Pages

dimanche 15 octobre 2023

Les libraires

 
Comme « les devoirs du lundi » sont en stand-by, notre profémérite étant victime d'un virus indésirable,voici un texte de fiction publié hier sur un autre forum d'écriture.  La consigne était simple : le texte doit commencer par : « Rien ne serait arrivé si je n'avais pas changé de libraire »

__________

Rien ne serait arrivé si je n'avais pas changé de libraire, mais pouvait-il en être autrement. Je connaissais Ernest Lebouquin depuis l'enfance. Il tenait la librairie « En attendant les livres de Godot ». Ma mère m'y emmenait régulièrement. Ernest me donnait le droit de lire des BD dans un coin tandis qu'il discutait avec maman dans l'arrière-boutique. Enfin, j'ai longtemps cru que cela se limitait à des discussions sur la littérature. J'ai compris plus tard qu'il ne s'agissait pas uniquement de corps à corps intellectuels. Plus tard, ce fut le jour de l'enterrement de maman où il était présent et pleurait beaucoup. Il y eut alors un éclair dans ma tête : c'était donc ça !

J'ai continué à fréquenter régulièrement la librairie de Lebouquin. C'était une manière de garder un lien avec maman. Après tout ils avaient sans doute vécu un amour sincère, d'autant que mon père avait abandonné le foyer familial depuis longtemps pour s'en aller aux Amériques.

Cependant, d'année en année Ernest déclinait, perdait la mémoire, me remettait tout fier dans les mains un livre que je n'avais pas commandé, en s'exclamant : « Tu vois, je l'ai quand même trouvé ! ». Effectivement je me suis souvenu que c'était un livre que j'avais commandé il y a une quinzaine d'années. Je n'ai pu faire autrement que le remercier chaudement et le revendre sur « le bon coin ». Un jour il a fallu me rendre à l'évidence de la nécessité de changer de libraire. D'autant que j'ai fini par apprendre que Godot n'avait écrit aucun livre.

J'ai dirigé mes pas vers « La charcuterie cérébrale » qu'on m'avait chaudement recommandée, spécialisée dans les livres scientifiques animaliers. J'avais acquis une passion pour ce secteur depuis que je m'étais longuement penché sur ce mystère : pourquoi Milou parlait-il comme un humain ? Alors que mon Yorkshire était muet comme une carpe et n'aboyait jamais. Il était hors de question que je meure sans avoir résolu cette épineuse question. Et c'est là que c'est arrivé.

Je suis tombé nez à nez avec mon père. Il classait des bouquins au rayon élevage neuronal Il m'a salué avec gentillesse et intérêt. J'étais le seul client. Évidemment il ne m'a pas reconnu. Je sortais à peine de l'enfance quand il nous a laissé tomber. J'avais à présent la cinquantaine.
— Vous désirez ? dit-il avec de l'envie dans la voix.
—  Je cherche mon père, me suis-je surpris à répondre.
— Votre père a écrit un ouvrage sur nos thématiques ?  Comment s'appelle-t-il ?
—  Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas le nom de votre père ?
— Non, je ne sais pas s'il a écrit ce genre d'ouvrages.

Je devais avoir un air ahuri. Il a dû me prendre pour un type pas clair. J'ai senti de la méfiance dans son regard. À moins que des choses ne soient en train de remonter de sa mémoire. J'ai pensé : tu ne vois pas que nous avons les mêmes yeux, la même bouche, le même menton. Tu es aveugle ou quoi ?

— Dans ce cas, dites-moi ce que je peux pour vous, car là je ne vois pas grand-chose, se hasarda-t-il
— Regardez-moi plus attentivement, ai-je rétorqué, rappelez-vous, vous aviez laissé entendre que vous partiez aux Amériques. Et vous êtes là, dans la ville où vous avez une femme et un fils. Votre femme est morte. Votre fils c'est moi !
J'avoue que je me suis un peu emporté à ce moment-là.

Ça a été compliqué avec la police. Ils ont eu du mal à comprendre pourquoi je l'avais bousculé en sorte qu'il était tombé en arrière sur le coin du comptoir de la caisse. C'est quand même moi qui avais appelé le SAMU. J'y suis pour rien s'il est mort  dans l'ambulance.
Heureusement par la suite le Parquet a décidé que l'affaire était « classée sans suite ». Ils me font rire avec leurs expressions… parce que vous croyez que pour moi ça peut vraiment être « sans suite » ?



