Le féminisme se définit comme un « Mouvement militant pour l'amélioration et l'extension du rôle et des droits des femmes dans la société ».
Depuis quelques mois, je porte un regard différent sur ma mère. Mes lecteurs de longue date savent que j'en ai parlé d'une manière plutôt « négative » par l'évocation de mes problèmes relationnels avec elle, mon incapacité à la « ressentir comme mère », ses failles éducatives, ses incohérences. La maladie mentale qui est venue envahir son psychisme n'a évidemment rien arrangé, c'est l'évidence. Je n'en ai guère perçu l'intensité dans mon enfance. On n'explique pas à un enfant de 8/10 ans dans les années 1950, pourquoi sa mère va très régulièrement chez un « médecin spécialiste pour prendre un traitement » on ne lui indique évidemment pas qu'il s'agit d'électrochocs répétés. C'est pourquoi il ne comprend pas pourquoi elle revient dans une sorte « d'état second » après chaque visite.
On parlait alors d'état dépressif « maman est très fatiguée ».
Aujourd'hui on dirait « bipolaire ». Et on la stabiliserait certainement avec le lithium.
Je me souviens des épisodes dépressifs qui duraient parfois des semaines où elle ne sortait pas de son lit. Je dois avouer que ces temps-là avait quelque peu ma préférence. C'était plus calme dans la maison. Des sortes de périodes d'apaisement. Personne ne le formulait de cette manière, mais ça se voyait bien sur les visages qu'on était plutôt content d'être « enfin tranquilles ».
Quand « elle allait mieux » la vie reprenait un cours qui semblait « normal ». Mais qu'est-ce que la normale ? C'étaient des périodes où la vie ressemblait à ce que probablement elle devait être chez les autres familles, du moins c'est ce que je pensais. Je demeurais toutefois avec ce sentiment d'abandon, livré à moi-même. La relation avec ma mère se déroulait sur le mode de l'engueulade parce que je ne réussissais pas assez à l'école « va dans ta chambre réviser tes leçons et reviens dans mon bureau quand tu sauras tout par cœur ».
Autrement dit le message de fond était : « démerde toi tout seul ! ».
Néanmoins, par moments, s'en venaient des phases de débordements affectifs à mon égard qui m'étouffaient.
« Reviens dans mon bureau », parce que mes parents exerçaient une activité libérale à leur domicile, et que « les affaires du bureau » envahissaient la maison et les conversations. Sans cesse.
Des années après, devenu adulte, je réaliserai que mes parents formaient un couple de travailleurs indépendants à égalité. C'était après-guerre. Je pense que ce n'était pas courant cette forme d'égalité. Nous n'étions pas dans le schéma : mon père reçoit les clients et ma mère joue à la secrétaire. Ils travaillaient en collaboration véritable sans hiérarchie clivante, ou plutôt sans domination systématique de l'homme sur la femme.
C'est pourquoi j'évoque le féminisme dans mon titre. J'ai vécu dans cette ambiance-là. Les clients étaient de toute nature, du pauvre au riche, du « bon français » à l'étranger basané nord-africain. Les fondamentaux que mes parents partageaient était la justice, le respect des personnes, la défense des droits, la rigueur morale, un dynamisme fort, une volonté de réussir et de développer.
J'ai baigné là, sans véritable conscience de la nature de l'eau du bain. Mais j'en fus imprégné, c'est l'évidence.
Des dizaines d'années plus tard et jusqu'après la mort de ma mère, j'ai reçu des témoignages remarquables, venant de ces fameux « clients », dont certains étaient devenus des amis de mes parents et qui ne tarissaient pas d'éloges sur les qualités et compétences professionnelles de ma mère. J'avais ce sentiment qu'on me parlait d'une personne étrangère que je ne connaissais pas. « Vous êtes sûrs que c'est bien de ma mère dont vous parlez ? »
Revenons à l'enfance.
Lorsque ma mère allait bien, c'était de mieux en mieux… elle se montrait pleine d'initiatives et de créativité. Il fallait changer, progresser, inviter des gens, beaucoup de gens, elle était gaie, débordante, trop. Elle en devenait fatigante. J'ignorais que s'annonçait le début d'un nouvel épisode maniaque du trouble bipolaire. Cela enflait jusqu'à ce que tout l'énerve. Je croyais que c'était surtout de ma faute « tu m'énerves, fous-moi la paix ! ». Elle se levait à deux heures du matin pour nettoyer toute la maison, ou changer tous les meubles de place. Elle avait une force décuplée.
Jusqu'à ce qu'elle s'écroule, une fois de plus.
Bien plus tard, beaucoup plus tard, je compris que cela s'accompagnait de délires. Mais j'en fus rarement témoin direct. Je me rappelle cependant certaines scènes qui me paniquaient fortement. Je précise que je ne fus jamais l'objet de ses délires. Elle les dirigeait contre mon père, mon frère, l'une de ses sœurs.
Tout cela finit par « disparaître » lorsque mes parents ont pris leur retraite. Ça ne disparaît pas la bipolarité, mais les épisodes s'estompent, les phases maniaques en premier, parfois de la mélancolie demeurait notamment les hivers. Au cours de ses dernières années j'ai vu apparaître « une autre femme ». En réalité j'ai vu surgir (resurgir ?) sa vraie personnalité profonde, une générosité foncière, une joie de vivre dont je sais qu'elle avait marqué mon père quand ils se sont fiancés, une confiance dans l'existence intense et inébranlable. Un appétit de vivre évident. Une intelligence et une subtilité pour comprendre autrui.
Malheureusement tout a mal fonctionné entre elle et moi. Ça me reste en partie mystérieux. Après son décès mon frère aîné (10 ans de plus) m'a communiqué des lettres qu'elle lui a adressées à mon sujet, après que j'avais contracté la polio, où elle parle de moi et de mon courage, ma perspicacité, ce qu'elle appelait « ma philosophie », d'une manière juste qui m'a sidéré, parce que je n'en ai jamais rien su ni perçu…
Mystérieuse incapacité de communication ajustée entre elle et moi.
Je ne désespère pas de mieux comprendre. Et en même temps ce passé ce n'est plus une entrave à ma vie d'aujourd'hui.
J'aimerais cependant réhabiliter la véracité de ce que fut ma mère.
Je lui dois beaucoup quant à cette confiance dans la vie comme si elle avait pu me transmettre cela indépendamment d'elle-même. Peut-être une sorte d'osmose génétique ? Peut-être que c'est à elle que je dois cette phrase imprimée en mon être et que j'ai déjà évoquée : « Quoi qu'il m'arrive je m'en sortirai toujours ».
Jusqu'à présent… ça fonctionne… et Dieu sait si j'en ai vécu des épreuves de toutes sortes, des découragements et des désespérances. Mais au fond de moi ce sursaut brûlant et vital n'a jamais failli.