Le 63e devoir du « Goût » nous amène dans l'univers d'Hooper
Smith et Johnson, la robe verte et le feu tricolore
Plus d'une fois je me suis demandé pourquoi la voiture de Mister Smith était aussi mal garée. Et d'ailleurs il semblerait qu'elle soit abandonnée. L'Autorité nous avait bien dit de garer correctement les véhicules avant de partir définitivement pour la destination assignée.
Il me semble que Miss Pauwels, avec son éternelle robe verte vient également vérifier la chose, comme elle le fait tous les jours. Aurait-elle une réponse que je n'ai pas ? Je devrais me décider à parler à cette personne d'autant plus que le feu tricolore est vert lui aussi. Mais j'hésite beaucoup trop longtemps. Alors il passe au rouge. Et il faut attendre demain. Je ne sais pas pourquoi il n'y a qu'un seul cycle du feu tricolore par 24 heures. Souvent je me demande depuis quand le temps est ainsi étiré . À moins qu'il ne se soit raccourci. Finalement tout est relatif.
En revanche, avant qu'il ne disparaisse, je bavardais souvent avec Mister Smith, sans m'aventurer jusqu'à m'approcher de lui, en raison des distances imposées. Nous élevions la voix tout en faisant des signes.
— La journée a été bonne Mister Smith ? que je lançais les mains en porte-voix.
— Excellente Mister Johnson ! me répondait-t-il à chaque fois d'une voix forte. Excellente !
Et puis c'est tout.
J'estimais qu'il convenait de garder des rapports cordiaux tant que c'était encore autorisé. Je pense que les phrases courtes échappaient au contrôle.
Ce qui m'étonne ce sont les arbres. Ils sont encore verts. Certainement par mimétisme au regard de la robe de Miss Pauwels. Avec ce ciel bleu permanent et le fait qu'aucune goutte de pluie ne soit tombée depuis des temps immémoriaux, je ne me souviens même plus à quoi peut bien ressembler une averse. C'était agréable lorsque le temps variait. Il y avait une sorte de mouvement. Nous avions le sentiment d'une vie conviviale et variée.
Miss Pauwels a disparu du paysage. Je suppose qu'elle est rentrée chez elle. Probablement qu'elle ne réside pas chez nous. Dans notre ville c'est excessivement rare que les femmes s'habillent en vert. Chez nous cette couleur est réservée à la nature et aux volets des maisons. Normalement personne ne déroge à cette règle. Dès lors Miss Pauwels me semble une personne suspecte.
À partir de quand vais-je commencer à m'ennuyer ? Cette question me préoccupe depuis un certain temps. Je ne saurais préciser la première fois où je me la suis posée, c'était sûrement il y a longtemps, à moins que ce ne soit hier soir. Il faudra que je trouve un moyen de vérifier. D'autant que la pendule du fast-food abandonné est arrêtée désespérément sur 19 heures.
Mes pensées sont intenses depuis sept ou huit cycles du feu tricolore. Comment le processus pourrait-il s'arrêter d'arrêter ce qui ne doit pas être arrêté ? Dois je faire quelque chose pour qu'il en soit ainsi ? De quoi suis-je responsable ? Y a-t-il une action à accomplir, ou faut-il rester dans l'attente ?
Mon regard ne se détache pas du paysage fixe. Là est le problème sans doute. Je devrais regarder ailleurs. Jusque-là l'idée ne m'en été pas venue. La voilà qui apparaît brusquement : Regarder ailleurs.
Après le temps d'attente nécessaire pour que cette pensée rejoigne mes yeux, je me suis décidé à laisser glisser mon regard sur la droite . C'est alors que j'ai découvert l'existence d'une table à mes côtés avec un briquet posé dessus.
Aussitôt j'ai compris.
J'ai mis le feu à la toile qui était auparavant devant mes yeux.
Depuis, je brûle de savoir ce qui va se passer maintenant.

Quel monde extraordinaire celui que vous décrivez, on a hâte d'y voyager... et d'y rester peut-être car un jour, on le sent, il n'y aura que des obligations ;)
RépondreSupprimerEn tout cas, vous m'avez fait rire jaune et maintenant j'attends,quoi, je ne sais pas, mais je n'arrête pas d'être dans "l'attente" !
