'ai découvert par la suite combien c'était vrai.

Aujourd'hui, bien sûr je pense à lui, avec une reconnaissance infinie.
Et notamment je sais que sans lui je ne serai plus en vie, mort prématurément à l'âge de 12 ans.


(Je dois ma vie continuée à sa clairvoyance inspirée dans les jours qui ont suivi l'attaque de polio)

dimanche 23 mars 2025

Savoir aimer — 2

 

Je terminais le premier billet sur ce thème par : « ... Mais je suis loin de là où j'aimerais parvenir ».

À quel endroit j'aimerais parvenir ?
 Ma finale est un peu absurde.Pas de terme à atteindre dans l'amour. Il y a des histoires d'amour qui se terminent. C'est autre chose. Si j'écris assez fréquemment « les relations sont éternelles » c'est pour la raison que l'amour est une permanence sans limite. L'impermanence au sens de se détacher de tout,  génère l'indifférence.

Les histoires d'amour ne sont pas un séjour temporaire dans une villa de vacances.
L'amour est une permanence au fond de soi-même.  La difficulté c'est de ne pas réussir à l'offrir  parce qu'on n'a pas reçu son compte d'amour par osmose et/ou transfusion. Alors, on cherche partout où et comment le recevoir, et comme ce n'est jamais assez la colère vient. Je dis bien la colère. Pas la violence, dont l'amour est absent et qui n'est pas tolérable. On ne massacre pas quelqu'un ni un peuple au nom de l'amour, d'une idéologie ou d'une croyance... Et cependant on ne cesse de le faire, individuellement comme dans de nombreux pays en 2025. On invente un dieu monothéiste, fabriquée pour justifier de guerroyer, massacrer « les impies » qui contesteraient son existence et sa primauté. Tout récemment en Amérique il paraît qu'un Dieu a envoyé son représentant sur terre pour présider ce continent. Le fait qu'il a échappé à un attentat en apporte la preuve.  Depuis quelques mois, il obéit à la volonté de ce  Dieu. Qui donc pourrait le lui reprocher !  Des épisodes très semblables  se  retrouvent abondamment dans des textes (dits) sacrés comme la Bible. Dieu crie vengeance !

On est bien loin de l'expérience de la permanence d'un amour authentique  qui amène la paix, la joie, la saveur de l'existence. L'amour est déposé en moi de toujours à toujours. . C'est un constat.  Mon choix, globalement, c'est : soit d'aimer, soit de rejeter jusqu'à haïr.
Je suis parfois d'un côté, parfois d'un autre. Je suis heureux ou le soufre.
 

Quand bien même j'aurais été mal aimé. Et je le fus. Mon libre arbitre  c'est choisir d'aller à sa découverte, autant autour de moi, qu'au fond de ma personne. Et c'est la conscience de percevoir cette permanence d'existence au fond de moi d'un amour qui me transcende qui est la clé libératrice de mes prisons intérieures. Bon, on peut dire que tout ça c'est du baratin.
Eh bien dites-le.
 Ça ne change rien à la réalité expérimentée qui est la mienne.  Je me contente de vivre et de dire le sens que je mets à ma vie. L'opinion d'autrui ne change rien au réel.
le réel est aussi le nombre de mes infidélités, lorsque je choisis de ne pas aimer.

Certes on peut faire la confusion entre impermanence et détachement, entre fusion et autonomie, et autres choses du genre. On peut aussi penser que l'amour ne relève que de la chimie cérébrale et de la connectique neuronale visible à l'I.R.M.  Depuis récemment nous avons la possibilité de nous convaincre que l'IA nous aime totalement et même plus que  n'importe quelle humain.  Évidemment, on peut fantasmer les pouvoirs de la Science et des technologies qui vendent du bonheur  frelaté sur les réseaux sociaux.

Et cependant, s'il y avait « Tout Autre » ?

(J'envisage une suite, mais je ne sais si je suis prêt à la partager « ici ».
Je verrai, selon la  perception et réception de ce qui précède).

