pourriture - dilettante - carpaccio - ecchymoses - roulage — tenture - équivoque - pourchasser - S’abstiendra
En fait il n'y a que neuf mots… un dixième été rajouté mais après que j'ai écrit mon texte… Tant pis, fallait pas oublier au départ !
Le nouvel interdit
— Bien sûr que ce n'est plus comme avant, qu'est-ce que tu crois, maugréa Ernestine en avalant son carpaccio sans conviction, la tête dans sa main, penchée sur son assiette, l'autre remuant sa fourchette d'un geste désespéré.
— Depuis qu'ils ont supprimé l'autorisation d'utiliser certains mots dont la liste ne cesse de s'allonger, je frôle le désespoir le plus profond, celui qui vous fait toujours des ecchymoses à l'âme.
— Ils ont promis que ce ne serait que provisoire, tenta de la rassurer Gontran, asssis auprès d'elle en lui passant la main dans les cheveux qu'il embrassa.
Ernestine trouva cette attitude équivoque. Gontran, d’habitude retenait ses gestes affectueux et gardait toujours une distance physique suffisante. Là, c'était quelque peu curieux. Avait-il de troubles intentions ? Ou se montrait-t-il sincère face au désespoir d'Ernestine ?
Bien entendu cette interdiction des autorités était plus que discutable. Ce n'est pas parce que quelques-uns, sur certains réseaux sociaux, s'étaient mis à utiliser des mots déplacés, ou à connotations sexuelles qui bravaient les interdits religieux, qu'il fallait en arriver à de telles extrémités.
Ernestine venait de recevoir la nouvelle liste des mots interdits, à bien se rentrer dans la tête. Celle-ci s'était encore allongée de 600 mots, classés en trois catégories, suivant les peines pénales qui seraient appliquées en cas d'infraction. Les autorités avaient été particulièrement claires : les forces de l’ordre devaient pourchasser immédiatement toute personne qui emploierait un mot interdit, que ce soit en public, en privé, par écrit ou par oral, dans un quelconque organe de presse ou sur le net. Chacun devait s'attendre à de fortes amendes, et pour les récidivistes, à de la prison.
— Ce gouvernement est une véritable pourriture. Ernestine s'autorisa à penser ce mot interdit. Mais bien entendu elle ne l’écrirait nulle part, puisqu'il figurait sur la liste.
Les colleurs officiels d'affiches avaient envahi la ville, placardé partout le nouveau slogan :
« des mots interdits chacun s'abstiendra
si besoin ton voisin tu dénonceras »,
avec comme fond d'image un visage sombre et menaçant coiffé d'un casque militaire, l'index pointé vers le lecteur comme une menace imminente.
Ernestine était journaliste dans l'hebdomadaire : « Révolte pacifique ». C'est dire si elle était affectée au plus haut point par ces décisions du sommet de l'État militarisé. Elle avait même pensé mettre fin à ses jours en se pendant à une tenture dans un geste de résistance dérisoire. Comment pouvait-on à ce point porter atteinte à la liberté d'expression ?
Gontran, comme d'habitude, prenait de la distance, enfin, c'est ce qu'elle croyait, parce qu'il avait toujours cette attitude de dilettante, qui le caractérisait depuis qu'elle le connaissait. Elle ignorait tout de ses engagements et à quel point il risquait sa vie.
— Cesse de te faire du souci, répétait-il, et cela agaçait Ernestine au plus haut point.
Ça ne va pas durer, ils vont réaliser leurs bêtises avec cette interdiction absurde. T’inquiète ! Le roulage de la vie ordinaire va se poursuivre, et tout va rentrer dans l'ordre.
C'est à ce moment qu'on tambourina violemment à la porte. Gontran alla ouvrir.
Ernestine, immobile et figée ur place dans le salon, perçut comme les bruits d'une bagarre. Puis une détonation. Puis le bruit d'un corps qui s'écroule. Puis elle entendit prononcer des mots interdits :
— « Merde, espèce de gland, pourquoi t’as tiré fils de pute, connard, tu fais vraiment chier on va avoir des emmerdes ! »
Ernestine s’écroula et ne put entendre aucun autre mot.
Plus tard, le médecin légiste conclut à une crise cardiaque foudroyante.
Le corps de Gontran ne fut jamais retrouvé.