Devoir de Lakevio du Goût N°127
Ce tableau d’Aldo Balding vous inspire-t-il quelque chose ?
Quant à moi je me demande ce que font ces trois hommes.
On verra bien lundi ce qui sort de nos cogitations…
Le projet
Combien d'années déjà ? Je ne m'en souviens plus. Marc était encore là, avec ses éternelles lunettes de soleil. Il exposait son projet auquel nous avions peine à croire. Moi en tout cas. Luc-le-Rêveur, comme nous l'appelions, avait la tête ailleurs. Il singeait un désintérêt en regardant au loin, cependant j'étais persuadé qu'il écoutait parfaitement et n'en perdait pas une miette. Ça se voyait, à certains moments il haussait les épaules.
Est-ce Sylvie ou Catherine qui a pris la photo ? On me voit de dos. J'aime autant, je ne me suis jamais trouvé beau en photos. Mais est-ce important de se trouver beau ? Sylvie, la femme de ma vie, dit résolument « oui, dans ton boulot c'est important de savoir paraître ». C'est toujours elle qui choisit mes chemises. Je sais que Catherine, la femme de Marc aurait préféré pouvoir me choisir. Elle s'arrangeait toujours pour être à côté de moi sur les bancs de la fac, mais je n'avais d'yeux que pour Sylvie. Luc-le-Rêveur arrivait toujours en retard aux cours et me chuchotait « tu me passeras tes notes, que je recopie ? » Bon prince je le faisais et parfois cette tête en l'air oubliait de me les rendre. Catherine s'empressait alors de voler à mon secours avec ses propres notes ainsi que l'espérance d'un plus si affinités. Il n'y eut jamais affinités.
On est restés amis et on a fait des gamins. L'été on se retrouve dans la villa achetée en commun, en Bretagne au bord de la mer. Là, il y a l'album de tous nos séjours et je suis retombé sur cette photo. C'est alors que tout m'est revenu. La folie du projet de Marc qu'il n'avait pas oublié et a fini par mettre en œuvre bien qu'il ait dépassé la quarantaine. La construction de ce truc incroyable, l'embarquement avec Catherine sa femme et même leurs enfants pourtant devenus adultes. Et Luc-le-Rêveur, l'inconscient qui a fini par dire oui à Marc. Et puis la suite… le silence interminable.
On n'a revu personne. Jamais. Et les années ont passé. Avec ma Sylvie on s'est senti responsable de garder la villa en état. Après tout nous n'étions pas les seuls propriétaires. Impossible de la vendre tant qu'ils ne sont pas de retour. Et puis on est venu de moins en moins souvent. À présent la vieillesse nous envahit. Elle nous ronge comme la mer qui s'attaque au pied de la villa construite trop près de l'eau.
— Ils auraient pu faire signe quand même tu ne crois pas, ai-je dit à Sylvie en lui montrant la photo.
— De qui tu parles ?
— Je parle d'eux voyons ! Ai-je rétorqué en les montrant sur la photo.
Sylvie était encore ailleurs.
— Quand est-ce qu'on rentre ?
Cette maladie qui lui bouffe les neurones, c'est une vraie saloperie. Tout partait à vau-l'eau. Bientôt elle ne saurait même plus qui je suis. J'avais depuis longtemps compris qu'il ne fallait pas se faire d'illusions comme le laissaient entendre les médecins. Moi-même je n'avais plus d'énergie. D'ailleurs je n'en ai jamais eu pour savoir ce qu'ils étaient devenus. On se perd tous un jour ou l'autre. On n'oublie pas, mais on s'habitue à ce que tout passe sans retour.
— On rentre demain ai-je répondu à Sylvie.
— Mais c'est quand demain ?

Joli texte
RépondreSupprimermoi j'avais pensé à trois frères. Ou trois personnes en une (si tu vois ce que je veux dire).
Mais je n'ai aucun courage pour écrire en ce moment
Belle journée à toi :-)
Tu as pris la peine de venir lire, c'est déjà pas mal.
SupprimerJe te souhaite de retrouver des forces mêmes s'il y a des jours difficiles.
Je t'embrasse
Entre le silence interminable qui laisse peu de doute sur une issue fatale, et cette saloperie de maladie qui fait des ravages, tant pour la personne qui la porte que pour son entourage, tout cela est bien triste !
RépondreSupprimerQuand on connaît cette saleté autour de soi, on sait de quoi il s'agit…
SupprimerUn naufrage dans tous les sens du terme...
RépondreSupprimerAvec une fin épouvantable.
Tu viens de me tuer le moral, c'est comme les lundis de pluie pour aller au boulot quand ça ne va pas mais en pire.
