"La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide"
Aragon en a fait tout un roman.
Et vous, saurez-vous en faire... toute une histoire ?...
(La phrase est à placer dans le texte)
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L'allée des platanes.
L'allée était rectiligne, depuis la grille d'entrée jusqu'au perron de la demeure cossue, propriété de la famille d'Aurélien depuis trois générations. Les platanes qui la bordaient étaient plantés en vis-à-vis de chaque côté et leurs espacements étaient égaux à quelques centimètres près. Un pâle soleil d’hiver découpait d'ombres régulières l'allée recouverte de feuilles d'automne rousses en voie de décomposition.
Tout était à l'image d'Aurélien, triste dilettante dont la principale occupation consistait à mesurer régulièrement la circonférence du tronc de chaque platane et la noter dans un cahier à carreaux permettant des tableaux à double entrée. La couverture représentait la statue antique d'une femme au nez cassé et qui avait perdu un avant-bras.
Aurélien avait terminé ses travaux de maître arpenteur. Il montait les dernières marches du perron de la triste demeure où il vivait seul, lorsqu'il entendit teinter la grosse cloche de la grille d'entrée. Qui pouvait bien venir l'importuner en cette fin d'après-midi hivernale ? Il se retourna, aperçut une femme faisant des signes des deux bras. Il ne la connaissait pas, mais descendit toutefois les marches et s'engagea dans l'allée jusqu'à rejoindre l'entrée de la propriété.
Ce fut la première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide, malgré son jeune âge. À l'évidence elle n'avait pas 30 ans, lui qui avait atteint la cinquantaine bien mûre. Elle était vêtue comme un sac, le cheveu filasse, les lèvres trop épaisses, et le regard terne. Et cependant une forte émotion le saisit. Celle-ci s'accentua lorsque les lèvres trop épaisses se transformèrent en un large sourire découvrant des dents d'une blancheur étincelante.
Bérénice se présenta comme l'amie d'une lointaine cousine qui lui avait recommandé Aurélien comme pouvant la loger quelques jours, tandis qu'elle chercherait du travail. Elle désirait s'employer comme domestique ou dame de compagnie.
Dérogeant à ses habitudes parfaitement ancrées de vieux célibataire oisif et fortuné, Aurélien se surprit lui-même à accepter de l'héberger dans sa vaste demeure, précisant toutefois que la chambre qui serait mise à sa disposition ne serait pas chauffée.
*
Bérénice partait de bon matin et ne rentrait qu'à la tombée de la nuit. Malheureusement elle ne trouvait pas d'emploi. Aurélien semblait indifférent. Toutefois le soir il préparait un repas, qu'ils partageaient ensemble dans la grande salle à manger.
Ce jour-là elle revint à la demeure en début d'après-midi. Aurélien était en train de mesurer ses fameux platanes, une fois encore. Évidemment les troncs n'avaient pas grossi par rapport à la semaine précédente. mais que faire d'autre que mesurer et mesurer encore lorsqu'on souffre d'une névrose obsessionnelle.
Aurélien tenta de cacher son trouble, mais Bérénice, contre toute attente, fit preuve d'un intérêt pour les platanes et posa de multiples questions à leur sujet. Aurélien se montra prolixe pour y répondre et commença à penser qu'elle n'était pas si laide que cela. Pour la première fois, ce soir-là, non seulement Aurélien améliora l'ordinaire du repas mais de plus il fit un grand feu dans la cheminée au pied de laquelle s'étalait sur le parquet de chêne un vaste tapis en véritable fourrure de mouton.
Vous dire comment la soirée s'est terminée me gêne quelque peu. les poils des moutons s'en souviennent encore. Il faut savoir rester pudique. On peut toutefois remarquer que Bérénice cachait sous des vêtements trop sages et démodés, des charmes et trésors qui firent sur Aurélien des effets que la morale et la bienséance m'interdisent de décrire plus avant.
Durant les mois qui suivirent, et grâce aux bienfaisances que Bérénice prodiguait quotidiennement à Aurélien, on ne vit plus ce dernier mesurer ses platanes. Même au printemps, lors de la montée de la sève Aurélien s'abstint. En revanche la même montée de sève printanière fut particulièrement remarquée par Bérénice qui ne cessait de s'extasier des prouesses de ce quinquagénaire, pour son plus grand plaisir.
Moi-même, je n'imaginais pas que mon oncle Aurélien ait pu changer ainsi du tout au tout, lorsque je descendis le visiter en province. Il avait rajeuni de 10 ans. Il était même gai. Vous me croirez si vous voulez, mais je l'ai même vu partir d'un grand éclat de rire. Bérénice semblait à présent occuper toute l'existence d'Aurélien. Je me suis même demandé ce que pouvaient bien en penser les platanes.
*
Quelques années plus tard, lorsque je revins de cette trop longue guerre, je rendis visite à mon oncle Aurélien. Tout du moins c'est ce que j'espérais. Arrivé à la grille de sa propriété quelle ne fut pas ma surprise de voir que tous les platanes avaient été abattus.
la grille était fermée par un lourd cadenas. La maison semblait inhabitée. Au village, j'ai appris que mon oncle était décédé de chagrin. La rumeur publique disait que c'était à cause de Mademoiselle Bérénice, que d'ailleurs on n’avait plus revue.
Je me rendis chez le notaire qui m'apprit que j’étais le seul héritier. La grande demeure m'appartenait désormais. Puis le notaire me remit une enveloppe. Plus tard, dans ma voiture je l'ouvris. Il y avait le début d'un poème, griffonné sur un morceau de papier informe :
Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux
Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait …..
…. Et puis plus rien…
Je me suis dit que c'était pas mal pour un début. Et comme j'écrivais moi aussi quelques poèmes, quelques textes, et même des romans, j'ai pensé que je n'avais plus qu'à continuer celui-ci.
Ah, je ne vous ai pas dit je crois, je me prénomme Louis A.










