La consigne du Lundi chez "Le Goût"
Mr Caillebotte n’a pas peint que le pont de l’Europe, la gare Saint Lazare, des « racleurs de parquet » ou les trottoirs parisiens.
Non, il a peint aussi de la verdure.
Et pas que celle de sa propriété d’Yerres.
Je vous soumets cette toile qui me prouve que là où je me suis promené il y a peu était beaucoup plus touffu il y a 150 ans qu’aujourd’hui.
Les bancs n’ont cependant pas changé.
Que vous dit cette toile ?
Un souvenir de parc bien loin de celui-ci apparaît dans ma cervelle noyée dans son habituel « cafouillon » matinal...
Les petits chevaux.
Ce sont l'allée et les bancs qui ont produit ce grand bond en arrière dans ma mémoire. Tout d'abord, mentionnons le vert des bancs et leur forme, quoi que les miens avaient un dossier moins relax, ensuite observons la bordure des allées que j'identifie comme faite d'arceaux métalliques. Enfin dans mon souvenir il en est ainsi. Et la seule chose qui puisse être la vérité est évidemment mon souvenir.
Vous ne reconnaissez pas ? Mais enfin, c'est évident, il s'agit du « Parc Machin » de la grande ville où je traîne ma triste enfance.
Nous sommes un jeudi, printanier ou estival, un après-midi d'été ou de printemps, mais ce n'est certainement pas un mardi ni un vendredi, car ces jours-là ma mère reçoit « des clients ». Non, ne pensez pas qu'elle exerce un métier que la morale réprouve, lors de cinq à sept rémunérateurs. Ce n'est pas le genre. Et d'ailleurs ça me fait largement sourire que vous puissiez un seul instant penser à cela. On voit bien que vous n'avez pas connu ma mère !
Ce jeudi-là sera de type exceptionnel. Un jour inoubliable. Chacun sait que les jours dont on se souvient sont soit d'une grande joie ou d'un grand bonheur, soit l'inverse, jour de déploration et d'amertume. Mon jeudi de ce temps-là eut l'extrême avantage de tenir des deux alternatives.
Il fait beau. Ma mère semble de bonne humeur. Ces deux éléments réunis constituant déjà un phénomène météorologique rarissime. Pour ajouter aux délices prometteurs, à l'entrée du parc sont déjà installés une dizaine de petits chevaux à pédales, genre sulkys. À mon grand étonnement ma mère me demande si je veux « faire un tour ». C'est bien la première fois, même si lesdits chevaux ne sont pas là toutes les semaines. Je montre un grand enthousiasme à cette perspective et je me vois déjà jockey gagnant le Grand prix de l'Arc de Triomphe. Il paraît que c'est une course de chevaux célèbres. Qu'importe que ce ne soit pas une course de trot attelé. J'ai quand même bien le droit d'imaginer tout ce que je veux, je suis un enfant que diable !
Ma mère s'enquiert du prix. Il varie selon la durée accordée : cinq minutes — 10 minutes — un quart d'heure.
— Ce sera cinq minutes ! Dit ma mère
— Non, plus, plus maman s'te plaît j'ai été gentil aujourd'hui.
Rien à faire. Ce sera ça ou rien.
Ma mère s'assied sur un banc.
— Ne va pas loin ! Je veux toujours te voir. Tu repasses régulièrement devant moi de toute façon je regarde ma montre.
Je démarre, pédalant le plus vite possible. Youpi ! Vive la liberté !
Un peu plus loin, l'allée tourne, et je serais caché derrière les arbres. Pas question de repasser devant ma mère. Je m'en fous. Je continue à pédaler sans me retourner. Je croise d'autres enfants sur leur propre engin. On décide de faire la course. Je vais gagner. On rigole bien.
Je ne vois pas le temps passer. D'ailleurs je n'ai pas de montre. Je m'en fous. Pour une fois je peux m'amuser. Le parc est grand. Je ne peux pas m'y perdre, je le connais bien. Justement j'arrive à la fontaine aménagée dans des rochers. Je vois très bien où je suis.
Sauf que les minutes passent et passent encore.
Enfin je reviens tout heureux de mes petits exploits.
Faut-il que je vous expose en détail l'engueulade magistrale de ma mère ? Et la gifle à laquelle j'ai droit ? Il paraît que je l'ai bien méritée ! Évidemment le type qui ramasse la monnaie réclame un supplément à ma mère. Je lui fais honte, paraît-il.
L'après-midi au parc, c'est terminé.
— On rentre ! S'écrie-t-elle en me saisissant par le bras et en me traînant derrière elle.
Je vous disais que c'était un souvenir à double détente !
La détente de m'être amusé sur le cheval à pédales.
La détente de la magnifique gifle et le bourdonnement d'oreilles qui s'en suivit.
Je connaissais les sautes d'humeur qui faisait passer ma mère en quelques secondes, d'un ciel calme et clair à un orage grondant. J'avais espéré que ce jeudi-là le temp demeurerait au beau fixe.
Voilà 30 ans qu'elle réside dans l'éternité, je lui souhaite le beau temps permanent. Certainement qu'elle a retrouvé cet « esprit de fillette joyeuse » que je lui ai vu vivre dans ses derniers instants, lorsque, déjà, elle passait « là-bas ».