« Qui nous a offert la possibilité de faire lien avec le monde ? »
Question qui pourrait paraître anodine, sans intérêt ou superfétatoire, destinée à ceux qui aime se tamponner le coquillard. Et bien il faut croire que j'en fais partie et donc, en période de réflexion estivale, je vais m'y arrêter.
Phrase prononcée par Cynthia Fleury sur France Inter au détour d'un échange dans l'excellente émission d'été du philosophe Charles Pépin. Il y a des phrases comme ça qui, sans crier gare ou autre chose, vous mettent en arrêt intérieur.
J'ai bien souvent évoqué ma solitude d'enfance. J'ai vécu chez moi, coupé du monde jusqu'à l'âge de six ans. Pas d'école, pas de camarades de jeu du même âge, pas de cousins cousines de mon âge. Restait le monde de l'imaginaire qu'alors j'ai largement investi.
Je rêvais que mon entrée à l'école obligatoire après six ans serait merveilleuse. Ce fut une catastrophe. Je ne connaissais strictement rien aux codes sociaux en vigueur. Rapidement je me suis trouvé marginalisé et désorienté. Dans le genre lien avec le monde, c'était l'échec. Je me suis isolé encore plus. Le monde ne pouvait-t-il être qu'hostile ? J'ai quand même survécu. C'est peut-être moi-même qui ai imaginé l'hostilité, masquant le réel.
Des années plus tard, retrouvant mes bulletins scolaires de l'époque, force est de constater que je n'avais pas que de très mauvaises notes. J'en avais même d'excellentes en français, en rédaction et choses du genre. En revanche l'orthographe et d'autres matières, c'était lamentable. Mais je n'avais gardé que les engueulades et punitions pour les mauvaises notes. Pas un seul souvenir d'un compliment pour des bonnes notes.
Les grandes vacances qui précédèrent mon entrée en sixième, je me souviens avoir pris la décision de changer et, comme on me disait, « rattraper mon retard scolaire ». La perspective d'une nouvelle matière : l'anglais, serait un bon terrain d'essai puisque c'était une matière nouvelle pour tous.
Hélas la rentrée scolaire ne tarda pas à être une catastrophe, y compris en anglais ! Ma mère, pourtant ancienne institutrice, ne savait que répéter : « Va dans ta chambre apprendre tes leçons et faire tes devoirs. » Une présence ? Une aide ? L'enseignement d'une méthode ? Pas question ! Elle avait « trop de travail avec ton père »…
je n'ai pas tardé à commencer à ressentir un désespoir profond dans lequel j'ai fini par sombrer. Je coulais jour après jour, ma vie prenait l'eau de toutes parts…
C'est alors que le virus de la polio passa par là moins de trois mois après la rentrée en sixième. J'ai profité de l'opportunité. Dans mon entourage, personne n'accréditera jamais ma thèse selon laquelle il s'est agi d'une somatisation bienvenue pour « partir définitivement ailleurs ». Les années précédentes, j'avais bien tenté toutes les maladies possibles et imaginables, réelles ou inventées pour ne pas aller à l'école et rester chez moi le plus longtemps possible. Ça fonctionnait plus ou moins, sauf un truc qui ne marche pas du tout : bouffer du savon et en plus c'est dégueulasse…
Mais là, la polio, fut un choix très fort et parfaitement réussi ! D'autant que la paralysie était quasi complète et très douloureuse. On me qualifia de « polio souffrante » en disant à mes parents que malheureusement c'était rare mais ça existait. J'ai aussi poussé le bouchon un peu plus loin, avec une méningite poliomyélitique du plus bel effet qui me conduisit au coma et jusqu'aux portes de la mort. (« Madame, si vous voulez le voir encore vivant, il faut venir tout de suite »)
J'ai développé ce bref résumé dans un livre : « Le passage se crée » (voir en marge).
Tout cela pour en revenir à la phrase : « Qui m'a offert la possibilité de faire lien avec le monde ? »
Car au fond la véritable première possibilité de faire lien avec le monde, ce fut l'hôpital, le centre de rééducation, l'environnement humain global et varié dont j'ai bénéficié. Ce lien qui donne conscience qu'on existe avec une place spécifique et qu'il faut aller l'occuper pour donner un sens à sa vie. Et la première perception était simple : pour parvenir à ce sens, il fallait sortir de la paralysie autant que faire se pourrait et retrouver une autonomie suffisante. Je formulais cela très simplement à l'époque : « je veux remarcher ! » et j'étais prêt à tout faire pour y parvenir. J'ai eu la polio un 11 novembre, jolie date. On fêtait l'armistice. Moi j'entrais dans ma guerre de tranchées ! Je suis devenu alors « un garçon courageux ». Mon entourage parental abandonnant l'idée du « sale gosse paresseux ».
J'avais quand même remporté une première bataille !
Bien plus qu'une rééducation fonctionnelle, ce fut une « éducation à la vie », celle que je n'avais pas encore reçue jusque-là.
Voila comment un virus peut nous changer fondamentalement dans une existence.
Le lien avec le monde amène à la fois confrontations, échanges et donc fondamentalement altérité et ouverture. Mais quoi qu'il en soit au final ce sont des bénéfices. Il n'y a pas d'autre chemin que cette dynamique et c'est pourquoi la question est si importante. « Qui nous a offert ? » Qui nous a fait ce cadeau ce don généreux. On ne peut pas se le faire à soi-même. On ne se gère pas uniquement seul sans interactions humaines. Les reliances sont vitales, la solidarité nécessaire, la fraternité espérée. L'égocentrisme et les individualismes sont porteurs de l'échec dans le monde… nous en avons la permanente démonstration sous nos yeux.
Peut-être que c'est cela le plus important dans cette phrase, « qui nous a offert »
mais bien entendu le « qui » est multiple, car il y a des générosités qui ont croisé notre existence. On parle parfois d'opportunités, mais le mot est ambigu.
La vie qui habite le monde est emplie de générosités sous employées.
Si on n'accueille pas ce réel dynamique on n'accueille pas la possibilité de s'ouvrir à faire lien avec le monde, on en souffre, on est malheureux.
Le chemin du bonheur s'accomplit toujours avec d'autres sur la route.