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lundi 31 mai 2021

 

La 83e consigne chez « le Goût »



Cette toile d’Aldo Balding m’a interpellé, curieux que je suis.
Mais que se racontent ces deux femmes ?
Attentive est l’une, certes.
Mais que dit l’autre ?
À lundi.
Nous en saurons peut-être plus...






Préférences


— (Miss Galurine)  Alors, dis-moi, qu'est-ce que tu en penses ?

— (Frau Lünettenglas)  Je ne me suis pas encore fait une opinion définitive. Mais je ne te cacherai pas que je ressens toujours la même  attirance. Ce n'est pas mon premier contact d'ailleurs, les fois précédentes, lorsque j'ai essayé, sans forcément y aller à fond, j'avoue que j'y ai pris plaisir. 


—  (Galurine)  Tu ne m'étonnes pas, moi-même il m'est arrivé de ressentir un attrait indéniable. Que veux-tu, l'exotisme, le côté italien, ça fonctionne toujours chez toi depuis que je te connais !

— ( Lünettenglas)  C'est lorsqu'il fait chaud que c'est le mieux. Cela donne de la fraîcheur et puis tu t'arrêtes quand tu veux. Lorsque tu es pleinement satisfaite il suffit de cesser. Je ne dirais pas que c'est plus prudent, simplement il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme on dit.


—  (Galurine)  Pour ma part je préfère les types blancs. Question de goût. Ne va pas t'imaginer autre chose, je ne fais pas d'ostracisme. J'ai déjà goûté autre chose de plus exotique. Mais, franchement je reviens toujours au blanc. Il est raffiné, il ne propose rien d'autre que ce qu'il offre, mais quand tu as goûté, tu réalises à quel point il a une tonicité, une vigueur que tu ne soupçonnais pas. Longtemps après tu en gardes le souvenir en bouche.

— ( Lünettenglas)  Peut-être ! Mais l'italien, c'est mon truc. Probablement un atavisme. Ça remue, ça frétille, ça te fait frissonner partout comme une source excitante On ne peut pas renier ses origines, surtout lorsqu'on a toujours fait ce genre de choix dans la famille.


—  (Galurine)  Je ne critique pas : aller buvons à l’Amour  !

— ( Lünettenglas)  À la tienne ma chère amie et que le Bonheur vienne à toi !


—  (Galurine)  Oui, ce verre de Chablis grand cru est délicieusement érotisé !

— ( Lünettenglas)  Et moi je me délecte de cette bouteille d'eau minérale de San Pellegrino et toutes ses bulles excitantes ! 


samedi 29 mai 2021

Et si je vous parlais de ma mère ?

C'est une femme que j'ai côtoyée jusqu'à sa mort et même après : Les souvenirs, les lettres, les témoignages d'autrui après son départ.

Il n'en demeure pas moins que je ne sais toujours pas qui elle est vraiment.


Je dispose de milliers de « touches » comme le pinceau en dépose sur la toile. Ma mère : un imposant tableau impressionniste, où j'ai sans cesse le nez sur la toile. Mes yeux trop près ces coups de pinceau les unes à côté les autres sont incapables de prendre du recul pour voir le tableau en son entier. Me voici face à un mystère insondable d'une personne que j'ai appelé mère.


Cette femme m'a fait vivre toute la gamme de la palette.  Cela va de l'indifférence au désir profond de l'aimer ; de l'espérance d'être accueilli sainement, au désespoir du constat de sa maladie mentale qui l'enferme en elle-même ; de la supplication qu'elle s'intéresse à moi, jusqu'à la haine profonde et abyssale ; en passant par toutes les nuances de la gamme relationnelle. C'est dire s'il y a de la diversité !


