199ème Devoir de Lakevio du Goût.
Je connais depuis longtemps cette toile d’Andrew Wyeth.
Chaque fois me vient une série de questions.
Souvent les mêmes questions…
Cette jeune femme couchée dans l’’herbe, qu’y fait-elle ?
Tente-t-elle de fuir ?
Est-elle surveillée par une marâtre ?
Veut-elle atteindre ou fuir la maison qu’on aperçoit au loin ?
Et si oui, pourquoi ?
Et si non, pourquoi ?
Faites part de vos conjectures et je vous ferai part des miennes.
À lundi…
Ce sont des dizaines d'années plus tard qu'il fut remis sous mes yeux. Exactement comme ici par « le goût », lors d'une proposition d'atelier d'écriture. Le thème s'intitulait quelque chose comme : « la longue quête vers là-bas ». Et nous y revoilà.
C'est à la fin de l'atelier que l'animatrice exposa l'histoire du tableau. C'est là que j'ai compris que c'était moi cette femme en rose. Enfin, disons c'était ma sœur d'infortune.
Comme moi, elle était victime de la poliomyélite*. Elle rampait, faute d'un appareillage adapté. J'avais appris à faire de la même manière, lorsque je me retrouve sans mon attirail orthopédique, chez moi, le soir et le matin, à l'hôtel pour prendre la douche, à la plage dans le sable, etc. je faisais l'admiration ou la risée, ou l'interrogation. Je m'en foutais.… Enfin c'est ce que je disais…
Mais au-delà de cette projection égocentrique, le thème était tellement juste. Celui de la quête pour vivre et s'accomplir. La maison au loin (qui est en réalité celle de l'auteur du tableau) c'est le but. À la fois immense et dérisoire. Celui que l'on n'atteindra pas. Celui pour lequel on fera des efforts désespérés.
« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » Interrogeait Louis Aragon, dans le roman inachevé.
Est-ce ainsi que j'ai vécu ?
Peut-être. Peut-être pas. La quête n'est pas finie. Elle ne finira pas. Au final elle concerne chacun. Sauf la vie d'errance désespérante, chacun désire et désire encore. Le grand Désir du Vivre. Peut-être est-ce pour cela que le tableau fascine.
Je reviens à la femme en noir qui regarde :… sa fille ?
Son regard se fixe sur elle, sa reptation, son effort. Elle ne regarde pas la maison.
Réalisme ? Désespérance ? Encouragement silencieux ? Mais non, ses mains témoignent d'une forme de résignation. Évidemment qu'elle ne rampera pas jusqu'à la maison. Il faut se rendre à l'évidence, elle n'en aura pas la force. Bientôt la femme se relèvera pour s'avancer vers sa fille la prendre dans ses bras, ( elle est si maigrichonne), et il faudra bien rentrer parce que le temps va finir par se couvrir, le soleil disparaître, l'ordinaire reprendre ses droits de tristesse…
Finalement j'aime bien m'identifier à la jeune fille/femme, parce que nous avons cela en commun elle et moi, c'est une évidence, nous vivons de la conviction de l'atteindre cette maison et vivre autrement parce que la vie qui nous anime est une force que l'on croit invincible. La vulnérabilité doit être vaincue.
Avançons le bras droit. Tirons sur les hanches, on gagne quelques centimètres, et on recommence, on recommence, on recommence,…
On a bien le droit de se tromper !
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* Plus tard on estima qu'il s'agissait plutôt de la maladie de Charcot.

Merci pour ce texte à la fois pudique et éclairant et bonne journée.
RépondreSupprimerMerci pour vos mots. J'ai tenté de rendre compte d'un vécu.
SupprimerMerci pour ce témoignage de ce que tu as vécu, le grand désir de vivre nous concerne tous, nous les êtres vivants, humains, alligators, chats ou oiseaux, "Le grand Désir du Vivre" et d'avancer coûte que coûte.
