J'en rêve encore… parce que je suis réaliste…
"Ce que nous accomplissons à l’intérieur modifie la réalité extérieure." (Plutarque)
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lundi 25 novembre 2019

Vésanie

Chez « le goût », cette semaine on est censé déambuler dans le 16e.


Quelque chose m’est suggéré en regardant cette toile.
Mais vous ? Que vous dit cette toile ?
Si voulez bien faire ce « devoir de Lakevio du Goût », commencez-le par cette phrase « J’ai arpenté pendant plusieurs jours le XVIème arrondissement, car la rue silencieuse bordée d’arbres que je revoyais dans mon souvenir correspondait aux rues de ce quartier. »
Et closez le par « Ce fut un chagrin désordonné. »


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Vésanie

J’ai arpenté pendant plusieurs jours le XVIème arrondissement, car la rue silencieuse bordée d’arbres que je revoyais dans mon souvenir correspondait aux rues de ce quartier. C'est du moins ce qu'ils m'ont dit quand… quand quoi d'ailleurs ?
Était-ce bien ce quartier cependant. Pour se souvenir d'un lieu, ne faut-il pas au moins y être allé une fois ? Certes, je connaissais Paris, n'est-ce pas là-bas qu'il y a un Arc de Triomphe et une tour métallique, d'une hauteur certaine ? Mais  cette peinture représentant le 16e arrondissement, prétendent-ils, cette femme, qui plus est sous la neige,  en hiver donc ?. Or l'hiver je ne vais pas à Paris. Alors peut-être était-ce à Caen, mais quand ? Quand les poules auront des dents répondait ma mère. Quand passent les cigognes prétendait mon père. Alors c'était sans doute à Strasbourg. Y a-t-il des arrondissements à Strasbourg ? Sont-ils 16 à s'aligner le long de la frontière, de la réserve naturelle de l'île de Rohrschollen à l'Etang de Leueesheim ?

J'en étais encore à me poser toutes ces questions, lorsqu'on sonna à la porte. C'était elle. Dans son manteau rouge, bottée, et cet éternel sac à la main. Je ne voyais que sa chevelure d'ébène et ses yeux bleus. Dehors il neigeait, je ne m'étais point trompé sur l'air du temps. J'aurais préféré de la brume,  laquelle aurait justifié probablement celle qui encombrait mon cerveau.
 Je me fais vieux.

Mais où étais-je finalement ? Là-bas ou ici, hier ou aujourd'hui. Cette année ou une autre. Étions-nous encore en guerre ? Paris brûle-t-il ? L'autre jour ils m'ont affirmé que l'expérience allait bientôt se terminer. J'avais accepté de servir de cobaye sur les effets à long terme de ce qu'on nous avait inoculé dans les camps. Je ne me souvenais de rien. Sauf elle. Je l'appelais mon chaperon. À cause de ce manteau rouge qu'elle arborait à chacune de ses visites. On m'avait fait comprendre que j'évoquais sans doute un conte de l'enfance.

Elle déclara : je suis la remplaçante, et je viens pour la première fois. Ce sera pareil qu'avec Madame Yvette. Je m'occupe de tout. Pourtant elle avait ce manteau rouge depuis des années.

Y aura-t-il un jour quelqu'un à qui je pourrais tout raconter ? Jusqu'au bout ? La première fois j'ai cru que mon récit était compréhensible. Quand j'ai réalisé, en voyant dans leurs yeux cette sorte de compassion attristée dans laquelle  apparaissait clairement l'immense distance qui  me séparait d'eux de manière définitive, je me suis mis à pleurer.
Ce fut un chagrin désordonné.



jeudi 21 novembre 2019

De la solidarité.


Il existe une solidarité « en creux », une « solidarité contre ». Elle est assez fréquente. Il ne faut pas faire de gros efforts pour trouver « un ennemi commun », s'unir contre lui, le combattre, et si possible l'abattre…

Quelques leaders construisaient « les unions sacrées ». On partait alors au combat, la fleur au fusil. Cela ne ferait pas un pli : la victoire en chantant ! Peu à peu on oubliait les victimes des combats, les morts, les estropiés les gueules cassées, les dévastations, puisqu'on  construisait, c'était tellement clair, un monde meilleur. Mais comme au final on n'y parvenait pas il y avait toujours un ancien pour déclarer : « Ce qui nous manque, c'est une bonne guerre ! ».

Aujourd'hui, la merveilleuse modernité des rézosocios offre l'extraordinaire possibilité des « solidarités contre », il n'y a qu'à cliquer pour les ramasser. Le rassemblement est permanent, des toujours mécontents, de tout, quoi qu'il en soit, qui réclament les grands changements à condition de ne toucher à rien du tout de ce qui les concerne personnellement. Je suis pour l'abolition de tous les privilèges : sauf les miens ! (Et les privilèges de mes enfants et petits-enfants, bien évidemment, je suis un citoyen responsable tout de même !).