 



samedi 8 février 2025

Savoir aimer

 

 J'aimais bien la chanson de Florent Pagny qui portait ce titre. J'évoque cette chanson car il y est beaucoup question d'apprendre. Apprendre à aimer, à sourire, à donner sans reprendre,…
J'aimerais. Mais voilà, bien souvent surgit un sentiment d'incapacité, ou d'insuffisance, ou de dosage. Comme s'il fallait me préserver. De quoi donc ?
 

Ma mère avait l'amour vorace. Aimer jusqu'à étouffer son fils. Un amour de possession compensatoire. J'étais, soit son rejet, soit son repas du moment.
Elle debout, moi aussi. Elle me serrait contre son ventre avec ses bras. Je ne sentais aucune affection dans cette manière de faire, mais du danger imminent qu'elle m'absorbe en elle comme un retour primitif.
Difficile à vivre quand on a une mère dont on doit supporter les graves dérangements mentaux à épisodes.  Des périodes où la mère était calme comme la mer dans la douceur de l'été, voisinaient avec des tempêtes dévastatrices qui surgissaient en quelques minutes.
Quand ai-je donc reçu la possibilité d'apprendre à aimer juste ?

Il aurait sûrement fallu, comme dans la chanson, « apprendre à vivre et s'en aller ».
M'en aller ? Ça oui ! Dès que ce fut possible. Mais apprendre ? Qu'apprend-t-on quand on est livré à la solitude de soi-même au long des jours. j'ai refusé d'être aimé par ma mère  « d'une manière inappropriée » comme on dirait aujourd'hui…

Tout a commencé à changer lorsque je me suis senti vraiment aimé par d'autres que ma famille. C'est un peu terrible à dire finalement. 
À 12 ans, arrivé au Centre de rééducation pour réparer les dégâts de la polio, je découvre qu'on s'intéresse  à ma personne en tant qu'être humain, et non plus comme un gosse débarqué d'on ne sait où, et qui encombre.
Dès mon arrivée je bénéficie de séances en balnéothérapie dans une  mini-piscine. Elle a la forme d'un énorme trèfle en pierre, dans lequel deux femmes aides-soignantes me baignent pour apaiser mes douleurs par la chaleur. Et puis parce qu'il faut bien sortir de l'eau et que je souffre toujours, elles entourent mes jambes dans des serviettes humides et chaudes, les renouvelant souvent. Je garde de cet épisode un souvenir intense à la fois douloureux et à la fois comme un immense cadeau que m'offrent ces femmes que je connais à peine puisque je viens de débarquer. J'ai ressenti un au-delà de leurs obligations professionnelles à cause de ces mots qu'elles échangeaient — « On ne peut pas laisser cet enfant souffrir comme ça ! ». Manifestement la séance durait bien plus que prévu.
Savoir aimer. Elles savaient.


Bien plus tard, adulte, j'ai souvent reçu de la gratitude venant de personnes que j'avais pu aider sur leur route, durant la traversée de périodes difficiles, voire insupportables. Ou des situations foncièrement injustes, individuelles ou collectives, contre lesquelles j'ai lutté dans mes engagements professionnels ou associatifs. Mais je n'arrive pas vraiment à penser que c'est ça aussi de l'amour. Bien sûr ce fut souvent au titre de mes activités professionnelles et donc pas totalement désintéressé. Mais peut-être quand même j'agissais un peu généreusement. Je veux bien me l'accorder. Essayant de ne pas trop me croire le sauveur, alors que l'on est modestement qu'un aidant de passage.