Je ne vais pas relater le passé. Je l'ai fait durant plusieurs années de thérapie au cours desquelles j'ai tout (re)traversé à son égard, sans qu'elle n'en sache jamais rien. Elle n'en vit les bénéfices qu'à la réception d'une longue lettre que je lui ai adressée sur son lieu de retraite, là-bas dans un village d'Ardèche où elle coulait enfin des jours paisibles, enfin apaisée. Une lettre d'amour. L'unique. La seule. Où j'ai livré mon cœur profond de fils. Parce qu'une étape du travail sur « moi et elle » était achevée. Parce qu'au final elle méritait ma reconnaissance. Le soir même elle me téléphona longuement. Je l'avais fait beaucoup pleurer… mais pour une fois des larmes de joie profonde, mélée de balbutiements justificatifs :  « C'est vrai que je t'en ai fait voir !… ». Remarque inutile, je voulais seulement lui dire qui j'étais devenu, grâce et malgré elle. En quelque sorte ce que j'étais « redevenu malgré tout ». Évidemment je gardais sous silence le chemin ardu et périlleux par lequel il avait fallu passer. Colmater ses erreurs, ses abandons, ses colères monstrueuses suivis de débordements affectifs étouffants, ces longues semaines à ne pas sortir du lit, sa suractivité sans dormir durant d'autres mois. Enfin tout le pire que peut générer la bipolarité. Tout cela j'en avais enfin compris les tenants et aboutissants. J'avais enquêté, retrouvé les dossiers médicaux, retrouvé mon propre vécu correspondant J'avais œuvré à expulser les souffrances enkystées. 

Enfant, on ne me disait rien. Sur ces sujets tout le monde se taisait. Au mieux mon père essayait d'excuser : « ta maman ne va pas bien, tu le vois bien… » Pour voir, je le voyais ! Mais voir sans possibilité pour l'enfant que j'étais d'avoir des explications pour comprendre, ça ajoute à la violence, ça augmente la souffrance.


Il faut du temps pour se débarrasser des décombres, des détritus, des choses abandonnées, de l'inutile saleté, de la beauté défigurée. On finit par se persuader qu'en dessous de tout cela il n'y aura rien de valable. Rien qui puisse être sauvé. Tout est trop pourri, rongé par les parasites, les vers dans le cerveau ont creusé leurs galeries.

Mais un jour on découvre sous  les décombres un trésor inconnu. On n'avait même pas pensé qu'il puisse exister. Le grand nettoyage est accompli. Et toute la beauté d'origine est redonnée. Il n'y a plus qu'à la valoriser. C'est une restauration dont on attendait pas de tels résultats si positifs. Comme ces toiles anciennes, très abîmées, déchirées, et dont on pense que le sort final ne peut être que les encombrants. Aller hop ! Bon débarras ! 

Et puis c'est tout le contraire !



Alors voilà, maman, depuis ce temps-là je te retrouve. Certes, c'est quand même un peu tardif. Toi qui n'est plus que quelques ossements enfouis sous une terre où je suis allé que le jour où on t'y a portée. Mais c'est dans un ailleurs que tout est devenu précieux. J'ai devant moi ta photo, celle de la jeune fille au temps où tout allait bien, qui commençait à faire des projets d'avenir radieux. La jeune fille gaie, enjouée, rieuse, qui aimait la fête, chanter, qui copiait les dernières nouveautés de la chanson sur un grand cahier d'une belle écriture à l'anglaise avec pleins et déliés. S'il s'était agi du temps de ma propre jeunesse on aurait sur ton cahier : Sheila, Johnny, Adamo, Richard Anthony, etc. et probablement les Beatles quand ils apparurent. (Même si les langues étrangères, ce n'était pas ton fort).

— « Votre mère devait être une femme très gaie lorsqu'elle était jeune » me dit cette infirmière à l'hôpital où elle délirait après un AVC qui l'emporta bientôt. « Elle ne cesse de balbutier des gazouillis de jeune enfant ». Alors je les ai entendus et je suis sorti dans le couloir pour pleurer.


Tu as toujours aimé être à l'avant-garde, avide des  nouveautés en tous domaines : « Moulinex libère la femme » on l'a constaté à la maison avec toutes sortes de gadgets derniers cri ! Tu inventas une méthode comptable et de gestion pour l'entreprise familiale. Tu sus la généraliser et qu'elle serve de modèle pour d'autres.


C'était avant les drames qui ont surgi dans ta vie. Je n'en dirai rien ici. Tout cela appartient à l'histoire, aux problématiques familiales, à la guerre, aux traumatismes subis. J'ai tout appris après ta mort. Ça explique bien entendu. Mais ce qui s'est passé avec les conséquences sur ton fils, ce fut aussi la réalité.


On va en rester là. La prochaine fois (s'il y a une prochaine fois) je parlerai de la période où tu t'es retrouvée avec un fils entièrement paralysé. Ça n'a pas arrangé ta vie ! La mienne non plus, c'est évident. Et pourtant, nous voici aujourd'hui, tu l'avais souhaité (« j'espère que tu trouveras le bonheur mieux que moi »). 

