Charles Pépin (philosophe) publie un livre « les vertus de l'échec ». Lors d'une interview, à propos de ce livre, répondant à la question — « Tous les échecs sont vertueux? », il dit notamment ceci :
« Non. Pour qu'un échec soit vertueux, il faut réunir trois conditions.
— La première est d'écarter tout déni de cet échec.
— La seconde est de bien faire la distinction entre «être un raté» et «avoir raté». Il ne faut pas s'identifier à cet échec.
— Enfin, le plus important, c'est de prendre le temps d'interroger cet échec, d'y réfléchir...
Vu mon âge avancé, je me suis mis à faire la loooooongue liste de mes échecs.
J’ai d’abord fait le constat, que si pour certains je voyais assez clairement ma responsabilité, pour d'autres, c'était plus flou (les circonstances, les enchaînements,…). Il m'a donc semblé préférable de parler de « ce qui a raté ».
* Pour la première condition. Je crois ne jamais avoir opté pour le déni systématique. Certains échecs sont tellement évidents ! D'autres, c'est plutôt le temps et le recul qu'il m'a fallu pour mettre le mot « échec ». Donc…… c'était quand même de l'ordre du déni ! J'ai mis du temps à voir que ce déni avait pour origine une grande souffrance à cause de l'enjeu et de l'investissement que j'avais mis dans ce qui finira par rater pour moi.
En revanche, cela ne s'est pas beaucoup accompagné de culpabilité prégnante. Le : c'est ma faute, c'est ma très grande faute…, n'a jamais eu beaucoup de prise sur moi. Je me demande s'il n'y a pas là une forme d'orgueil. Je préfère reconnaître une responsabilité est donc une aptitude à assumer, que me ronger les sangs en se retranchant dans une culpabilité toujours plus ou moins commode, et mortifère, car le « c'est ma faute » flirte toujours avec le « c'est pas de ma faute, faut me comprendre »…
* Pour la deuxième condition : il est clair que durant mon enfance je n'ai pas fait la distinction. De toute façon on disait que j'étais un raté (tu n'es qu'un bon à rien ! ). Et dans l'enfance on croit les adultes… c'est pour ça qu'on peut dire que l'on est « un jeune con » de les croire !…
Cependant, peu à peu, la distinction s'est faite avec la prise de conscience de ma propre valeur. Cela a sans doute aussi supposé l'inventaire de mes « réussites ». Et en particulier cette première réussite qui marqua sans doute pour toujours mon existence : — Réussir à remarcher après une paralysie totale et trois ans de rééducation comme un forcené. Autrement dit tout était possible ! Mais on ne réussissait pas tout… évidemment !
* La dernière condition, et je suis d'accord que c'est la plus importante, réfléchir à ses échecs, je ne l’ai fait qu’après deux échecs qui sur le moment furent cuisants. À la fois à cause du sentiment que je risquais de rater ma vie, et que de la souffrance générée était intense.
Il est évident qu'au fil des années le souhait et la volonté d'objectiver « ce qui s'est passé », m'a énormément aidé. Probablement en raison de ce fameux retour sur moi-même, que j'ai engagé avec une ardeur, une volonté, une détermination qui me surprennent encore aujourd'hui. Parce que j'en ai vraiment ch… de ce chemin de restructuration ! Mais cela en valait vraiment la peine… sinon, je ne sais dans quel délabrement je serais aujourd'hui. Je regrette d’autant moins, qu'en vieillissant, la nécessaire tonicité pour traverser les zones de turbulences, s'amoindrit. On ne peut pas, on ne peut plus, s'embarquer sur une coque de noix dans une tempête force neuf quand on ne sait plus ramer, que le moteur est usé, et le gouvernail fendu… Reste alors l'acceptation de l'état des lieux pour ce qu'il est. Et de composer au mieux avec ce qui demeure comme forcent vives d'aujourd'hui.
D’ailleurs, j’en suis là pour un certain nombre de choses que j'estime insuffisamment résolues dans ma propre histoire. Je les intègre le mieux possible. Cela n'entrave pas mon bonheur actuel. Et pourtant, les difficultés de ma vie n'ont pas disparues. Je n'en parle guère « en public ». Cela ne sert à rien. Ce n'est pas « le public » qui détient les clés dont j'aurais éventuellement besoin.
Mais, l'exercice auquel je me suis livré, ne relève pas de l'introspection. C'est plutôt un relevé effectif et concret de factuels de ma vie. Ça ressemble plus à un procès-verbal d'enquête. Et je constate que mes échecs ont toujours débouché sur quelque chose de bien meilleur, directement issu de l'échec.
En conclusion j'en retire un appel à ma vigilance personnelle, pour les petits « ratages ». Ils ont parfois plus de conséquences qu'on ne croit…
Là aussi prendre cela dans une dynamique de vie.
Car c’est bien là le but du jeu…
Les vertus de l’échec (compris et analysé) débouchent sur des choses nettement bien meilleures pour soi et les autres.
J’ai été frappé en faisant l'inventaire des enseignements que j'en ai retirés, de voir à quel point cela avait toujours suscité de nouveaux dynamismes. Et même pour une échec, je peux vraiment dire : heureusement que ça a foiré !
Je ne vais cependant pas conclure en disant : vive nos échecs !
Mais, quelque part, c'est presque ça…