Ces deux petites, où vont-elles ?
C’est Pivoine qui me l’a demandé.
Elle n’en sait rien mais elle se le demande...
J’ai une idée car je les connais, je sais pourquoi elles vont vers ces rochers noirs, là-bas.
Et ce qu’elles pensent et se disent.
Mais vous ?
Eve et Lilith
— Eve : (tout excitée) tu sais quoi ? J'ai retrouvé cette photo de notre enfance ! J'étais persuadée qu'elle était disparue lors de notre déménagement dans la précipitation. C'est vrai qu'il avait fallu déguerpir fissa, après la colère de l'Autre, à laquelle on ne s'attendait pas, il faut bien le dire.
— Lilith : (surprise et contente) C'est génial que tu l'ai retrouvée ! C'est Adam qui l'avait prise en clignant de l'œil. Un sacré type d'ailleurs. En ce temps-là tu étais folle de lui. Moi j'étais folle également, mais de jalousie. Je te jure que je vous aurais bien étripés tous les deux.
— Eve : (nostalgique) Je regrette ce temps-là où on était tranquillement seules. Tu te souviens, on adorait se balader sur la plage, main dans la main. Ce temps béni où ce n'était pas encombré par les touristes, débarqué de je ne sais trop quelle planète. On avait tout pour nous, et entièrement gratos.
— Lilith : (mi figue, mi raisin, mi pomme) C'est vrai ! L'Autre avait créé avant tout le monde, le revenu universel permanent, les loisirs, le bonheur garanti, enfin bref une sorte de paradis permanent. Une société de l'abondance éternelle sans risque de restriction. L'Autre avait promis que le pommier grandirait jusqu'au ciel sans décroître ni mourir. Et tu vois, au final, il ne faisait que de la politique : des promesses et ensuite le bordel.
— Eve : (grand soupir) Faut quand même reconnaître qu'on ne s'est pas comporté au mieux envers lui. L'Autre nous avait tout donné gratos, et comme des imbéciles on a cru qu'il avait une idée derrière la tête. L'amour, on voulait bien, mais faut être sérieux, on n'aime pas gratuitement, on attend toujours quelque chose en retour pour flatter notre narcissisme congénital. L'Autre était sûrement comparable à nous. Tu vois Lilith, on a péché par doute et ingratitude. Parce qu'on pensait que l'Autre était comme tout le monde. Or il n'en était rien.
— Lilith :(outrée) On n'allait quand même pas passer notre éternité à lui dire merci à tout bout de champ, quand il venait se promener sur la plage avec son espèce de chapeau de cow-boy vissé sur la tête ! Courbettes et re-courbettes, ce n'est pas du tout mon genre.
— Eve : (romantique ) Moi, j'aimais bien le croiser, il avait fière allure, élancé comme il l'était, avec ses yeux bleus à damner tous les saints du paradis, même s'il n'y en avait encore aucun.
— Lilith : (avocate de la défense) Tu penses ce que tu veux, mais j'en veux sérieusement à l'Autre. C'est ignoble ce qu'il a fait de nous chasser à grands coups de pompes dans le train. Tout cela parce que Monsieur n'était pas content qu'on s'instruisait pour en savoir autant que lui. Quel orgueilleux ! Quel dominateur ! Et tu as vu l'ampleur de la condamnation ? Ton Adam qui doit trimer comme un dingue, et nous également, sur cette planète pénible qui s'appelle Terre et qui franchement fait bien pâle figure par rapport à ce qu'on a connu « là-haut ». Et puis ces milliards d'humains qui continuent à la saloper comme c'est pas possible. L'horreur !
— Eve : (avec un éclair dans l'œil) Tiens ! Je pense à un truc qu'on pourrait peut-être faire…
— Lilith : (moqueuse) pour une fois que tu penses ! Alors c'est quoi ton truc génial ?
— Eve : (enthousiaste, presque excitée,) Et si on reprenait contact avec l'Autre ? Peut-être qu'après une bonne explication, on pourrait…
— Lilith : (l'interrompant) tu rigoles ma vieille ! Mais il y a très longtemps qu'il nous a oublié. Il a certainement d'autres créations à fouetter… et puis franchement, on finit par s'y faire à cette « condition humaine ». Moi aussi j'aimais bien la plage et tout ce bon temps qu'on a pu prendre. L'existence sans souci, la prévenance permanente de l'Autre qui, il faut bien le reconnaître, n'était pas un mauvais bougre dans le fond. Mais tu imagines ça éternellement ? Ça doit virer un jour ou l'autre à l'ennui. Et crois-moi l'ennui il n'y a pas pire dans l'existence.
Non, il faut qu'on accepte la réalité telle qu'elle est. Arrête d'avoir la tête dans le ciel. Utilise plutôt tes pieds sur terre pour faire quelque chose qui en vaille la peine.
— Eve : (se ravisant) C'est probablement toi qui as raison. J'ai gardé mon âme de petite fille de là–haut. Je te l'avoue : c'était assez sympa avec Adam, mais mon plus grand amour c'était quand même l'Autre. Il me subjuguait. Il parlait peu, mais je sens qu'il me comprenait dans les profondeurs les plus intimes. J'ai toujours rêvé de le retrouver. Mais tu dois avoir raison. Désormais nous sommes ailleurs.
— Lilith : (pensive). Tu veux que je te dise ! ? Moi aussi j'espère secrètement ce que tu viens de dire.
Mais je suis irrémédiablement une pragmatique matérialiste.