Vois-tu, je crois avoir fait en sorte que…

lundi 24 mai 2021

La Joconde se confie

 

82ème devoir de Lakevio du Goût

Mais pourquoi diable, sourit-elle ?
Je crois que je le sais.
Je n’y ai pensé que récemment mais ça me tracassait depuis si longtemps.
Et vous, d’après vous ? 
Pourquoi Lisa Gherardini a-t-elle cette amorce de sourire, retenu, si mystérieux que la question de la raison de ce sourire naissant traverse les siècles depuis la Renaissance ?

Alors à lundi pour partager vos supputations...

La Joconde se confie


Après tout ce temps, et toute la flotte qui a coulé sous le pont qu'il a dessiné derrière mon épaule gauche, je peux bien vous dire ce qu'il en fut de ce portrait.


Sacré Léonard !

Si vous saviez !

Enfin bref, j'ai quasiment fait le serment que je ne dirai rien ! Mais je n'en pense pas moins. La différence est qu'en ce temps-là, nous les femmes, nous taisions, c'est pour cela que j'ai les lèvres pincées. Tout le monde pense que c'est un sourire énigmatique, mais non : je fais la gueule !


Léonard, je l'aimais bien. Et même plus encore. Le « bien » est de trop, je l'emploie par bienséance d'autant que je ne voudrais surtout pas qu'un seul « je t'aime  mon Léo chéri » puisse parvenir jusqu'aux oreilles de mon père. Ce serait la catastrophe des catastrophes. Bannie, serait mon sort.


Ce chouette barbu me faisait rigoler tout le temps. Et je devais me forcer pour ne pas m'esclaffer bouche grande ouverte. Je lui disais :

Arrête, Léo, arrête de ma faire rigoler avec tes blagues, tu me donnes envie de faire pipi ! Je ne vais plus pouvoir me retenir et puis tu me racontes des trucs, que normalement on n'explique pas à une jeune fille de bonne famille comme moi qui a encore toute sa virginité. Enfin, c'est ce que croit papa. Et j'ose à peine évoquer ce que tu me fais avec tes pinceaux… quand… enfin bref… tu sais bien…

Ce que je trouve génial, c'est comment tu as symbolisé nos ébats derrière moi sur le tableau. Cette sorte de serpent qui va jusqu'à la flotte pour se répandre, et ces collines érigées comme des éclaboussures d'amour. Sans compter cette terre rouge à gauche du tableau, à hauteur de mes seins, qui symbolisent… enfin, nous deux, on sait de quoi il s'agit.


Sacré Léonard !

Tu sais, je suis sûr que plus tard on écrira des tas de choses totalement erronées concernant nous deux. De savants spécialistes inventeront toutes sortent de théories sophistiquées pour faire mousser leur ego. Tu vas voir je suis presque convaincue qu'on va finir un jour ou l'autre par nous fourguer dans un musée où on va mourir d'ennui. Alors que dans ton atelier : on rigole comme des baleines de corset, avant que, nue dans tes bras… nous....



Vous ne me croyez pas ?

Vous avez tort, la preuve, j'ai encore une mouture qu'il avait faite où je me marre à pleines dents. Heureusement je l'ai dissuadé de montrer ce projet à mon père, Léo n'aurait jamais été payé ! Et franchement, je l'aime tellement mon Léo, que cela aurait été bien dommage pour lui.

Tenez je vous montre ce projet :





lundi 17 mai 2021

Rencontre

La 81ème Consigne du Lundi

 Non, il n’est pas gai.

Il pense...
Mais à quoi ?
Sur quoi ou qui se penche-t-il ?
Pour l’instant je n’en sais rien.
J’en saurai peut-être plus lundi.
Ce que vous en direz ou ce que j’aurai pensé.
À lundi donc...




Rencontre


Cela fait bien longtemps que je suis pas passée dans le quartier des usines. J'ai là-bas des souvenirs de jeunesse. Je me revois dans ma robe vichy, fraîche et pimpante comme la jeune fille joyeuse que j'étais alors.

C'est loin tout ça.


Un homme barbu et grisonnant est assis sur le rebord d'une fenêtre occultée, les coudes sur les genoux, il regarde le sol, semblant préoccupé. À moins qu'il ne pense à rien. Parfois on ne pense à rien. On compte les cailloux de l'allée. Du moins on essaye. Et on recommence et recommence encore. Ça occupe.


J'avance vers lui sans dignité ni contenance. Je me sens tellement ordinaire. Il y a bien longtemps que je ne porte plus de petites robes colorées. Je m'habille passe muraille, comme le gris bleuté du mur. Ni gaieté ni tristesse. C'est peut-être pire d'être ainsi neutre et sans projet.