Un naufrage ? Non pas encore…
Supprimervivons insouciants avant la mort ! ;-)
Qu'il est douloureux ce texte ! les naufragés ne reviennent jamais. Pas plus ceux en mer que ceux de la vie. Je suis comme le Gout, si j'allais au boulot; ET je crois même que c'est pire quand il fait beau, mais le lundi au soleil...
RépondreSupprimerQui prend soin des naufragés de l'existence ?
SupprimerDes thérapeutes, parfois :-)
SupprimerUn texte poignant, tu n'as pas comme les autres choisi de parler de vacances.
RépondreSupprimerNon je n'ai pas choisi les vacances… il n'y en aura pas pour moi.
SupprimerCommentaire de Praline - http://prali.canalblog.com – par le formulaire de contact
RépondreSupprimer------------------
Tu m'as mis les larmes aux yeux...
Pro-fi-tons ! je me le dis chaque jour.
Bisoudoux ❤️
… Et tu as raison… chaque jour est une victoire quand on constate qu'il y a un lendemain.
SupprimerPourquoi diable n'ont-ils pas embarqué avec les autres ?
RépondreSupprimerC'est un aspect que j'aurais pu développer en effet. Il y a comme ça certain « devoirs » qui pourrait faire l'objet d'une véritable nouvelle… si je m'y mettais… dès que je trouve un peu de courage dans le fond d'un tiroir je m'en saisirai !
Supprimerau moins la fin de vie est dans un beau lieu et pas dans un mouroir...
RépondreSupprimerIl faut bien reconnaître qu'il y a des morts plus avantagés que d'autres…
Supprimerla vie... c'esr souvent ainsi ... il leur reste à tous le souvenir de bons moments ...la tristesse de l'oubli et la douleur du présent....
RépondreSupprimerIl est vrai que parfois le présent est difficile à supporter.
SupprimerA te dire vrai je n'ai pas compris grand chose à ton histoire Alain. J'imaginais que la fin serait terrible, et elle l'est, évidemment.Quant aux personnages, je ne sais pas trop qui est qui. Excuses, mais la canicule y est pour beaucoup. Plus de 40° à l'ombre, alors que ce matin, il a très légèrement plu. Tout est déglingué, non ?
RépondreSupprimerMon histoire est dans le style touches impressionnistes qui ne font que peu à peu faire apparaître une partie d'un ensemble et le reste reste voilé.
SupprimerLes personnages sont qui veut bien l'être dans l'histoire. Mais 40° à l'ombre n'adoptent pas en la circonstance…
Merci pour ces précisions Alain.
SupprimerDouce journée à toi.
Jolie histoire, mais quand on connait les effets de cette foutue maladie...............cela dit ce n est pas le principal ton texte est chouette et inattendu bravo.
RépondreSupprimerEffectivement la finale n'est pas l'essentiel de mon texte, loin de là… je réalise à certaines réactions que j'aurais mieux faites d'inventer autre chose pour la finale.
SupprimerParfois après avoir lu les commentaires sur certains de mes textes je vois un peu comment il pourrait être travaillé. Mais je paresse…
merci pour l'appréciation.
Beau texte autobiographique, un brin tristounet.
RépondreSupprimerBonne soirée Alain. Bise.
PS ton transcripteur audio laisse passer quelques coquilles :)
Autobiographie ? Hélas non, mais j'aurais aimé être un voyageur au long cours sur les mers du globe…
SupprimerQuant aux transcriptions audio… il y a parfois bien des surprises étonnantes dans la compréhension par la machine qui montre que son intelligence est effectivement très très artificielle vue qu'elle ne pige pas grand-chose aux réalités humaines !
Finalement on ne sait pas ce qu'il est advenu de ce projet. Peut-être que les temps et les circonstances les retiennent éloignés de cette amitié. Peut-être, le projet fonctionne t'il très bien et qu'un nouvel équilibre s'est créé loin, ailleurs. Dans ce cas, c'est peut-être l'amitié qui s'est échouée. Mais on peu la renflouer.
RépondreSupprimerJ'aime beaucoup ton commentaire, car c'est ainsi que j'ai essayé de construire mon texte… comment savoir ce qu'il en est, on ne sait même pas de quoi il s'agit, et oui en effet, pourquoi pas, le bonheur est là-bas, ou le malheur, ou autre chose, à chacun d'inventer de trouver de remuer ses neurones… mais bon c'est vrai avec 40° à l'ombre difficile…
Supprimer(et c'est pour ça que ma fin est mauvaise… bien trop inductive…)
Commentaire de Aubépine
RépondreSupprimer---------------------
Ce texte poignant me cause une émotion violente. On se heurte, hélas, aux
réalités de la vie ; et l'on a conscience que tout, à chaque instant, peut
prendre subitement fin.
