Ce matin j'ai poursuivi un travail de longue haleine. Un travail d'hiver, commencé à même époque l'an dernier, et peut-être même encore avant. Une forme d'élagage des kilos de documents dans les armoires de mon bureau, et ailleurs. Tout ce qui est professionnel est déjà parti à la benne. Hormis quelques « documents souvenirs emblématiques » qui gardent une valeur sentimentale et affective, que je ne relirai sans doute jamais. Mais bon. J'y ai mis tellement de transpiration…
Et puis il y a mes écrits personnels. J'ai peut-être déjà dit ici que j'ai viré tous mes journaux intimes, et mes notes thérapeutiques. Mais il reste encore bien des écrits, des correspondances anciennes. Il y a peu je suis retombé sur des lettres datant de 30 à 40 ans, et j'ai oublié le visage de bien des expéditeurs. La mémoire ayant fait le tri, je confirme par la poubelle.
Il y a peu je lisais ça et là des débats sur la transmission des lettres, documents et autres de génération en génération. J'ai beaucoup apprécié l'œuvre historique échelonnée sur 10 ans que mon frère a fait concernant la famille et qui ont abouti à quatre tomes de plus de 300 pages chacun, format A4 et comportant de nombreux documents et fac-similés ainsi que les explications des contextes, le replacement dans l'histoire. Très intéressant. Beaucoup diffusé dans la famille proche et lointaine. Je rends hommage à l'auteur.
Mais pour ma part je n'entends pas procéder de la sorte. Je suis pour l'épure et le détachement. Beaucoup plus partisan d'une transmission orale. J'ai souvent parlé avec mes enfants, petits-enfants, et autres de la famille. Ils retiendront ce qu'ils veulent. Je leur ai exprimé mes ressentis, sentiments, et le sens que je donne à tout cela. En quelque sorte le sens de ma vie. Ils se débrouilleront avec ça. Les souvenirs sont dans les cœurs, pas dans des bouts de papier, des photographies et autres. Ce dont je veux laisser trace par écrit, je l'ai fait dans des ouvrages publiés, des correspondances à ce sujet. Le reste ne regarde que moi.
Je crois avoir fait de belles et bonnes choses dans ma vie et également quelques conneries. Sur tout cela je me suis expliqué avec ma conscience. Pour le reste, je ne suis qu'un gars « ben ordinaire » comme chantait Charlebois. Une goutte d'eau dans les océans planétaires qui s'évapora après ma mort. Incinéré, je serai cendres qui s'envolent. Ça relativise et ça calme !
Lecteurs et lectrices ne croyez pas que je sois désabusé. Bien au contraire. Je bouillonne encore de désir d'un vivre intense. Je me bats sur plusieurs fronts. Je n'attends pas la mort, j'embrasse la vie à à plein bras, je fais l'amour avec elle. Du passé je ne fais pas table rase, je le transcende dans tout ce que fut ma vie, mon cheminement, mon labeur. Cela m'a permis d'être et de goûter tellement souvent au bonheur de l'existence en accomplissement.
C'est pour cela que ce matin je n'avais pas le sentiment de perdre mon temps, mais de faire un nettoyage en vue du printemps. Le renouveau ne supporte pas les vieilleries qui sentent le rance.
« La matinée se lève (…)
Le monde sera beau
je l'affirme et je signe »
Jean Ferrat, La matinée.
Je partage complètement ton point de vue concernant la transmission de la papasserie. De mes parents je n'ai rien d'autre que le peu d' anecdotes qu'ils m'ont racontées et c'est un bien précieux. Quant à la très belle chanson La matinée, je l'ai découverte par une nuit d'insomnie devant un reportage TV sur Jean Ferrat, elle m'a profondément émue. Quelles belles voix !
RépondreSupprimerLa « vraie transmission » se fait par les sens, la voix, les regards, les gestes, les mots prononcés et leurs intonations, bien mieux et bien plus que par l'écriture, les photos, et surtout pas par les selfies qu'on fait à présent par milliers et qui ne sont que fabrications superficielles et sourires forcés.
SupprimerC'est dans les cœurs et la profondeur de soi que ça s'imprime et ne disparaît pas. C'est là où « ça dialogue » que la personne soit encore là où partie. C'est au fond de soi qu'on répare ou reconstruit, qu'on se réconcilie ou poursuit la guerre.
RépondreSupprimerAh l'élagage, un tour de force ! L'épure, merveilleux, pour l'écriture et la disparition.
Intéressant, ce que vous dites sur la transmission orale et joli travail que celui-ci.
j'essaie de suivre ce chemin là.
S'évaporer, un autre voyage, peut-être beau, qui sait ? ;)
Belle conclusion que la votre.
Merci aussi pour cette douce chanson de Ferrat que je n'avais pas entendu
depuis longtemps. Ce Ferrat, quelle voix !
Vous avez raison : l'élagage est un tour de force. Cette expression me fait réaliser qu'il m'aura fallu des années avant de décider. Et quelque temps encore pour mettre en œuvre concrètement. Et c'est pas fini.