Je m'arrête là pour aujourd'hui. Mais je suis loin de là où j'aimerais parvenir. 
À suivre peut-être…


vendredi 22 novembre 2024

Les amoureux du Pont-Neuf



Jeu d'écriture N° 100 proposé par Filigrane (clic)
photo + phrase à placer. — « Que serais-je sans toi ? »

En ce temps-là, la symbolique de l'amour était au cadenas. On se rendait sur le nouveau pont parisien avec l'accessoire indispensable aux ébats amoureux. Depuis longtemps plus personne ne convolait en justes noces, c'eût été ringard en diable. Même Cupidon n'était pas loin de débander son arc. L'amour se voulait cadenassé et pour qu'il ne s'enfuit pas, on jetait la clé par-dessus le parapet et : plouf !

C'est là-bas que j'ai photographié Firmin et Angèle les bouches collées, lui l'enfermant par les épaules pour qu'elle comprenne bien que désormais elle était sa possession légitime puisqu'elle avait accepté le cadenas. La chose était entendue. Elle, le sac pendant au bout du bras s'apprêtait à le lâcher. Ce serait le signe de son abandon total à tous ses désirs, même les plus fous, les plus invasifs, les plus interdits.
Quand il décolla ses lèvres, Angèle s'écria : « que serais-je sans toi ? »
Firmin aussitôt répondit : « et moi, que serais-je sans Toit ! » Songeant que sans elle il serait toujours à la rue.
Témoin involontaire de ces paroles je me suis forgé un dicton personnel :
« jamais Toi sans Toit », pensant bien trouver la photo d'une maison cossue dans ma collection.
Ainsi donc ils seraient heureux !

Tout cela avait le poids de la passion fermée à clé.
Bien plus tard, lorsque le pont s'écroula sous le poids des cadenas, ceux-ci partirent à vau-l'eau jusqu'à la mer.

Angèle et Firmin avaient dès lors laissé tomber à l'eau leur projet amoureux et les baisers mouillés de larmes leur faisaient prendre conscience qu'ils auraient mieux fait de garder la clé…

vendredi 7 juin 2024

De l’utilité des mots sur les actes.

Ces derniers temps la nuit, je rends visite à mon père décédé il y a plus de 30 ans, parce que je me découvre des choses à lui dire plutôt dans le registre gratitude pour tout ce qu'il a fait pour moi et que j'ai ignoré au temps de son vivant.

Ce n’est donc pas que je rêve de mon père, mais en quelque sorte il vient à moi dans ma pensée lorsqu’elle est en roue libre, entre veille et sommeil.

Cet homme qui ne parlait guère de ce qu'il ressentait, mais agissait beaucoup en faisant « de bonnes choses ». Je n'étais pas assez futé dans ma jeunesse pour comprendre le moteur intérieur qui animait son âme généreuse.

Il n'y a pas d'âge pour les prises de conscience. C’est bien des années après son départ que je les ai faites. En retrouvant des documents, en comprenant mieux sa manière de vivre et les valeurs de sa vie. D’une certaine manière il était animé par : ce qui compte ce n’est pas de dire des mots d’amour, c’est de poser des actes d’amour.

Il posa beaucoup d’actes de ce type par rapport à moi. Je n’en ai rien su mais la réalité c’est qu’ils me furent excessivement bénéfiques. Parfois je me dis que mon état d’inconscience tenait de l’aveuglement, du manque de recul, et d’une forme d’immaturité, d’insouciance et d’inattention au réel.

C’est pourquoi il me faut ajouter ceci : Pour ma part je dirais que les deux (les mots et les actes) ont la même importance à égalité, la même nécessité, comme on a deux bras, deux jambes, deux yeux, etc. sinon ça n’est pas foutu mais il manque quelque chose ! C’est comme un amour qui serait amputé d’une partie importante de sa réalité.

Je voudrais pouvoir réparer cette forme d’injustice envers lui, car bien souvent je me suis senti délaissé, à la limite d’une forme d’abandon. Je le trouvais trop préoccupé par « ses affaires professionnelles envahissantes » et bien peu par son fils. Nous aurions dû avoir des conversations sur l’essentiel. Mais était-ce possible ? Il était tellement pudique sur ce qu’il ressentait comme si ce serait une faute de le faire. C’était rarissime quand il laissait transparaître ses ressentis.