Il existe une solidarité « féconde », une « solidarité pour ». Elle est moins visible. Dès lors on pourrait la croire peu fréquente. Elle ne passionne pas les fanatiques des rézosocios, quoi que quand même, ils sont toujours prêts à une compassion cliquable. 
D'ailleurs, chaque jour, « change.org » nous invite à signer une pétition. C'est très simple, il n'y a qu'à cliquer. Solidarité gratuite et sans engagement. (Certains ont vraiment trouvé de superbes filons…).
Mais c'est le seul petit doigt qu'ils vont bouger, celui qui appuie sur la souris de l'ordinateur, ou sur l'écran de la tablette ou du Smartphone. Et juste après on écoute de la chansonnette ou du rap sur YouTube, parce qu'il faut quand même se changer les idées de temps en temps.

La solidarité féconde est faite de gens qui agissent dans le concret quotidien. Ils n'ont pas le temps de bavarder sur les rézosocios. Ils sont dans la rue, mais pas pour manifester, c'est pour rendre des services, se dévouer (mais oui, ce sont eux, ces cons qui se dévouent…), font les gardes de nuit, veillent les malades et les mourants, soignent les migrants, et toutes ces petites choses complètement sans intérêt aux yeux de ce qui dissertent devant leurs écrans.
 Comme moi en ce moment.


Nos incohérences humaines trouvent toujours leurs raisons d'être.

lundi 18 novembre 2019


Ce Lundi ça se passe comme ça pour 

(parce que la France a perdu Poulidor…)




J’aimerais que vous me racontiez quelque chose qui parle de vélo.
J’espère que ce tableau de Miki de Goodaboom vous inspirera.




Faut que je vous parle de cette époque-là

— Évidemment que je m'en souviens, on n'oublie pas ce genre de souvenirs d'enfance. Même si c'était il y a longtemps. En ce temps-là, on était inséparables : moi et Francis. Comme les doigts de la main. Et puis il y avait les deux autres, Firmin et Fernand, des cousins, qui s'étaient souvent acoquinés avec Sébastien pour faire des tours pendables aux fermiers du coin.

Mais le jeudi, c'était sacré on partait à vélo battre la campagne avec la fille du facteur. Il fallait gentiment demander la veille au soir la permission d'embarquer Paulette. Il était sympa le facteur avec sa grosse moustache et sa casquette vissée sur le crâne. Il ne disait jamais non. Il avait confiance, et il avait raison. On n'y pensait même pas en ce temps-là. Enfin pas vraiment, mais quand même certains d'entre nous, dont moi, je l'avoue, on faisait parfois « nos manières » pour attirer l'attention de cette jolie brune « dont j'aimerais voir la lune », comme gloussait Sébastien avec une espèce de rire gras dans la gorge et des yeux gros comme des ronds de flan.

La tradition était d'aller jusqu'à la rivière pour dégoter des sauterelles et des grenouilles que, l'été venu, on entendait croasser de loin. Pendant que les potes cherchaient les batraciens, je restais juste à côté de Paulette qui en avait peur. Alors je m'approchais d'elle le plus près possible pour respirer les senteurs magiques de sa chevelure. J'hésitais à lui prendre la main, j'avais autant peur qu'elle ne la retire brusquement, que d'être surpris dans ma tentative par un des autres ce qui aurait certainement rompu le charme de nos camaraderies.

Quant à mon père, pragmatique, il ne faisait que me dire du bien de Francis dont il aurait aimé que je sois encore plus proche. J'avais bien compris ce qu'il avait dans la tête. Je devais servir de faire-valoir. Mon père rêvait de promotion dans l'usine du père de Francis. J'ignore s'il en était vraiment capable. Je l'admirais beaucoup comme papa, et il semblait apprécié comme ouvrier, d'après ce que l'on disait, mais était-il capable de passer contremaître : telle était la question. Et puis c'était des affaires de grands, pas la mienne.

. Est-ce que Francis te parle parfois de Raymond, son papa ? 
Cela devenait lancinant la question de mon père à laquelle je ne savais que répondre.
La seule chose que je savais c'est que son usine se développait. Il fabriquait des poulies de plus en plus complexes et sophistiqués et même innovatrices, paraît-il.
Il faisait fortune le père de Francis. Si bien qu'on l'avait surnommé « Poulie-d'or ». Surtout des jaloux qui l'appelaient comme ça par derrière, alors que par devant ils mangeaient dans sa main, avec des oui Monsieur Raymond, bien Monsieur Raymond, d'accord Monsieur Raymond. Des vrais faux-culs.