Tout à coup je crois le reconnaître. Évidemment ce n'est plus le même. 35 ans ont passé, 40 peut-être. Le beau jeune homme a disparu. Mais je reconnais son visage et ses sourcils déjà épais quand il était jeune. Maurice. J'en suis persuadée, c'est Maurice. J'arrive à sa hauteur. Il demeure absorbé par le sol et ne me regarde même pas. A-t-il même détecté ma présence. Je toussote et fait un peu de bruit. Il lève la tête. Je vois son visage dans le soleil de midi. Maintenant je suis certaine. C'est Maurice. Je lance :

— Bonjour ! Il fait bon aujourd'hui ne trouvez-vous pas ?

Il marmonne je ne sais quoi et saisit le paquet sur le rebord qui doit comporter son casse-croûte.

— Vous permettez ?

Sans attendre sa réponse je m'assis à côté de lui. Il daigne me regarder en déballant ce qui est effectivement son repas. Il ne m'a pas reconnue. Il arbore un pâle sourire visiblement forcé.

 — Oui, c'est vrai, il fait beau. Tant mieux pour vous. Vous cherchez quelque chose ?

— Oui, enfin non, je cherche… je me promène...  il faut bien profiter dès qu'on peut  des bienfaits du temps.

— Se promener dans ce quartier des usines qui puent ? Vous ne manquez pas d'air !

Je souris de toutes mes dents. Lui  a enfin un vrai sourire aussi. Il savoure quelque peu ce jeu de mot facile. Maurice entame son sandwich en silence, presque comme si je n'étais plus là. Sans doute qu'il attend que je me lève et continue ma promenade. Mais je reste là, assise à ses côtés. Il va bien finir par me demander pourquoi. Mais non. Il mord dans ses tartines entre lesquelles je devine une mince tranche de jambon . Je me décide à lancer une deuxième tentative :

— Vous travaillez dans cette usine, Maurice ? Et j'insiste sur le prénom en élevant légèrement la voix en le prononçant.

— J'y ai travaillé. Ils m'ont foutu à la porte.

Il n'a pas réagi au fait que je connais son prénom. C'est étrange. Ce n'est vraiment plus le Maurice que j'ai connu. 

Il a terminé son sandwich. Il se lève. Se dirige du côté par lequel je suis arrivée, et il lance à la  cantonade :

— Je m'appelle Jean-Pierre !


Il poursuit son chemin d'un pas traînant. Je reste assise à le regarder de dos. Je demeure persuadée que c'est lui. Maurice. Tout à coup il se retourne et me regarde en mettant une main en visière, à cause du soleil. Il reste immobile. Je fais un petit signe de la main. Ça peut être un bonjour ou un au revoir. Je devrais me lever, m'avancer vers lui puisqu'il ne bouge pas. Mais non, je ne fais rien de tout cela. 


Il a repris son chemin ce n'est plus qu'une silhouette là-bas dans le lointain qui s'amenuise de seconde en seconde. Je me lève à mon tour. Un immense désespoir m'envahit tout à coup. Toutes ces années qui reviennent. Ce temps perdu. Celui qui ne se rattrape guère, comme dit la chanson.

Je suis restée longtemps sans bouger. Attendant un destin qui n'est jamais venu.


jeudi 13 mai 2021

Marais

 

D'où me vient cette attirance puissante, cette nécessité d'y revenir périodiquement ?

Elle arrive de la Renaissance, objectivement, 

mais de quelle nouvelle naissance s'agit-il ?



Elle vient me chercher loin, tellement loin, comme une plainte lointaine où tout se mêle, de la désespérance jusqu'au fol espoir.



Elle me tire des larmes d'apaisement.

Elle me tend jusqu'à l'extrêmité du désir.

Elle s'étire, à la fois lascive dans ses propositions

 et profonde jusqu'au mystère de l'insondable.


Je ne puis m'empêcher de me faire un film, celui de tous les matins du monde.

Elle est là, celle qui n'est plus, et pourtant demeure.


Marin Marais a écrit près de 600 pièces pour cet instrument :

 la viole de gambe.

Monsieur de Sainte-Colombe l'initia à l'instrument dont il fonda les bases.

 Et puis le rejeta, pressentant sans doute qu'il allait le dépasser trop largement, trop sublimement.


Marin Marais, un homme dont la sensibilité créative m'attire comme l'aimant. 