J'aime beaucoup votre commentaire, parce que je trouve que vous dîtes très exactement « l'atmosphère » que j'ai tenté de créer.
SupprimerVenant de votre part cela me touche.
La cordialité façon "Les femmes de Stepford" ou "Un bonheur insoutenable".
RépondreSupprimerLe "Faux bonheur made in USA"...
J'ai bien aimé, surtout la façon d'y mettre fin.
Je ne connais pas les livres que tu cites, ni l'auteur, c'est dire l'ampleur de mon inculture. En cherchant, le petit résumé de « un bonheur insoutenable » m'a bien plu
Supprimerje vais approfondir……
Tu n'as aucune idée de la mienne...
SupprimerC'est abyssal !
Comme j'ai lu les mêmes livres que le Goût, j'ai bien aimé le texte et son commentaire, je pense plus au Femmes de Stepford"
RépondreSupprimerAlors ça me fait deux bouquins auxquels je dois m'intéresser !
SupprimerExcellent!
RépondreSupprimerça me rappelle une nouvelle de Cortazar, La continuité des parcs, je peux te l'envoyer si tu as envie de la lire ;-)
Merci ! Je suis preneur, car je ne connais pas cet auteur non plus.
Supprimerje l'ai envoyée par le module prévu sur ton blog
SupprimerJ'ai souri, j'ai aimè, je suis sous le charme. Superbe prose. J'aurais adoré être capable de si bien manier les mots et la plume.
RépondreSupprimerJ'ose dire qu'il me semble que j'écris un peu mieux qu'il y a quelques années. Mais c'est surtout parce que je participe à un atelier d'écriture « en live » justement depuis plusieurs années… on finit par apprendre quelques petites choses pour améliorer son style !
SupprimerC'est la quatrième dimension ou quoi ? :-) il me fait un peu peur ce Mr Johnson, le confinement l'emporte aux confins de la folie et loin de la liberté d'avant.
RépondreSupprimerOh ! C'est bien la cinquième ou sixième dimension !
SupprimerJe pense qu'il a encore de la marge…
ton texte est décalé et complètement irréel
RépondreSupprimerIl me semble que tu aimes de plus en plus écrire de cette façon...?
Je vois que tu observes attentivement mes évolutions, chère Coumarine !
SupprimerC'est vrai qu'en ce moment j'aime créer ce côté irréel et étrange.
Est-ce que la « vraie vie » n'est pas fabuleusement stupéfiante dans sa vertigineuse épopée covidesque ?
Mais où est on ? Dans un non lieu , sans vie. Tu as raison, mets y le feu et dessine moi un mouton.
RépondreSupprimerMais hélas il n'eut que la caisse avec un prétendu mouton dedans, ce qui n'est pas pour clarifier l'étrangeté de la situation……
SupprimerExcellent mais complètement flippant !! Bonne soiré !
RépondreSupprimerT'Inquiète, ce n'est qu'une fiction… quoique ! ;-)
Supprimeren plus, il est vrai que je me faisais dernièrement la réflexion : nous n'avons pas le même rapport avec le temps qui passe ...et les autres... est-ce en prenant de l'âge ou bien la faute à cette saleté qui nous prive de .....plein de choses ?
RépondreSupprimerJe pense que le rapport au temps évolue avec l'âge. Plusieurs personnes qui avancent en âge me disent « qu'elles ne voient pas le temps passer ». C'est un peu le sentiment que j'ai aussi.
SupprimerAu moins on ne s'ennuie pas ! À moins que l'on ne mette trop de temps à faire les choses
J’observe sans qu’il le sache le type planté au feu tricolore depuis des plombes. Plombes étant devenu le mot officiel pour désigner les heures, tant le temps s’est arrêté et pèse lourd sur nos épaules, malgré les pastilles de cloridoc que nous prenons quotidiennement pour survivre.
RépondreSupprimerCe matin comme tous les matins je me suis habillée en vert. J’aime bien aller contre les préconisations de l’Autorité. J’ai toujours aimé ça. Ça stimule ma production d’adrénaline et je la revends sur le blackmarket. Son cours est plus élevé que celui de l’insuline, c’est dire combien ce produit est devenu rare, depuis l’effondrement.