RépondreSupprimerBonne journée à toi
l'Marco
Le désir de vivre et la force qui l'accompagne concerne chacun s'il prend la peine de le laisser croître en lui au long de sa vie. Cela amène à faire autant de petites choses que parfois des grandes.
SupprimerJe n'aime pas cette peinture; mais toi ? l'aimes-tu réellement ou n'est elle que le support pour ce défi ?
RépondreSupprimerJe ne souhaiterais pas une reproduction de cette peinture chez moi. Je pense cependant qu'elle peut faire sens pour certaines personnes. Mais quand on a traversé des épreuves difficiles, je ne crois pas qu'elle soit de nature suffisamment dynamique pour produire des effets bénéfiques. Elle relève plus du constat d'un éternel inachèvement.
SupprimerApparemment on traîne tous notre lot de malheurs, d'en être témoin, d'en être victime et d'en tous les cas de nous révéler impuissants...
RépondreSupprimerSi tu savais combien tu es compris par tand de gens...
Merci Alain.
Je suis sans doute compris par ceux qui « sont passés par là ». J'espère qu'ils voient aussi l'extraordinaire potentiel que nous portons pour « s'en sortir », à condition de ne pas anesthésier notre Désir profond d'une part, et d'autre part, de vivre et expérimenter une solidarité active avec celles et ceux qui croisent notre route pour y semer du bien. Sans la solidarité et même la fraternité, on rate absolument tout dans l'existence…
SupprimerMerci pour ton commentaire qui me touche beaucoup.
J'ai toujours aimé cette peinture, et ce peintre d'ailleurs. J'ai su récemment (il y a 4 ou 5 ans) ce qui contraignait la jeune fille en rose à ramper, j'ai continué d'aimer, un peu de la même façon que toi peut-être : elle veut y arriver. Elle n'arrivera certes pas à la maison mais elle ne cessera pas de tenter. Elle ne cessera pas de vouloir faire ce que font les autres, même si c'est en rampant. Tu dis que tu pensais t'en foutre, c'était sans doute moins net que ça, mais c'était quand même accepter que ce serait ainsi, et que si toi tu devais t'y faire, les autres aussi, tu ne changerais pas. C'est un peu "s'en foutre" quand même. Je pense - je pense seulement, car une de mes cousines a eu la polio, et n'en a gardé qu'une jambe un peu plus courte que l'autre, ce qui n'a pas été drôle tous les jours sans doute, mais nous ne nous entendons pas du tout et n'en avons jamais parlé...) qu'avec le temps, c'est d'abord ton entourage qui s'adapte et te soutient, puis ça fait lentement tache d'huile : on voit les tiens se faire à ce nouveau quotidien, et du coup ça semble plus normal. Et puis ça continue de s'étendre, au point de toucher tout qui t'approche d'assez près pour te "rencontrer". Ca fait partie de toi, et de la rencontre. C'est différent, mais pas inquiétant. Enfin... c'est ce que moi, je vois...
RépondreSupprimerPS: elle te va bien quand même, la robe rose ;)
Comme je l'ai dit plus haut, dans un autre commentaire, je ne suis pas fou de ce tableau. Je suis cependant content de lire ton avis.
SupprimerJe développe ma phrase : «Je m'en foutais.… Enfin c'est ce que je disais… ». Tes propos sont intéressants. La réalité c'est que tout le monde a dû s'adapter dans mon entourage.… Ou pas… je ne ferai pas le décompte des uns et des autres, qui serait pourtant intéressant et révélateur de bien des relations. Je ne développerai pas ici, il me faudrait au moins un gros bouquin !
Cette épreuve majeure (parce qu'il y a un avant totalement autre, et un après entièrement différent à jamais) m'a appris énormément de choses dans de multiples domaines et celui de l'humain ne fut pas des moindres. On découvre celles et ceux qui vous aiment et vous soutiennent, on découvre aussi celles et ceux qui vous rejettent dans les ténèbres extérieures. Les rats !
Entre les deux : une zone grise et c'est peut-être la plus sournoise.