SupprimerLa transmission orale est fondamentale comme je l'ai exprimé en répondant à Myrte ci-dessus. Cela me réjouit ce que vous dîtes à ce propos. Dans les familles de ma génération passée, on verbalisait peu ses sentiments et on faisait un tri strict dans les vécus anciens. (Il y avait tant de choses que les enfants ne devaient pas savoir…). À cause de ce que j'en ai souffert, j'ai décidé de briser avec ces silences et tabous avec mes enfants, mes petits-enfants (les plus grands) et mes proches. Je crois comprendre qu'ils m'en sont reconnaissants par l'attention qu'ils y portent et les nombreuses questions qu'ils me posent.
Je t'admire de pouvoir faire ça : j'en suis incapable, je garde beaucoup trop, même si j'ai prévenu mes filles de ne pas avoir d'état d'âme avec ça, qui fait partie de ma vie à moi, et de tout bazarder après ma mort.
RépondreSupprimerÀ ton « j'en suis incapable », je me permets d'ajouter « pour l'instant » !
SupprimerJ'ose une petite interrogation : est-ce la bonne décision de demander à tes enfants de faire ce que tu n'as pas fait toi-même quand c'était possible, à savoir : « tout bazarder ». N'est-ce pas leur confier une « mission impossible » ?
Je dis ça à toute affection…
Je suis d'accord avec toi AlainX. Ne pas laisser à nos enfants cette "mission impossible". Tous les ans je me dépouille des objets de mon passé. Petit à petit on y arrive.
Supprimerpour ma part j'ai prévenu mes filles que je suis en train de faire du vide mais que si je n'ai pas le temps de finir ... allons bon, votre échange me fait réfléchir ... !!!!
SupprimerEn fait si, j'élague, mais pas assez, et pas assez vite. Par rapport aux enfants, ce que je voulais faire entendre (car oui, j'essaie d'alléger) c'est de ne pas s'encombrer avec ça si je mourrais là, tout de suite. Bon, je sais bien que c'est "facile" à dire. Mais pour moi, ce n'est pas leur laisser faire le boulot à ma place, c'est aussi leur dire : ne vous sentez pas "obligées" de vous poser des questions sur quoi garder, oui, c'était surtout ça. J'ai vécu la chose d'avoir à vider une maison pleine et finalement si c'est un moment difficile, ça l'est moins que je ne le prévoyais. Bon, je ne sais pas si je suis claire. Cela dit je fais beaucoup d'efforts car le suis quelqu'un de très conservateur. Merci pour vos réactions.
SupprimerPas toujours évident ou facile la transmission orale... parfois l’écrit est nécessaire... surtout pour les « taiseux « ! 😉
RépondreSupprimerAh oui !, Les taiseux, c'est sûr que ce n'est pas toujours évident…
Supprimerd'accord avec Manou ! je m'exprime beaucoup par écrit, mes filles m'ont fait remarquer que lorsqu'elles étaient petites je ne leur parlais pas, et encore maintenant j'ai plus de facilité à leur écrire qu'à leur parler ...
SupprimerJ'ai fait la même chose à la fin de l'année. Mon but était que tout soit débarrassé pour le 31 décembre. J'ai été trop optimiste. Comme toi je n'ai pas pu m'empêcher de garder des lettres de copines de lycée, dont (pour certaines) je ne me rappelle plus le visage... et surtout les courriers brefs, les cartes postales envoyées par mon père. Les courriers de mon père pour l'instant je n'y arrive pas. A la première lecture j'ai fondu en larmes. Mais oui, mon père m'aimait ? Il ne savait pas le montrer mais il prenait soin de fêter les anniversaires, certes sous des formes primesautières, à l'apparence détachée. Je les garde encore un peu. Puis je les jetterai un jour plus ou moins proche.
RépondreSupprimerTon texte m'incite à penser qu'il y a des « messagers post-mortem ». Des lettres, des cartes, que l'on a reçu puis que l'on retrouve alors que l'autre n'est plus là. Et alors on les relie autrement avec un autre sens, un peu comme entre les lignes. Et le tout prend une autre signification. Je vais réfléchir plus longuement là-dessus pour un billet peut-être.
SupprimerLes garder encore un peu comme tu dis. Et puis quand l'imprégnation intérieure sera faite, le messager – lettre pourra s'en aller.
Merci pour ton commentaire qui m'éclaire.
Je suis arrivée à un tournant de ma vie ou je peux enfin jeter les lettres d'amour de mon père à sa maîtresse...qui vivait aussi chez nous...le (parfait couple à trois)!Pauvre maman que de larmes j'ai essuyé.....des mes 8 ans.Je dois jeter ces vies car mes fils ont autre chose à faire et puis ce n'est pas joli.
RépondreSupprimerMaman gardait tout et maintenant j'ai conscience qu'il me faut trier.