À la fois il me transporte et m'approfondit,

 vivifie ma sensibilité et me fait descendre dans les profondeurs intimes de la  musique intérieure vibrante comme l'instrument à corde. 

Sa palpitation incessante vers la profondeur surprenante du mystère de l'humain relié par l'infinie contraction instantanée du temps.




Collage audio de 30 pièces musicales de Marin Marais interprétées à la viole de gambe.

lundi 10 mai 2021

Les petits chevaux.

La consigne du Lundi chez "Le Goût" 

Mr Caillebotte n’a pas peint que le pont de l’Europe, la gare Saint Lazare, des « racleurs de parquet » ou les trottoirs parisiens.

Non, il a peint aussi de la verdure.
Et pas que celle de sa propriété d’Yerres.
Je vous soumets cette toile qui me prouve que là où je me suis promené il y a peu était beaucoup plus touffu il y a 150 ans qu’aujourd’hui.
Les bancs n’ont cependant pas changé.
Que vous dit cette toile ?
Un souvenir de parc bien loin de celui-ci apparaît dans ma cervelle noyée dans son habituel « cafouillon » matinal...





Les petits chevaux.


Ce sont l'allée et les bancs qui ont produit ce grand bond en arrière dans ma mémoire. Tout d'abord, mentionnons le vert des bancs et leur forme, quoi que les miens avaient un dossier moins relax, ensuite observons la bordure des allées que j'identifie comme faite d'arceaux métalliques. Enfin dans mon souvenir il en est ainsi. Et la seule chose qui puisse être la vérité est évidemment mon souvenir.

Vous ne reconnaissez pas ? Mais enfin, c'est évident, il s'agit du « Parc Machin » de la grande ville où je traîne ma triste enfance.


Nous sommes un jeudi, printanier ou estival, un après-midi d'été ou de printemps, mais ce n'est certainement pas un mardi ni un vendredi, car ces jours-là ma mère reçoit « des clients ». Non, ne pensez pas qu'elle exerce un métier que la morale réprouve, lors de cinq à sept rémunérateurs. Ce n'est pas le genre. Et d'ailleurs ça me fait largement sourire que vous puissiez un seul instant penser à cela. On voit bien que vous n'avez pas connu ma mère !


Ce jeudi-là sera de type exceptionnel. Un jour inoubliable. Chacun sait que les jours dont on se souvient sont soit d'une grande joie ou d'un grand bonheur, soit l'inverse, jour de déploration et d'amertume. Mon jeudi de ce temps-là eut l'extrême avantage de tenir des deux alternatives.


Il fait beau. Ma mère semble de bonne humeur. Ces deux éléments réunis constituant déjà un phénomène météorologique rarissime. Pour ajouter aux délices prometteurs, à l'entrée du parc sont déjà installés une dizaine de petits chevaux à pédales, genre sulkys. À mon grand étonnement ma mère me demande si je veux « faire un tour ». C'est bien la première fois, même si lesdits chevaux ne sont pas là toutes les semaines. Je montre un grand enthousiasme à cette perspective et je me vois déjà jockey gagnant le Grand prix de l'Arc de Triomphe. Il paraît que c'est une course de chevaux célèbres. Qu'importe que ce ne soit pas une course de trot attelé. J'ai quand même bien le droit d'imaginer tout ce que je veux, je suis un enfant que diable !


Ma mère s'enquiert du prix. Il varie selon la durée accordée : cinq minutes — 10 minutes — un quart d'heure.

— Ce sera cinq minutes ! Dit ma mère

— Non, plus, plus maman s'te plaît j'ai été gentil aujourd'hui.

Rien à faire. Ce sera ça ou rien.

Ma mère s'assied sur un banc.

— Ne va pas loin ! Je veux toujours te voir. Tu repasses régulièrement devant moi de toute façon je regarde ma montre.

Je démarre, pédalant le plus vite possible. Youpi ! Vive la liberté !

Un peu plus loin, l'allée tourne, et je serais caché derrière les arbres. Pas question de repasser devant ma mère. Je m'en fous. Je continue à pédaler sans me retourner. Je croise d'autres enfants sur leur propre engin. On décide de faire la course. Je vais gagner. On rigole bien.

Je ne vois pas le temps passer. D'ailleurs je n'ai pas de montre. Je m'en fous. Pour une fois je peux m'amuser. Le parc est grand. Je ne peux pas m'y perdre, je le connais bien. Justement j'arrive à la fontaine aménagée dans des rochers. Je vois très bien où je suis.