J’ai écrit sur ce blog et aussi ailleurs, ce que je lui reprochais en ce sens et que j’ai interprété comme un manque d’intérêt pour moi. De cela évidemment je souffrais. C’est une partie de la réalité bien entendu, je ne l’ai pas inventée. Mais c’est seulement une partie, celle vue de ma fenêtre. Je veux que l’autre soit désormais visible plus clairement, même si j’ai toujours considéré mon père comme une belle personnalité avec un grand humanisme, un grand dévouement pour les gens et une droiture hors du commun… mais moi je me croyais constamment délaissé… et cependant je ne l’étais pas, faute d’en percevoir suffisamment les manifestations.

 

J’avais dans les 15/16 ans, nous étions seuls dans la cuisine, il se préparait une collation comme cela lui arrivait parfois, entre deux rendez-vous en clientèle, je l’ai trouvé taiseux et triste et il a eu cette phrase :

— « J’ai le spleen… »

il n’a rien dit d’autre, moi non plus. J’ai tellement été surpris de cette confidence qui lui échappait. C’est peut-être la première fois qu’il exprimait un ressenti plutôt profond et important.

Ce petit épisode que j’ai toujours gardé en mémoire, il dit beaucoup sur ce que fut notre relation sur ce registre.

Depuis, j’ai réalisé combien il « agissait dans la coulisse » pour mon bien propre. J’ai compris trop tard tous les bienfaits que je lui devais, moi qui me sentais tellement délaissé , il n’en était pas ainsi dans les faits.

C’est probablement pour cela que je me suis efforcé de ne pas agir de cette manière avec mes enfants. Non pas qu’ils avaient à tout savoir, loin de là, mais nous avons beaucoup dialogué sur ce que nous ressentions et vivons les uns par rapport aux autres. Mon épouse et moi nous avons voulu leur ouvrir l’accès à l’intériorité c’est-à-dire les inviter à rejoindre le fond de leur personne ou se découvrent et peuvent se déployer leur identité en toutes ses potentialités accessibles.

Ai-je réussi, au moins partiellement ? Ça n’est pas si mauvais au final, si j’en crois ce qu’elles sont devenues et leur épanouissement dans bien des domaines. De même que leur réussite en tant que femmes engagées dans la société. Et je me permets aussi d’ajouter la reconnaissance qu’elles expriment envers les parents que nous sommes pour tout ce que nous avons pu leur apporter. Je n’écris pas cela pour me faire mousser (qu’est-ce que j’en ai à foutre à mon âge où je n’ai plus rien à prouver). Je pense que je suis autorisé à la réjouissance de tous ces constats positifs, parce qu’au moins quelque part, ça sert à construire un monde un peu moins à la dérive que ce que l’on constate beaucoup actuellement.

Il se pourrait qu’un jour je me dise que j’ai apporté ma petite goutte dans l’immensité des océans de la planète. C’est pas grand-chose, n’empêche qu’il n’y a que des gouttes d’eau dans l’immensité de la planète.

(À suivre… peut-être…)

 

vendredi 23 juin 2023

Deux instants dans la vie ordinaire.


Deux petits événements de la banalité ordinaire pour le prix d'un seul.


Le soleil embellit la nature lorsqu'il joue avec les couleurs des arbres et des plantes. Il fait son métier de Lumière. À nous d'être attentif, d'ouvrir les yeux, de ne plus les avoirs toujours fixés sur nos écrans.

Je déambule mes roulettes dans mon quartier que je connais ou crois connaître. Un regard attentif suffit à découvrir des nouveautés chaque jour, surtout dans les détails.

Entre deux maisons un petit passage mène à un tennis réservé aux résidents du coin. Je sais qu'il a été rénové, alors je vais aller voir de plus près. Le chemin de petits graviers qui y mène a aussi été transformé. Hélas, désormais, il y a trop de petits graviers formant une couche bien trop épaisse. Mon fauteuil roulant s'embourbe.… plus je tente de manœuvrer, pire c'est. Il faut que j'appelle quelqu'un. Mais je ne connais personne à proximité. Je me dis, qu'a part les pompiers, je ne vois pas qui d'autre.