Les souvenirs sont en moi et certains il vaut mieux les oublier!
Voilà en effet une histoire douloureuse. Oui, il y a un moment où il faut trier et ne pas laisser à des générations suivantes la découverte de « choses » non dites. En revanche, de son vivant, il est possible de transmettre oralement ce qu'on s'en avoir à dire à des fils par exemple. C'est tout autre chose de verbaliser, répondre à des questions, expliquer, exposer comment on a vécu tout cela. Que de laisser la découverte tardive sans plus personne pour expliquer.
SupprimerEnfin c'est ce que je crois, tiré de l'expérience des personnes que j'ai pu aider et qui ont découvert ce qu'ils n'avaient même pas imaginé. C'est alors comme un coup de massue.
Merci pour ce commentaire.
Chaque fois que tu évoques le travail de mémoire monumental réalisé par ton frère je suis admirative. J'aurais adoré qu'un membre de ma famille en fasse autant … pour finir, c'est moi qui le fais 😊 mais ce que j'ai rédigé n'est pas aussi imposant que l'œuvre de ton frère ..
RépondreSupprimerConcernant tes écrits et ton travail de détachement et d'épure, je le comprends d'autant mieux que depuis quelques temps, (et j'en suis la 1ere surprise) je ressens aussi le besoin de "faire du vide". Pour commencer, je me suis débarrassée de tout ce que j'ai écrit pendant les périodes douloureuses comme mon divorce et l'enlèvement d'une de mes filles par son père. A quoi ça sert de garder tout ça, je ne le relirai jamais, ça fait trop mal.
Idéalement j'aurais aimé trier et jeter tous mes écrits personnels moi-même avant de disparaître, mais si je n'ai pas le temps de le faire j'ai demandé à mes filles de tout mettre au feu. J'espère qu'elles le feront. (je ne parle pas de ce que j'écris sur l'histoire de ma famille)
En somme, comme tu dis, c'est un nettoyage de printemps !
Bonne soirée, Alain !
Le travail de détachement et d'épure, on ne peut le précipiter. Il faut attendre le mûrissement. Comme les fruits de l'arbre. Trop tôt on n'est pas prêt, trop tard, on ne peut plus. En tout cas c'est ce que je vis et que j'ai vécu. Je constate que ma compagne de vie a commencé à faire de même de son côté.
SupprimerQuant à ce que mon frère a fait, c'est plutôt un « travail d'historien » (d'ailleurs je lui ai dit qu'il aurait été un excellent historien…). Il relate aussi objectivement qu'il peut. Il y met peu d'affects personnels. Cela n'a rien d'un journal personnel. Et je pense que c'est ce côté historien qui fait toute la valeur de l'ouvrage.
Tu me diras ce que produit en toi ce besoin de faire du vide.
Un beau texte, cher ami, finalement sur la relativité des choses. En vieillissant notre regard change. Je ressens qu'il ne faut pas trop s'attacher aux choses, que tout est impermanent. Vivre c'est aussi accepter les petites morts du quotidien !!
RépondreSupprimerL'attachement n'est pas la possession. Car tout est don pour être transmis.
SupprimerIl y a les "tris"volontaires qu'on repousse d'année en année (dans les lettres, les papiers, les écrits) et puis il y a ceux qui, pour une raison ou une autre, nous sont "imposés" (perte, destruction...).
RépondreSupprimerJe suis confrontée aux deux en ce moment.
Est-ce une douleur ou un allègement?
Les deux à la fois, sans doute.
La Licorne
Merci La Licorne pour tes propos. C'est juste la différence que tu soulignes. Il y a nos pouvoirs et ceux qui nous échappent. C'est difficile d'être confronté aux deux. Est-il possible d'être sans douleur quand une perte s'impose contre notre gré ou notre désir ? Que nous faut-il pour retrouver la joie ?
SupprimerJe crois que comme on est tous différents, on réagit de manière différente (c'est logique, n'est ce pas, et c'est pas une découverte). Il y a les choses sans importance celles là on les jette plus facilement. Les autres, on sait bien qu'il faudrait le faire aussi, mais parfois quelque chose nous retient. Perso j'ai besoin de mon passé matérialisé, je regrette de n'avoir pas plus de documents sur le passé de mes anciens, car un jour la mémoire s'efface, ou se trouble et on ne sait plus trop. J'ai besoin de savoir pour les évoquer. Quelques fois, certains évènements ressurgissent avec des documents, les choses se rétablissent et se précisent alors. J'essaie de refaire un bout de la route avec le plus de précisions possibles, mais je trébuche à chaque fois. Les ornières se creusent et deviennent des gouffres. J'admire le travail colossale établi par ton frère. Tu en avais parlé dans un de tes livres, je crois, en tout cas je l'ai lu quelque part chez toi. C'est précieux. Merci de ce partage. Et pour ce qui est du travail sur soi, j'avoue avoir beaucoup de mal à le faire. Bonne journée;
RépondreSupprimer; amitiés.
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