Nous nous y sommes rendus. Ce n'était pas très loin de la chambre d’hôtes qui nous accueillait. L'aubergiste nous avait dit que c'était « prenant ». Je craignais une sorte de voyeurisme. Ma compagne de vie souhaitait aller vivre un temps de recueillement. Personnellement, j'étais très hésitant.
C'est un petit village, à peine une centaine d'habitants, perché entre plaine et montagne, apprécié des randonneurs et de quelques skieurs adeptes des petites stations.
Pour trouver l'endroit, juste un peu petit panneau dans le village indiquant « mémorial » ou quelque chose comme ça.
Le Vernet : tout le monde en a parlé au moment de la catastrophe. Nous n'avions pas vraiment réalisé que la chambre d'hôtel était à quelques kilomètres. On ne trouvait pas l'endroit. J’ai dit allons nous-en, ne cherchons plus. Comme si c'était un signe qu'il ne fallait pas. Et puis, c'était juste là, plus loin sur la route, et la montagne, au loin, est magnifique. Cela me donna déjà une terrible impression. Ils se sont craschés dans un paysage sublime. Peut-on avoir une telle beauté comme tombeau ?
À proximité de la stèle mémoriale, une zone de stationnement. Je ne pense pas qu'elle ait été faite pour la circonstance. Elle est liée à la petite station de ski qui voisine. Il n'y avait personne. Un grand calme régnait. Le silence s’est fait de plus en plus pesant en approchant de la stèle.
Nous sommes restés en silence de longues minutes à regarder cette plaque de marbre verticale, ces fleurs fanées, ces signes religieux de diverses origines, des bougies éteintes.
Et puis, ce bouquet de fleurs qui se meurt sur le haut de la stèle comme un cadavre allongé aux bras ballants et qui m'est apparu comme l'expression d'un immense désespoir.
Et juste derrière, la montagne, où, là quelque part, l'avion s'est écrasé.
Nous nous sommes regardés, chacun de nous avait les yeux mouillés.
Je ne m'attendais pas à cela. Je ne m'attendais pas à être ainsi saisi par le dedans, Ressentant tout à coup une sorte de communion avec le tragique. Cela me prenait le ventre, au-delà des mots, des paroles et même de la pensée. Une sensation brute, pour ne pas dire brutale.
Ensuite j'ai fait quelques photos. Avec presque une sorte de honte. Cependant je ne regrette pas. Je les ai regardé plusieurs fois depuis sur le grand écran de mon ordinateur. Une manière bien faible de se relier à l'humanité douloureuse.
Les vacances ont peut-être une nécessaire fonction d'oubli ou plutôt d’une prise de distance avec ce qui est défectueux et tragique dans notre monde. Mais demeurer ainsi trop longtemps les yeux fermés sur le réel ce serait me déshumaniser quelque peu.
Ce serait perdre une grande partie du sens de ma vie, même si je n'ai pas fait grand-chose dans ma petite existence, si ce n'est tenter de soulager quelques personnes en souffrance, bien maladroitement le plus souvent.
Mais là, il n'y avait plus rien à faire, « sauf prier » aurait dit ma mère…
Mais moi, je ne sais pas (je ne sais plus) faire cela…
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Si, par impossible, des lecteurs ignoraient ce dont il s’agit :
stèle en hommage aux 150 passagers de l’A320 de la Germanwings craché sur cette montagne le 24 mars dernier, par le fait délibéré d’un co-pilote malade dans sa tête et qui s’est suicidé ainsi, entrainant toutes ces victimes dans sa folie…
72 Allemands, 47 Espagnols, trois Argentins, deux Australiens, un Belge, un Ivoirien, deux Colombiens, un Danois, deux Britanniques, deux Iraniens, deux Japonais, trois Kazakhs, un Mexicain, un Marocain, un Néerlandais, trois Américains et un Vénézuélien.