Tout à coup et fort opportunément deux tennismen arrivent. Des sauveurs. Heureuse coïncidence, car ce cours de tennis est généralement désert dans la semaine. Ils sont évidemment grands et sportifs et m'aident sans grande difficulté à sortir ma bécane de l'ornière. Dans l'opération je perds un bouchon protecteur tout noir et gros comme un grain de raisin, dans les petits cailloux blancs. On cherche quelque peu, mais rien. Je dis que ce n'est pas bien important c'est plus esthétique qu'autre chose. Et puis voilà… je reprends ma balade… après force remerciements.


Le lendemain on sonne à la porte. Une dame que je ne connais pas. Elle me montre le petit bouchon protecteur accompagné d'un grand sourire. — « Nous l'avons retrouvé ». L'un des tennismen est retourné avec son épouse dans l'allée caillouteuse avec un râteau à la recherche du bouchon perdu… ils ont fini par le trouver.

Mais comment ont-ils su où j'habitais ? — « On vous voit parfois passer par ici, alors on s'est dit ce monsieur est certainement du quartier. Nous avons demandé au facteur qui nous a donné votre l'adresse : en fauteuil roulant ? C'est sûrement lui a-t-il dit ! ».

Et voila !

Je n'ai pas tari de remerciements. La dame ajoute : — « De toute façon il y a trop de cailloux. L'autre jour c'est une poussette d'enfant qui s'est embourbée et la maman était bien embêtée. On va revoir la question au niveau de la copropriété ! ».


Je relate ce petit événement, juste parce que je tiens à souligner que la délicatesse, la bonté, le sens du service gratuit, n'ont pas disparu de la planète malgré tout ce qu'on nous raconte dans tous les domaines d'une société qui serait soi-disant devenue invivable et foncièrement égoïste.


Épisode deux :

Hier visite chez Madame l'ophtalmologiste. Comme d'habitude plus d'une heure d'attente dans la salle du même nom. Nous sommes en début d'après-midi. Comment fait-elle pour aussi  mal gérer son planning de rendez-vous ? Mystère ! C'est comme ça depuis des années.

En face de moi un couple pas tout jeune. Manifestement la visite est pour Monsieur. Et aussi manifestement il a fait un AVC et se trouve en période de rééducation en hôpital de jour (il appellera le kiné pour dire qu'il ne viendra pas en raison de l'attente trop longue ici). Tout le monde profite de la conversation. Il est très diminué, fébrile et inquiet. À côté, son épouse est  d'une attention extraordinaire envers lui. Ce que j'appellerai « une attention vraie » avec tellement d'amour. Elle ne se comporte ni en infirmière, ni en aide-soignante, mais en compagne de vie de longue date, ça se sent bien. Et lui il est un peu perdu. Elle le rassure. Je suis ému de tant de générosité amoureuse et de présence belle avec des mots justes et des gestes d'affection adaptés.

Arrive alors une autre dame, surprise de rencontrer ici le Monsieur physiquement diminué qu'elle connaît bien. La conversation s'engage. Je comprends que cet homme avait d'importantes responsabilités professionnelles et un fort charisme semble-t-il. Cela appartient désormais à un passé qui ne reviendra pas.

En revanche, l'amour de son épouse dont je suis témoin privilégié m'émeut. Cet amour est là pour l'éternité. Et cela me remplit de reconnaissance qu'il existe et se manifeste dans ce couple. Là, juste à l'instant. Cela fait du bien à mon âme. 






lundi 18 octobre 2021

N'oubliez pas vos mouchoirs !


 

101ème devoir de Lakevio du Goût.