— Vous voulez savoir si c'est vrai ? Eh bien oui, c'est vrai, j'ai épousé Paulette, parce que quelques années après nous avons (comme ils disent) « fauté » dans le champ de blé du père Lafleur. Ça s'est passé comme une lettre à la poste, (plaisanta après coup son père facteur). Mais à l'époque ce ne fut pas la même chanson lorsqu'il vit le ventre de sa fille s'arrondir. Il a fallu régulariser pour pas avoir la honte dans le village.

C'était il y a 45 ans ! On est toujours ensemble. On a eu des enfants, et aujourd'hui un de nos petits-fils vient de recevoir le prix Marcel-Bergereau, la célèbre course cycliste de Saint-Georges des Coteaux.



Quand à « Poulie-d'or ». Tout le monde l'a oublié. Sauf nous, les potes d'antan. Francis, l'héritier de Raymond, a vendu l'entreprise aux chinois. Il paraît que Raymond serait décédé. C'est bien possible. Il aurait eu quel âge déjà ?
 Ah ben oui, au moins....

*
Avec un remerciement posthume à Monsieur Yves Montand.

lundi 11 novembre 2019

Spéculations




Chez Le Goût, cette semaine, il s'agit de se débrouiller avec un tableau de Degas, qui est actuellement à L'Opéra.
Enfin, pas vraiment, puisque c'est au musée d'Orsay... qu'il est à l'Opéra. Comprenne qui peut.
Cela ne semblait pas facile. Mais un détail m'a donné une idée. À vous de voir  !


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Spéculations

— Dis-moi, est-ce que tu connais David ?
— David Hallyday ? Oui bien sûr que je le connais, sang pour sang !

— Non, je te parle de néoclassique.
—  Tu veux dire le genre pompier  ?

— Oui, Louis David, par exemple.
— Jean-Louis David ? Le coiffeur expert de mes cheveux ? Celui qui a coiffé Kim Novak dans « sueurs froides » ?

— Je ne te connaissais pas aussi people ! Moi je te parlais de Jacques Louis David, célèbre peintre, l'auteur de la légendaire toile, « la mort de Marat ». Une photo du tableau figure dans n'importe quel livre d'histoire qui évoque la période révolutionnaire.
— Bien sûr, je vois ce dont il s'agit. Mais pourquoi tu me parles de ça devant cette toile de Degas : Cette femme en train d'essuyer son pied, sans savoir si elle l'a pris vraiment ?

— Degas avait le fantasme du pied. Il a fait une palanquée de tableaux où des femmes à poil prennent leur pied ! Probablement qu'il n'a jamais su les aider à réussir ça au lit.
— Admettons, mais quel rapport avec l'assassinat de Marat ?

— La baignoire, mon pote ! La baignoire ! C'est celle de Marat. Elle s'essuie le pied avec le turban qu'il avait sur la tête. Je tiens la vérité d'un historien célèbre, Decaux !
— Jean-Claude Decaux ? C'est pas un historien, c'est un type qui fait des abribus !

— Mais non, Alain Decaux, qui dans ma jeunesse nous racontait toutes sortes d'histoires célèbres et croustillantes à la télévision, avec Stellion Lorenzi. Mais je sais de source peu sûre qu'il a refusé de révéler que Degas avait racheté la baignoire de Marat et qu'il l'utilisait avec ses modèles nues dans la série : mes selfies de salle de bains ! Va voir sur Pinterest !

— Tu sais que tu ne vas pas bien ? Mais pas du tout alors ! Cela remonte à quand ta dernière visite chez ton psychiatre ? 

vendredi 8 novembre 2019

La visite.




Texte écrit pour l'atelier d'écriture Kaléïdoplumes.
Il fallait placer cette phrase, qui aurait été prononcé par Marie Laforêt, décédée il y a quelques jours.

« Le bonheur est un métier, il s'apprend »




La visite.

C'était peu de temps avant Noël. Il y a bien longtemps, bien des années probablement. 

Durant cette période, on le voyait tous les soirs, il arrivait par le Nord en poussant une charrette éclairée par quelques lampes tempêtes à pétrole. Il était vêtu d'une sorte de houppelande jaune. S'il venait ainsi du village d'à côté, situé à quelque 8 km, marchant dans le froid, sous la bise glaçante qui s'infiltrait jusqu'entre les côtes au risque de refroidir le cœur, je me disais qu'il devait avoir un courage extraordinaire.

