172ème Devoir de Lakevio du Goût
J’aime beaucoup cette toile de Van Gogh.
Je pense que vous aussi vous l’aimez.
Je suis sûr que vous avez quelque chose à en dire.
Ce serait bien si, en le disant vous y placiez ces dix mots :
Désert -Retraite -Solitude. -Automne -Réaction
Fauteuil -Épouse -Chagrin -Froid -Chemise
Bon, ce n’est qu’une suggestion mais ce serait vraiment chouette.
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À l'automne dernier, Vincent s'inscrivit sur un site de rencontre « Disons après-demain » dont on vantait les mérites à la télévision. Compte tenu des images proposées où tout semblait moelleux comme dans un fauteuil club des années 1950, cela lui rappelait l'époque où il connut cette femme merveilleuse, pétillante de vie, svelte, sportive et primesautière qui allait devenir son épouse.
Ils s'étaient promis l'un l'autre un bonheur sans nuage, parce qu'à 20 ans à peine on n'est pas plus sérieux qu'à 17 ans et qu'alors on se met à rêver aux progrès éternels et sans limite que l'on promettait, d'autant que c'était bien décidé, il n'y aurait jamais plus la guerre. Le Phénix ne renaîtrait pas de ses cendres, les autorités mondiales nous l'avaient affirmé. En ce temps-là les peuples croyaient encore à la parole politique et son efficacité qui ne pouvait être que divine. Le pape lui-même soutenait les riches comme c'était la tradition depuis des siècles. Quant aux pauvres, le ciel et le bonheur éternel leur étant promis juste après la mort « À la porte de l'éternité » (*), inutile de les décevoir en les assistant bêtement, compromettant aussi la félicité de leur éternité Le pauvre n'a pas vocation à s'enrichir. Tout cela évidemment laissait sans réaction le bon chrétien qui avait acheté une chaise marquée à son nom au premier rang de l'église.
Vincent avait trouvé un bon métier de peintre en bâtiment. Comme il était courageux et persévérant il avait fini par fonder sa petite entreprise qui fructifia d'année en année. Et puis un jour arriva l'âge de la retraite, la vieillesse, le départ des enfants, l'arrivée de la solitude. Et puis l'inscription sur ce site de rencontre afin de sortir du désert dans lequel il s'enfonçait peu à peu.
C'est ainsi qu'il rencontra Sidonie, elle avait l'âge mûr mais était plus jeune que lui. Et franchement il faut bien le reconnaître le hasard fit bien les choses car elle avait d'étranges ressemblances avec sa défunte compagne emportée par une « longue maladie » comme on dit pudiquement. Et tout aussi franchement ils vécurent pendant quelques mois une passion amoureuse débordante de vitalité, de virilité, et d'abandon dans le plaisir réciproque que ni l'un ni l'autre n'avait connu jusqu'alors. « Vive la vieillesse » s'exclamaient-ils, avant de remettre ça avec une ardeur étonnante.
Malheureusement Vincent n'en demeurait pas moins quelque peu rustre dans ses manières et ses comportements quotidiens, ce qui finit par déplaire à sa nouvelle conquête, laquelle pensa :
— Vivement après-demain qu'on arrête tout ça ! Ce mec commence à me lasser ! Les plaisirs de la chair ça va un moment, mais je désire aussi goûter aux plaisirs intellectuels et c'est pas avec un peintre en bâtiment qu'on va disserter sur « la recherche » de la madeleine de Marcel Proust. C'est décidé je le plaque.
L'autre jour je suis allé voir Vincent qui avait repeint ma façade il y a bien des années. Il était affalé sur une chaise, les poings sur les yeux. Il me fit part de son chagrin à cause de la cataracte qui allait lui faire perdre la vue parce que c'était pas opérable. Et puis il m'a raconté toute son histoire, sans bouger, murmurant parfois de manière peu compréhensible. C'était vraiment ses yeux qui l'embêtaient. Pas vraiment cette histoire de site de rencontre et sa fin relativement tragique.
Va savoir pourquoi ça m'a ému jusqu'aux larmes alors que je ne connaissais Vincent que comme prestataire. Et puis j'ai pensé : « C'est fou quand même comme l'amour rend aveugle ». Devant le cynisme d'une pensée qui m'avait échappée, j'ai eu froid dans le dos. Et sans que je ne sache vraiment pourquoi j'en ai trempé ma chemise de sueur qui me dégoulina dans le dos. Je suis rentré me sécher, je n'avais pas l'intention d'attraper une fluxion de poitrine.
(*) Titre de cette toile de Van Gogh