Bon, le type est toujours là. Il a l’air de s’ennuyer ferme.
Je vais descendre dans la rue et lui proposer un trait de mesodifenyl. Mon arrière- grand-père, qui a connu le Monde d’Avant, m’a parlé d’une substance de l’époque, qui procurait un peu le même plaisir. Je crois que ça s’appelait le vin.
J’aime bien mon arrière-grand-père. Il s’appelle Alain, et va fêter ses 110 ans dans quelques jours.
Il rit souvent dans sa barbe. Tout le monde le prend pour un vieux fou. Mais moi je sais qu’il ne l’est pas. Il a connu l’Epoque. Un jour, avant de mourir, il me donnera ses archives. Il me l’a promis. En échange, je lui ai promis de ne pas me les faire confisquer par l’Autorité...
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Oh !
SupprimerQuel magnifique complément à ma petite histoire.
Merci pour cette inspiration/contribution.
Tu as de la chance d'avoir un tel grand-père, j'aimerais bien le connaître !
;-)
Oui j'ai de la chance.
SupprimerC'est un homme extraordinaire.
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Les toiles de Hopper contiennent tant de vide qu'elles peuvent être remplies de mille angoisses et de mille craintes, de mille histoires aussi. Des gouffres, des appels à toutes sortes de catastrophes. Hopper, c'est l'ouverture à tous les possibles, surtout les plus inquiétants, pour ne pas dire terrifiants. Ton récit est palpitant : j'ai pris grand plaisir à le lire. Il contient juste ce qu'il faut de potentielle folie pour convenir à merveille à une toile de Hopper. J'ai apprécié l'usage que tu fais des temps verbaux : présent, imparfait, présent, et hypothétique futur. De quoi déboussoler le lecteur.
RépondreSupprimerJuste une critique - de taille tout de même - : au prix où se vendent les toiles de Hopper, brûler celle-ci, est-ce bien raisonnable ?
Il est fascinant Hooper. On peut tout y projeter. Mon récit se voulait quelque peu naviguant sur le temps, compressé ou distendu, stoppé ou accéléré, enfin bref moi-même je n'en savais trop rien…
SupprimerPour la toile de Hooper, ne t'en fais pas, ce n'était qu'une copie, pas très bonne d'ailleurs ! Sinon tu penses bien que je ne l'aurais pas fait cramer !
(Et merci beaucoup pour cet intéressant commentaire)
Une fois de plus, je me suis régalé !
RépondreSupprimerPar contre pourrais-je demander aux commentateurs d'avoir pitié de ma PAL ? Elle n'en pouvait plus et la voilà qui vient encore d'enfler. Je connaissais Ira Levin de nom, mais je ne l'ai jamais lu. Il faut que je remédie à cette lacune !
Ne t'en fais pas. Je crois que la mienne de PAL a depuis longtemps crever le plafond de ma bibliothèque. Sinon tu peux aussi utiliser une « liseuse électronique », c'est pas si mal pour des bouquins dont on sait qu'on ne les reliera pas…Content que tu aies pris du plaisir à me lire. C'est un peu fait pour ça aussi. Pas seulement le plaisir du rédacteur.
SupprimerHopper, peintre de la solitude et du silence. Il entendait fort mal et madame Hopper était une marâtre paraît-il. Alors j'imagine que le silence et la solitude étaient un refuge. La lecture peut-être aussi ?
RépondreSupprimerJ'ai vu une rétrospective Hopper il y a quelques années. En Suisse, pas celle de Paris, c'était une sacrée belle expo. Mais elle était aux antipodes de l'ambiance de ses tableaux, très fréquentée et du coup, un peu sonore !
J'aurais bien aimé voir de ces tableaux en exposition. Mais en effet j'imagine l'ambiance. Quand sont exposés comme cela des célébrités, c'est quand même un peu la foire… ou alors faut trouver de bons horaires.
SupprimerJ'ignorais qu'il entendait mal. Ça explique le repli qu'il y a plus ou moins toujours dans ses œuvres.