Chez « le goût », pour la consigne, celui-ci nous dit :
En voyant « Le pêcheur à la ligne » de Renoir, m’est venue une question.
Mais que peuvent-ils bien penser, l’un et l’autre.
Ou l’un ou l’autre.
L’une ?
L’autre ?
Tentez donc de pénétrer leurs pensées d’ici lundi.
Je vais m’y efforcer aussi.
À lundi…
Un lundi au bord de l'eau : on pêche ou on pèche ?
Georges-Henri a toujours aimé la pêche.
Marie-Marcelle a toujours apprécié la lecture.
C'est pourquoi ils se rendent régulièrement sur le chemin de halage de ce cours d'eau paisible qu'ils appellent Petite Rivière Saint-François, en souvenir de l'idée d'un voyage qu'ils n'ont jamais fait. Il devait les conduire au Québec dans le petit village du même nom du comté de Charlevoix où s'était exilé un grand-oncle de Monsieur. Celui-ci décédé, ils ont hérité de sa fortune que l'on peut qualifier de conséquente si ce n'est de colossale. Le nom de petite Rivière Saint-François, c'est en sa mémoire.
Le couple Georges-Henri et Marie-Marcelle vit essentiellement de rêveries en bons amateurs de dilettantisme qu'ils sont. Ceci doit durer jusqu'à épuisement de la fortune héritée. C'est dire si ce n'est pas demain la veille.
Georges Henri est un contemplatif pragmatique. Personnage haut en couleur et bas de réflexion. Il trempe son fil dans l'eau, à défaut de tremper son biscuit dans le thé, que de toute façon Madame refuse toujours de lui préparer. Depuis quelques temps il se demande s'il a raison de porter la barbe et n'arrive pas à se résoudre à trancher l'épineuse question de la raser ou, à l'inverse, de la laisser pousser et prendre du volume.
Elle n'est pas facile la vie d'un gourmet de l'oisiveté. On n'a pas grand-chose à faire, rien de spécial à penser, et cependant il faut meubler une vie. En parlant de meubler, Georges Henri se demande si leur mobilier actuel est suffisamment à la hauteur du train de vie auquel doit normalement s'astreindre quelqu'un qui a pignon sur rue par héritage. Question épineuse. Il ne va quand même pas se séparer des meubles meublants qu'il a reçus. Garder un minimum de dignité est une composante des obligations des nouveaux riches. De plus, les actuels, ces trucs vieillots, auraient tendance à le dégoûter. Et s'il optait pour un peu plus de modernité ? Il faudrait qu'il en parle. Madame sera-t-elle ouverte à une telle discussion, c'est encore un autre problème non résolu à ce jour. C'est fou comme les pensées peuvent vous préoccuper parfois.
Marie Marcelle s'astreint à l'obéissance qui sied à son rang. Sa toilette est impeccable. À chaque instant elle est en capacité de rencontrer une personne de sa nouvelle catégorie sociale, sans rougir. Elle en est fière. Aujourd'hui elle s’est munie d’un journal réputé sérieux et le parcours des yeux. Cependant son cerveau est ailleurs. Elle s'est envolée sitôt que son mari a trempé son fil. Elle a laissé son esprit suivre le fil de l'eau et s’est éloignée de plus en plus loin. La voici timidement à la porte de la maison des délices supposés. Celle de Monsieur de Rubenprétaportez. Elle hésite. Se décidera-t-elle un jour à toquer et à espérer ? Elle songe à cet homme à l'élégance raffinée, aux doigts fins, aux yeux brûlants qui furent les siens l'autre jour, chez les de Laperdeu. Elle se souvient combien il la déshabilla du regard. Elle en frissonne encore. Seulement voilà, même en rêve, elle ne secoue pas le marteau de porte. Elle ne secoue jamais rien d'ailleurs. Avoir la richesse et désespérer, normalement ce n'est pas compatible, se met-elle à penser. Observons que c'est quand même sensé.
— Avez-vous pris un quelconque poisson, mon ami ?
— Ce n'est pas un bon jour, répond George Henri, en levant les yeux au ciel qui n'en pense pas moins.
— Croyez-vous que nous dussions rester à cet endroit encore longtemps, mon ami ?
Elle a employé l'imparfait du subjonctif. Est-ce correct ? Le futur simple n'est-il pas préférable ? « Pensez-vous que nous devons »… elle opte pour le subjonctif qui lui semble plus conforme à son rang social. Elle ne va quand même pas lui dire :
— « Bon, on y va ? Je commence à me geler les miches ici ! »
George Henri estime alors qu'il convient de mettre fin à la partie de pêche. Il remballe ses petites affaires, aide Marie Marcelle à délicatement se relever. Ils rebroussent sur le chemin de halage en adoptant une démarche bras dessus bras dessous. Pourvu qu'ils ne rencontrent personne, car Marie Marcelle n'est pas certaine de la position adoptée. Qui des deux doit avoir le bras dessus, et qui place son bras dessous. Ne voulant pas être ridicule la prochaine fois, elle se forge un impératif de consulter « le manuel des bonnes manières » dès qu'ils sont rentrés à la maison.