Sauf que les minutes passent et passent encore.

Enfin je reviens tout heureux de mes petits exploits.


Faut-il que je vous expose en détail l'engueulade magistrale de ma mère ? Et la gifle à laquelle j'ai droit ? Il paraît que je l'ai bien méritée ! Évidemment le type qui ramasse la monnaie réclame un supplément à ma mère. Je lui fais honte, paraît-il.

L'après-midi au parc, c'est terminé.

— On rentre ! S'écrie-t-elle en me saisissant par le bras et en me traînant derrière elle.


Je vous disais que c'était un souvenir à double détente !

La détente de m'être amusé sur le cheval à pédales.

La détente de la magnifique gifle et le bourdonnement d'oreilles qui s'en suivit. 


Je connaissais les sautes d'humeur qui faisait passer ma mère en quelques secondes, d'un ciel calme et clair à un orage grondant. J'avais espéré que ce jeudi-là le temp demeurerait au  beau fixe.

Voilà 30 ans qu'elle réside dans l'éternité, je lui souhaite le beau temps permanent. Certainement qu'elle a retrouvé cet « esprit de fillette joyeuse » que je lui ai vu vivre dans ses derniers instants, lorsque, déjà, elle passait « là-bas ».


lundi 3 mai 2021

Gabrielle et Félix

La consigne 79 chez "Le Goût" 

J’aurais pu vous soumettre la toile de Courbet « Le sommeil » présentée souvent comme « La paresse et la luxure ». 

J’ai choisi « La paresse » de Valloton, pas plus habillée.
C’est évidemment ce goût, tant pour la femme que pour la flemme, profondément ancré en moi qui m’a poussé à vous proposer cette illustration de l’activité la plus prisée de votre serviteur.
Qu’évoque donc pour vous la paresse ?
À lundi donc.



Gabrielle et Félix

Bonjour, je m'appelle Gabrielle.(*)


 Je paresse sur le lit le jour durant en attendant mon Félix, qui adore ma petite chatte. Moi aussi je l'aime et je la caresse en pensant à lui qui bientôt viendra me rejoindre sur le lit de nos amours.

Félix aime les arts, autant que faire le lézard, le latin, le grec et moi. Il est avide de tout. Il aime les eaux-fortes autant que j'aime les alcools forts.




Je suis sa muse et cela m'amuse. Nue, je suis pour lui. Maîtresse de ses ambiguïtés incontestées, je l'aide à mettre en lumière les vices secrets dissimulés au cœur de ses œuvres. Celui qui sait regarder voit tout.

Je cède à tous les caprices qu'il me murmure entre deux portes.




 Il peint directement dans ma pensée ce qu'il souhaite que je sois pour lui et cela me procure des frissons aux endroits les plus indécents.




Parfois la nuit, en attendant sa venue surprise, je m'abandonne paresseusement à des pensées intenses et lubriques que je viens de lire dans le livre rouge interdit et mis à l'index par les autorités religieuses, qui pourtant savent comment s'adonner à des pratiques comparables.

 Les yeux grands ouverts je pense à ce qu'il exigera et que j'ai deviné lorsqu'il m'a montré cette toile :




 De ce côté-là il n'est nullement paresseux et toute son ardeur se fait disponible lorsque c'est nécessaire à nos satisfactions respectives.

En attendant sa venue qui ne saurait tarder, je contemple une de ses dernières toiles.




 Cette oeuvre commence quand même à me poser des questions je vous la présente :




Je craindrais qu'il rêve à quelques jeux aquatiques. Bien que je sois ouverte d'esprit, et d'ailleurs, il faut quand même savoir se fixer des limites. L'imaginaire n'en a aucune. Mais la réalité peut en poser. Alors, cher Félix, méfie-toi un jour d'aller trop loin et de franchir la limite qui ne rend plus possibe un retour arrière.


Il se pourrait que ce jour-là je me vois contrainte de t'abandonner définitivement à tes lubies croissantes. Je partirai, certes avec regret, après un dernier coup d'œil à ce qui fut notre couche, celle où je suis  à l'instant lascivement allongée, me préparant pour te recevoir et goûter avec toi la puissance incommensurable des amours interdites.




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(*) Gabrielle fut la maîtresse et la muse de Félix Vallotton. Je lui donne la parole dans un texte évidemment totalement fictif et inventé par mes soins. il ne correspond en rien au réel de Félix ou de Gabrielle, dont j'ignore tout quant à leur biographie… si ce n'est cette photo :