20 commentaires:

  1. Cela commence bien avec beaucoup d'humour et même si l'humour est toujours présent à la fin cela se gâte un peu. Quelle conséquence ? juridiquement sans suite mais pour l'esprit ? Un texte super bien monté qui se lit avec beaucoup d'intérêt. merci pour ce partage. Avec le sourire

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour les appréciations. Je dois dire que je me suis assez bien amusé à écrire, laissant plus ou moins mon imaginaire faire ce qu'il voulait !

      Supprimer
  2. Ah, la littérature peut mener sur des chemins très exalants ;)
    Cette deuxième librairie à un très joli nom. AU moins, un endroit où on pense à la puissance deux et où on agit à la puissance deux aussi, surtout si le libraire ferme les yeux... Belle idée en tout cas que celle que vous avez eu et une fin que j'apprécie !
    A propos de libraire, il y a un très beau film anglais en replay sur arte : the bookshop

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme je le dis ci-dessus, il faut se laisser emporter par un personnage qui décide lui-même de faire tout ce qu'il veut…
      je me réjouis que ce soit apprécié ! J'ai noté le film en question.

      Supprimer
  3. Après "Pourquoi j'ai mangé mon père", "Pourquoi j'ai tué mon père"
    https://www.babelio.com/livres/Lewis-Pourquoi-jai-mange-mon-pere/3918

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah oui ! On m'avait recommandé ce livre, mais jusqu'à présent je ne l'ai pas lu. Va falloir que je répare !

      Supprimer
  4. fleurdunil16/10/23

    Mais tu as un cerveau extraordinaire je me demande comment tu fais mais j'adore ta manier d'amener les choses à un endroit où on ne s y attend pas. Du coup les librairies pour toi sont des lieux de pélerinage hihihi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je crois que j'ai plutôt un cerveau « ben ordinaire » et c'est parce que je le laisse mouliner en roue libre qu'il se livre à quelques facéties soit disant littéraires…

      Supprimer
  5. Maqué depuis longtemps avec ma libraire préférée, cette affaire de "classée sans suite" m'ouvre des horizons pour la prochaine chamaillerie.
    Même si, après avoir lu Camus je me rappelle "On ne pense pas mal parce qu'on est un meurtrier, on est un meutrier parce qu'on pense mal"...
    Je vais donc m'attacher à tenter de penser bien, même si parfois je me sens un peu étranger dans ce monde... ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Alors donc, voilà que je t'offre une nouvelle panoplie de sujets à chamailleries. Tu pourras toujours ouvrir une rubrique pour classer tes « chamailleries sans suite ».
      Quand à Camus… alors il reste à tuer la pensée ! Le problème est qu'elle renaît toujours de ses cendres…
      (j'espère que ta santé s'améliore…)

      Supprimer
  6. Ah ce que j'aime ton humour grinçant. Grand plaisir à t'avoir lu ! Merci pour cela.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'avoue que ça m'amuse de mettre en scène parfois ce type de personnage dûment grinçant. Ça fouette le sang !

      Supprimer
  7. Le hasard de la vie; s'il s'était rendu à Banon les évènements auraient été différents : il serait entré dans une des plus belles librairies de France(https://www.lebleuet.fr/) et aurait rencontré la signataire en train de la dessiner. Mais alors pas de chute, pas de Samu, de procès et cette histoire eut été différente.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Promis, la prochaine fois je dirige mon héros vers la librairie que tu signales et sur laquelle je suis allé faire un tour virtuellement… intéressant.

      Supprimer
  8. texte à ne pas classer "sans suite"

    RépondreSupprimer
  9. Bonjour Alain, histoire "polarisée" très intéressante. Comme quoi... quelque romance aurait pu transpirer chez le premier libraire que l'on ne saura pas... et se conclure chez le second avec une rencontre inattendue et définitive, on ne saura jamais la suite !
    Lu aussi ton précédent article.
    Bonne semaine.
    N.B. : M. le goût a proposé un devoir pour cette semaine.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'étais loin du net ces derniers jours. Je n'ai pas écrit pour les devoirs du lundi !

      Supprimer
  10. Un texte pour lequel on se laisse prendre. La fin est inattendue et ajoute un tour policier à ce qui était au départ de l'ordre de l'intime. Bravo pour l'humour, le rebondissement et l'intérêt qui ne faiblit pas.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Un grand merci pour ce sympathique commentaire !

      Supprimer

Les commentaires anonymes sont pris en considération uniquement s'ils sont signés.
Si vous avez des difficultés à poster un commentaire ou si celui-ci n'apparaît pas,
vous pouvez me l'adresser en utilisant le « formulaire de contact personnel » (voir dans la colonne de droite).
Je le publierai en votre nom.