Je pense que vous en avez assez des œuvres de John Salminen mais que voulez-vous, elles me posent toutes des questions auxquelles j’essaie de répondre.
Si vous m’aidiez, vous aussi à y répondre, ce serait gentil.
Mais ce serait trop simple.
Il faut d’abord trouver quelles questions posent l’œuvre, et je sais qu’elle ne pose pas les mêmes à chaque observateur.
Puis, quand vous avez enfin une question qui vient, il reste à y répondre…
J’aimerais que vous commenciez votre devoir par « Ce fut un chagrin désordonné », comme écrit Maupassant dans « Un cœur simple ».
Ce serait chouette aussi que vous le terminassiez sur « Le centre du combat, point obscur où tressaille la mêlée, effroyable et vivante broussaille, » comme disait Victor Hugo dans « L’expiation »
J’eusse aimé que vous y casassiez aussi le célèbre « L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme. »

N'oubliez pas vos mouchoirs !



Ce fut un chagrin désordonné qui envahit Florine sur le chemin du retour de la messe de Noël. Probablement à cause de la solitude qui était la sienne depuis si longtemps. 

Elle avait sorti son long manteau d'hiver qui sentait la naphtaline, à force de dormir dans l'armoire de ses origines bretonnes.


Ce soir, comme chaque année, elle se retrouverait seule avec sa tranche de foie gras truffé de désespoir. Cette année, pour la première fois, elle avait renoncé au quart de bouteille de champagne Laurent Perrier, qui de toute façon finissait par tiédir dans le verre Duralex à force de ne pas être bu. Et puis il y a bien longtemps qu'elle ne cherchait plus   son âge au fond du verre. D'ailleurs elle était sans âge depuis bien longtemps.


 En chemin, elle pensa à son père tué lors d'un attentat aveugle par un de ces terroristes qui croyait détenir la Vérité des vérités sur l'humanité et jusqu'à l'univers entier, « visible et invisible » comme disaient  hier encore les curés en reboutonnent le bas de leurs soutanes après avoir utilisé les enfants pour leur apprendre les diverses manières de bien mouiller leur goupillon.


Elle se souvint  que son père connaissait par cœur son Victor Hugo : Waterloo ! Waterloo ! Elle aurait bien voulu comprendre ce passage de la récitation « l'espoir changea de camp, le combat changea d'âme ». Mais pas un seul instant elle ne se serait autorisée à poser la moindre question. Florine aurait aimé que l'espoir change de camp pour venir dans le sien. Mais il ne faut pas réclamer l'impensable.


Y avait-il encore une utilité à vivre ? Cela faisait des années que la question la taraudait, elle bataillait et guerroyait chaque jour pour tenter de trouver une réponse, mais rien de satisfaisant ne venait à son esprit. Quant à son cœur, il y a bien longtemps qu'il s'était endormi par anesthésie locale définitive. Sa vie n'était désormais qu'une morne plaine peuplée des cadavres de ses défaites successives.

Un goût de mort avait pénétré les lèvres de Florine à force d'observer le centre du combat, point obscur où tressaille la mêlée, effroyable et vivante broussaille. 


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voilà, voilà ! Un texte pour se marrer à gorge déployée ! Non ?

Mais, la consigne c'est la consigne, on n'était pas autorisé à faire dans la franche rigolade avec le père Victor qui nous entraîne à la boucherie de Waterloo !

Sacré Hugo ! Toujours  excellent à trouver les mots pour faire pleurer dans les chaumières…

On appelle ça le secret du succès !


lundi 21 décembre 2020

Et leurs baisers d'hier nous suivent

 

J'ai trouvé pour vous des exemples d'une époque lointaine





Au temps où la permissivité était grande





Au temps où les baisers s'échangeaient librement





Avant que tout ne change obligatoirement




Tout était encore possible




Quelques artistes visionnaires existaient cependant




rien n'est plus autorisé maintenant






Et que reviennent nos amours d'antan



Consolation finale :

voulez-vous connaître un secret sur la relation à distance ?

Chaque baiser est comme le premier