Ces derniers temps la nuit, je rends visite à
mon père décédé il y a plus de 30 ans, parce que je me découvre des choses à
lui dire plutôt dans le registre gratitude pour tout ce qu'il a fait pour moi
et que j'ai ignoré au temps de son vivant.
Ce n’est donc pas que je rêve de mon père,
mais en quelque sorte il vient à moi dans ma pensée lorsqu’elle est en roue
libre, entre veille et sommeil.
Cet homme qui ne parlait guère de ce qu'il
ressentait, mais agissait beaucoup en faisant « de bonnes choses ». Je n'étais
pas assez futé dans ma jeunesse pour comprendre le moteur intérieur qui animait
son âme généreuse.
Il n'y a pas d'âge pour les prises de
conscience. C’est bien des années après son départ que je les ai faites. En
retrouvant des documents, en comprenant mieux sa manière de vivre et les
valeurs de sa vie. D’une certaine manière il était animé par : ce qui compte
ce n’est pas de dire des mots d’amour, c’est de poser des actes d’amour.
Il posa beaucoup d’actes de ce type par
rapport à moi. Je n’en ai rien su mais la réalité c’est qu’ils me furent
excessivement bénéfiques. Parfois je me dis que mon état d’inconscience tenait
de l’aveuglement, du manque de recul, et d’une forme d’immaturité, d’insouciance
et d’inattention au réel.
C’est pourquoi il me faut ajouter ceci : Pour ma part je dirais que les deux (les
mots et les actes) ont la même importance à égalité, la même nécessité, comme
on a deux bras, deux jambes, deux yeux, etc. sinon ça n’est pas foutu mais il
manque quelque chose ! C’est comme un amour qui serait amputé d’une partie
importante de sa réalité.
Je voudrais pouvoir réparer cette forme
d’injustice envers lui, car bien souvent je me suis senti délaissé, à la limite
d’une forme d’abandon. Je le trouvais trop préoccupé par « ses affaires
professionnelles envahissantes » et bien peu par son fils. Nous aurions dû
avoir des conversations sur l’essentiel. Mais était-ce possible ? Il était
tellement pudique sur ce qu’il ressentait comme si ce serait une faute de le
faire. C’était rarissime quand il laissait transparaître ses ressentis.

J’ai écrit sur ce blog et aussi ailleurs, ce
que je lui reprochais en ce sens et que j’ai interprété comme un manque
d’intérêt pour moi. De cela évidemment je souffrais. C’est une partie de la
réalité bien entendu, je ne l’ai pas inventée. Mais c’est seulement une partie,
celle vue de ma fenêtre. Je veux que l’autre soit désormais visible plus
clairement, même si j’ai toujours considéré mon père comme une belle
personnalité avec un grand humanisme, un grand dévouement pour les gens et une
droiture hors du commun… mais moi je me croyais constamment délaissé… et
cependant je ne l’étais pas, faute d’en percevoir suffisamment les
manifestations.
J’avais dans les 15/16 ans, nous étions seuls
dans la cuisine, il se préparait une collation comme cela lui arrivait parfois,
entre deux rendez-vous en clientèle, je l’ai trouvé taiseux et triste et il a
eu cette phrase :
— « J’ai le spleen… »
il n’a rien dit d’autre, moi non plus. J’ai
tellement été surpris de cette confidence qui lui échappait. C’est peut-être la
première fois qu’il exprimait un ressenti plutôt profond et important.
Ce petit épisode que j’ai toujours gardé en
mémoire, il dit beaucoup sur ce que fut notre relation sur ce registre.
Depuis, j’ai réalisé combien il « agissait
dans la coulisse » pour mon bien propre. J’ai compris trop tard tous les
bienfaits que je lui devais, moi qui me sentais tellement délaissé , il n’en
était pas ainsi dans les faits.
C’est probablement pour cela que je me suis
efforcé de ne pas agir de cette manière avec mes enfants. Non pas qu’ils
avaient à tout savoir, loin de là, mais nous avons beaucoup dialogué sur ce que
nous ressentions et vivons les uns par rapport aux autres. Mon épouse et moi
nous avons voulu leur ouvrir l’accès à l’intériorité c’est-à-dire les inviter à
rejoindre le fond de leur personne ou se découvrent et peuvent se déployer leur
identité en toutes ses potentialités accessibles.
Ai-je réussi, au moins partiellement ? Ça
n’est pas si mauvais au final, si j’en crois ce qu’elles sont devenues et leur
épanouissement dans bien des domaines. De même que leur réussite en tant que
femmes engagées dans la société. Et je me permets aussi d’ajouter la
reconnaissance qu’elles expriment envers les parents que nous sommes pour tout
ce que nous avons pu leur apporter. Je n’écris pas cela pour me faire mousser
(qu’est-ce que j’en ai à foutre à mon âge où je n’ai plus rien à prouver). Je
pense que je suis autorisé à la réjouissance de tous ces constats positifs,
parce qu’au moins quelque part, ça sert à construire un monde un peu moins à la
dérive que ce que l’on constate beaucoup actuellement.
Il se pourrait qu’un jour je me dise que j’ai
apporté ma petite goutte dans l’immensité des océans de la planète. C’est pas
grand-chose, n’empêche qu’il n’y a que des gouttes d’eau dans l’immensité de la
planète.
(À suivre… peut-être…)