Il avait une voix tonitruante qui sortait de derrière une longue moustache :
— « Marchand de bonheur !… Qui veut du bonheur ! … Achetez mes petits bonheurs pour pas cher ! »

Il avançait lentement, espérant que s'ouvrent fenêtres et portes pour l'accueillir malgré le froid.  Hélas la plupart du temps les gens restaient calfeutrés bien au chaud chez eux. Peut-être qu'ils avaient déjà leurs petits bonheurs à domicile. Peut-être qu'ils en avaient acheté un les années précédentes et qu'il avait fini par faner sur la cheminée.
Tout le monde ne sait pas comment se comporter avec un petit bonheur. Le bonheur c'est un métier, il s'apprend, savoir en prendre soin est tout un art que malheureusement on n'enseigne pas dans les écoles.

Ce soir-là il est passé devant ma maison. À l'époque, il y avait bien longtemps que je n'étais pas sorti de chez moi pour ramasser un petit bonheur sur le bord d'un fossé. Vous savez, ces petits bonheurs sauvages qui poussent là où coulent les eaux usées, où ça sent mauvais, où parfois les rats d'égout s'en donnent à cœur joie en boulotant les petits bonheurs qui viennent d'éclore.

— « Hé ! Monsieur ! Arrêtez-vous  ! Entrez donc chez moi je suis amateur de votre marchandise ! »

On a longuement discuté. C'était un homme passionnant. Il avait les yeux bleus qui brillaient. Je lui ai préparé un grog, par ce froid c'était bien normal. Il m'a raconté ses aventures avec un talent de conteur que je n'imaginais pas. Il parlait avec une voix grave mais très douce en même temps. Il me faisait penser à mon grand-père, si chaleureux et tendre, que je le chérissais tout particulièrement. Hélas il était mort depuis. C'est comme s'il avait su le faire revivre, car ce grand-père savait lui aussi raconter des histoires que j'écoutais émerveillé avec des paillettes dans les yeux. 
Quand il m'a fait comprendre qu'il allait partir, je lui ai demandé combien je lui devais pour ce petit bonheur qu'il venait de m'apporter.
Il m'a répondu :
— « Ce soir ? Rien du tout ! C'est bientôt Noël, non ? »

*

Ce texte m'a été inspiré par la chanson de Félix Leclerc « le p'tit bonheur »

lundi 4 novembre 2019

C'était au temps…







C'était au temps…

— Alors, matricule 127, Est-ce que tu te souviens ? Cela a beaucoup changé, depuis le temps, mais je t'assure que c'était ici.
Le morceau de bâtiment qu'on aperçoit derrière l'entrée délabrée, c'est là que nous étions, j'en suis persuadé.

— Tu sais, à mon âge, j'ai un peu perdu la mémoire, et plus qu'un peu d'ailleurs. Ça ne me dit rien. C'est possible. C'était quand même il y a vachement longtemps ! C'était même bien avant « Les Événements » !

— Matricule 127 ! Tu avais une excellente mémoire d'éléphant (cette espèce disparue). Ne me dis pas que tu te souviens de rien, je te croirais pas.

— Je me souviens d'un bâtiment tout blanc, avec des fenêtres étanches, un sas pour l'entrée, et de l'air contrôlé et dépollué. C'était ce que l'on faisait de mieux. Et là tu m'amènes devant une ruine. Comment veux-tu que je m'y retrouve !

— Tu as parfaitement raison, matricule 127, à l'époque c'était ce que l'on faisait de mieux dans le genre. Un bâtiment gouvernemental ultra sécurisé. On a travaillé là 10 ans sans sortir. Il faut dire que, question confort, on ne pouvait trouver mieux nulle part. Tiens, je me rappelle du slogan de l'époque qui faisait florès : « Sauver la planète ! ». Quelle époque quand même ! On y croyait ! C'est fou quand on est jeune tout ce à quoi on peut croire !

— Ah oui ! Maintenant je me souviens. Si je ne me trompe pas cela s'appelais « Ministère de l'environnement ». Au temps où on pensait qu'un ministère d'un petit pays d'Europe pouvait influer sur les tempêtes, les tornades, l'extrême pollution, la qualité des eaux et de l'air. J'en passe, et des meilleures !


— Et bien voilà, matricule 127, je suis heureux que tu retrouves tes facultés cybernétiques. Je commençais à m'inquiéter, tu es quand même un humanoïde de 14e génération. On va rentrer maintenant, le couvre-feu s'applique à tous, même à toi camarade humanoïde. De toute façon on a du travail à l'intérieur pour terminer la mise au point des humains génétiquement modifiés. Grâce aux bébés d'élevage, on est sur le point d'aboutir. Les humains vont pouvoir se nourrir de pesticides en gélules sans attraper de maladies. Et si on avance pas assez vite dans le projet les mecs de chez Monsanto vont encore une fois nous taper sur les doigts…