C'est terrifiant. Chaque individu réagit alors de manière différente aux
situations difficiles, mais l'important est de toujours garder ce sentiment
qui porte à espérer.
Quant aux trois hommes, ils méditent sur la petitesse et l'étroitesse de
leur existence face à l'immensité et aux profondeurs abyssales de l'océan.
Ça peut être en effet terrifiant. Ça peut être aussi dynamique. Profitons du jour qui passe ! Même dans la difficulté et l'épreuve se cache un diamant de vie.
SupprimerEt aussi, j'aime bien le dernier paragraphe de ton commentaire.
Au fond, c'est un texte qui raconte la vie. La vie dont on rêve, celle qu'on tisse et celle qu'on vit. Pleine de bonheurs, d'amour, d'instants merveilleux, et pleine de douleurs, de départs, d'abandons. Et parfois qui se brise sur le roc aigu de la démence ♥
RépondreSupprimerTon interprétation me plaît bien. Un texte qui raconte la vie. Toute la vie. Et même si parfois elle se brise sur « le roc aigu » elle n'en fut pas moins ce qu'elle a été sans que rien n'en puisse être retiré ou modifié. C'est pour cela qu'on peut toujours la célébrer même dans l'épreuve.
SupprimerOui. J'ai beaucoup aimé aussi. C'est évidemment triste aussi. J'ai connu et aimé quelqu'un qui est mort de cette maladie (en 2000). Je pense aux bons souvenirs, plus anciens. J'ai fait de mon mieux, leur venant en aide quand ils en avaient besoin...
RépondreSupprimerMerci pivoine pour l'aspect témoignage. Les bons souvenirs plus anciens demeurent vivants. Et à travers eux la personne dans toute son intégrité. Ce n'est pas "c'était avant", c'est encore là mais autrement.
SupprimerLes photos nous font voyager dans le temps et imaginer...même le pire.
RépondreSupprimerUn beau texte qui nous fait entre rau royaume de la disparition et de la tristesse.
Bravo.
C'est vrai que les photons ont un très fort pouvoir d'évocation. On devrait peut-être observer ce pouvoir de plus près et les emprises qu'il a parfois sur nous.
SupprimerMerci pour votre appréciation.
Toujours cette résistance au temps qui passe et balaie tout sur son passage. Vouloir rendre l'impermanent permanent vient sans doute du fait de prendre l'irréel, le changeant pour la Réalité qui elle ne change jamais tout en étant toujours nouvelle. La fin que tu as choisie se produit de nos jour bien trop souvent pour que ce soit raisonnable. Des conditions environnementales sont en jeu je pense. Merci pour ce texte. kéa
RépondreSupprimerC'est un thème récurrent en effet. Déjà le grand poète français Johnny Hallyday le chantait dans sa jeunesse :
Supprimer« Retiens la nuit qu'elle devienne éternelle
pour le bonheur de nos deux cœurs
arrête le temps et les heures. »
(J'avais 15 ans… c'était le bon temps !…)
C'EST LA
Quant à la fameuse la maladie que j'évoque à la fin, bien des terrains de recherche sont ouverts, mais quand j'étais gosse on parlait de « démence sénile » et les problèmes environnementaux n'étaient pas encore d'actualité…
Merci pour ton commentaire toujours intéressant.
Elle est top ton histoire quoique elle ne fait pas partie des remonte-moral, la vie , l'amour, l'amitié qui se termine par un " je ne sais plus très bien" , j'ai la mémoire qui flanche .....
RépondreSupprimerhttps://www.youtube.com/watch?v=o6uU2czYbOM
Bonne journée
l'Marco
Merci pour le « top »… et la chanson qui me rappelle des souvenirs très précis ! (Tiens, je pourrais en faire un billet…).
SupprimerQuand on remonte – moral, ce serait à refaire je choisirais une fin différente et non « maladie terrible », quelque chose de plus neutre psychologiquement.
Comme toujours ce texte m'émeut, vivre intensément les moments d'amitié et les autres d'ailleurs, lorsque le destin se charge de faire basculer nos vies nous nous réfugions dans les souvenirs, comme quoi il est important de s'en tricoter de merveilleux.
RépondreSupprimerbelle journée Alain.
Sans doute puis-je comprendre ton émotion dans le contexte qui est le tien.
SupprimerBien sûr il y a les souvenirs, mais de belles choses nous arriveront encore. J'en suis convaincu.