On découvre les réalités toutes nues pour ce qu'elles sont.
Des vraies leçons de vie inoubliables…
Une adaptation imposée, nous ne savons pas ni les uns ni les autres comment nous ferions, mais nul doute que nous essaierions tant bien que mal de nous adapter !
RépondreSupprimerLe regard des autres doit lui aussi s'adapter.
Mon "maigre" exemple, lorsque j'ai eu un sein en moins (depuis il y a eu une reconstruction compliquée), parfois je ne mettais pas la prothèse, faisant fi du regard des autres.
« une adaptation imposée », voilà une formule d'une grande justesse. C'est ce que tu as vécu. À mes yeux ce n'est pas « maigre exemple ». L'adaptation concerne soi-même autant que son entourage quelque soit l'épreuve.
SupprimerAccueillir qu'elle s'impose c'est un vrai chemin parfois long et douloureux. Des personnes le vivent silence et/ou en secret. C'est ajouter de l'épreuve à l'épreuve.
Merci de ce commentaire très ajusté.
Je l'ai vu comme toi le message que contient ce tableau : atteindre un but, tendre vers lui, s'efforcer d'y arriver, essayer encore et encore, ne pas baisser les bras, ne pas écouter les voix qui disent que c'est impossible. Puisque tu connais l'histoire de Christina, tu ne pouvais que t'identifier à elle. Tu connais bien la position justement représentée des jambes malades. Je trouve aussi qu'on ressent bien cette impossibilité de se lever dans se tableau. Pourtant la volonté d'y arriver ne faiblit pas, c'est elle qui lui donne de la force.
RépondreSupprimerce tableau (pardon)
SupprimerLe tableau contient ce que tu décris et j'ai vu toute cette dimension.
SupprimerLe tableau contient aussi une forme de désespoir.
C'est peut-être là sa force… j'ai dit que je n'en suis pas du tout fanatique. Mais cependant ce côté à double lecture (et peut-être triple) lui confère aussi une force étrange peut-être celle justement de la Réalité pour ce qu'elle est…
la volonté d'y arriver et parfois à double tranchant. Parce qu'on ne peut parfois pas du tout y arriver… et que l'on s'épuise à y croire… (j'ai en tête des exemples précis…)
Et c'est là où le collectif se doit d'être présent.
Ne connaissant ni le peintre Andrew Wyeth.ni le tableau "le monde de christina" j'ai eu la curiosité d'effectuer quelques recherches pour comprendre le sens de cette tempera à l'oeuf.
RépondreSupprimerAnna Christina Olson, la figure du tableau, est une amie de l’artiste et de son épouse.
Celle-ci n’avait jamais réussi à marcher correctement. La maladie s’est peu à peu développée et sa marche est devenue impossible. Aucun diagnostic vraiment effectué elle devait ramper pour se déplacer sans fauteuil et son monde se limitait à la maison et aux terrains qui l’entouraient.
Ce tableau hyperréaliste conçu dans le paysage de Cushing est rempli d'émotion, de par la maigreur d'Anna Christina qui nous transperce..... l'auteur a peint notre monde où chacun d'entre nous peut s'identifier se reconnaître dans sa quête...Il a représenté la nature humaine. On s'identifie à elle avec le souci de l'aider à se déplacer à parvenir jusqu'au bout... au loin, si loin, si dur. Comment y parvenir ?
Il a fallu 10 ans pour que ce tableau sur panneau en bois à portée universelle puisse être conçu. Le peintre a transcrit l'émotion par chaque détail posé, l'herbe, ses cheveux, la disposition de son corps imposant sur la toile...et pourtant si fragile.
Deux hypothèses analysées concernant son handicap, soit la poliomyélite soit la maladie de Charcot-Marie-Tooth le plus probable. Mais au-delà de ce qui amoindri ses possibilités Anna Christina recherche comme je recherche avec elle un peu de quiétude même si l'effort est cuisant pour y parvenir..
Le peintre est un précurseur du détail infime.
Merci Alain pour ce billet et son empathie ...et le plaisir que j'ai pris à l'analyser. le comprendre.
Bonne soirée à toi.
Merci beaucoup, Den, pour les précisions que tu apportes. Elles sont exactes.
SupprimerTu évoques la fragilité et la quiétude.
Peut-être que pour essayer d'y parvenir, faut-il faire l'expérience de la force fragile qui nous habite et nous fait vivre.
Évidemment cela semble amèrement injuste que cette jeune fille ait à vivre une telle situation et sa mère de même. Je ne sais rien du pourquoi de cela où s'il y a même un pourquoi. Une chose est certaine pour moi, cette personne a la même capacité que n'importe qui d'accomplir sa vie, la même capacité et la même opportunité de trouver en elle cet endroit où l'on se sent et se sait complet. C'est ça l'important d'une vie, chercher et trouver cet endroit... en soi. kéa
RépondreSupprimerBienheureux celui, celle, qui a trouvé cet endroit à l'intérieur de sa personne. C'est nécessairement le fruit d'une quête parfois longue. Encore que… j'ai croisé certains enfants/jeunes qui n'ont pas attendu les tempes grises pour y parvenir…
SupprimerJe n'ai pas voulu "savoir", à propos de ce tableau, mais bien sûr j'avais deviné, comme tu le décris bien, on voit que ce n'est pas la reptation de quelqu'un qui a l'usage de ses jambes.
RépondreSupprimerJe pense que ton témoignage est aussi courageux que la reconstruction d'une vie "après", je connais deux jeunes hémiplégiques suite à un accident et pour eux c'est ça le plus difficile, retrouver une place dans la société, retrouver du sens (s'il y en a) à leur existence.
Je ne sais pas si on peut parler de « chance », ayant eu la polio à 12 ans, ce fut une nouvelle vie qui a commencé et il a bien fallu l'organiser en fonction des lourdes séquelles que le virus avait laissées.
SupprimerÀ l'époque on me parla d'un homme de 41 ans qui s'était retrouvé paralysé « comme moi ». Sauf que sa vie était déjà largement engagée et qu'alors trouver une place dans la société, surtout au début des années 1960, ça ressemblait beaucoup à mission impossible… d'autant que dans le quartier on disait à ma mère de ne pas sortir son gosse paralysé dans la rue… ça ne se faisait pas !
Les mentalités étaient très sympathiques en ce temps-là, n'est-ce pas ?
Lorsqu ' on lit se texte, on ressent ton vécu et chapeau pour ta résilience et la leur car je me doute bien que vous êtes nombreux dans ce cas et ton texte ne fait qu'augmenter notre admiration.
RépondreSupprimerIl faut vraiment avoir envie de vivre et que tu as bien fait car tu as dû et tu nous fait tellement de bien en te lisant quel que soit le thème et ton humeur.
En effet, nombreux sont les gens soumis à des épreuves de vie qui amènent un changement important pour ne pas dire parfois radical. De l'admiration ? Oui, je comprends. Mais l'admiration est surtout pour celles et ceux qui apportent leurs compétences, leurs talents, leurs génies parfois, (et tu fais partie de cette cohorte) pour apporter ce qu'ils ont en eux, et parfois c'est une vocation, pour faire advenir et s'accomplir tout ce qui reste de puissance et d'humanité dans les gens soumis aux épreuves.
SupprimerNous, les tordus en tous genres , que ce soit le corps ou la cervelle, on ne fait que se laisser porter et être accompagnés dans cet océan de bienfaisance où on réapprend à nager.
« la quête pour vivre et s'accomplir », chacun la sienne, et ce que vous révélez de celle du narrateur est touchante.
RépondreSupprimer« aller à la recherche de toutes ces traces de peinture effacés. » est un bon travail de mémoire, et « on a bien le droit de se tromper ! »
Il me semble que c'est la posture de la jeune fille, si caractéristique, qui a été facteur déclenchant du texte. Il y a de la grandeur à ramper « positivement »…
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